BLEU (la suite 3)

Par Pascal et Tristan Aulagner

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15

Le numéro d’urgence appelé est en général le 15 pour le SAMU (Service d’aide médicale d’urgence) qui dépend du ministère de la Santé et qui est principalement constitué du CRRA (Centre de réception et de régulation des appels). Celui-ci répond 24 h/24 aux urgences médicales. Le SAMU est le service de réception des appels d’urgence.

18

Les pompiers sont également appelés par le public quand il s’agit d’accident de voie publique, par l’intermédiaire du 18 ou du 112 (numéro européen commun). L’appel est pris en charge par le CTA (Centre de traitement de l’alerte).

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Dimanche, 2 h 00.

Les policiers et pompiers étaient arrivés sur place en même temps. Ils descendaient ensemble un étroit escalier de pierre polie donnant accès à la cour de la résidence. L’Allée du Jasmin, derrière le bâtiment Tourterelle, avait indiqué le CIC. Un homme tomba d’une fenêtre, celle du requérant. Blessure au dos. Les rangers et bottes des intervenants crissaient sur le gravier, leurs ombres chargées de matériel de secours s’étiraient sur la façade immaculée de l’immeuble. Ils dépassèrent le hall d’entrée ; un gardien piquait du nez derrière son comptoir. À moitié dissimulés par un bloc de buissons taillés à la perfection, de petits jardins privés baignaient dans la lumière chaleureuse tombant des portes-fenêtres. Le chant des grillons se mêlait au rythme tranquille de l’arrosage automatique.

— Vous sentez cette odeur ?

— Quelle odeur ?

— L’odeur de l’argent qu’on n’aura jamais.

— Parle pour toi ! Mon ange gardien va bien finir par me souffler les chiffres du loto.

— Engagez-vous, qu’ils disaient.

Un homme leur fit signe du fond de la cour. La cinquantaine, grand et fin, une chevelure argentée cascadant sur sa nuque, il agitait les bras au-dessus de sa tête. Pompiers et policiers pressèrent le pas.

— Bonsoir ! Jean-Hubert, c’est moi qui vous ai app-

Il fronça les sourcils.

— Mais… J’avais demandé les pompiers !

— On est là, monsieur, où est la victime ?

— Juste là, dans cette petite allée. Il est tombé sur le dos.

— De quel étage ?

— Du premier.

Jean-Hubert s’écarta pour laisser passer les pompiers. Jacques, Paul et Victor voulurent les suivre, mais le requérant leur barra la route.

— Pas vous.

— Pardon ?

— J’ai appelé les pompiers, pas la police.

— On est simplement là pour les assister, expliqua Paul. Tout va bien se passer.

— NON.

— Vous ne vous demandez pas pourquoi quelqu’un est tombé de votre fenêtre au milieu de la nuit ?

— Peu importe. Vous n’avez pas le droit d’être ici.

Paul fit un pas en avant, mais Jean-Hubert le repoussa d’un coup au sternum. Le Major le saisit par le col et le tira en arrière. Jean-Hubert dérapa sur le gravier, roula par terre, mais se releva immédiatement pour adopter une posture de garde. Les trois policiers le regardaient, incrédules.

— Il est sérieux ?

Jean-Hubert sautilla vers Paul, poings toujours levés, cheveux flottant au vent. Il rebondit sur la masse du policier qui attrapa son bras, tandis que Victor tordait son poignet afin de l’amener au sol. Jean-Hubert, loin d’être découragé, rua dans le vide. Jacques partit rejoindre les pompiers en soupirant. Ils étaient tous regroupés autour du blessé. Lorsque ce dernier l’aperçut, la panique s’inscrivit sur son visage. Il tenta de se relever mais poussa un cri de douleur et retomba. Jacques sourit du coin des lèvres. En effet, le blessé et lui se connaissaient bien. Il s’agissait d’un prolifique cambrioleur qui, malgré d’innombrables gardes à vue, se dressait encore et toujours sur le chemin des nuiteux. Il tenta de rouler sur le côté, sans plus de succès. Un pompier se retourna.

— Jacques, tu ne veux pas attendre plus loin, le temps qu’on le stabilise ?

Jacques acquiesça et fit demi-tour. Sortant de l’allée, il vit Jean-Hubert, assis aux pieds de Paul et Victor, menotté. Sa chemise soyeuse était déchirée sur son torse maigre, il était à bout de souffle et ne résistait plus. Au bout d’un moment, il releva la tête.

— Je suis désolé, je… J’ai mal évalué la situation.

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Samedi, 23h00.

La pleine lune saupoudrait les hauteurs d’un doux voile blanc. Le bleu des gyrophares repoussait la nuit sur la route de montagne, révélant à chaque révolution la roche de la falaise qui surplombait les lieux de l’accident.

Paul remonta son cache-cou le plus haut possible sans passer pour un dingue. Il se maudissait d’avoir toujours refusé de porter le bonnet noir dont chaque policier était désormais doté. Le haut de cette saloperie retombait toujours sur le côté, et depuis qu’un jeune Brigadier l’avait comparé au lutin de la brasserie d’Achouffe, Paul n’avait plus osé y toucher. Évidemment, sa fierté lui interdisait de l’avouer. Il préférait affirmer qu’il n’avait tout simplement pas froid ; mensonge qu’il regrettait amèrement.

Au centre des véhicules Police, SMUR et SP, Jules tentait de soutenir le conjoint de la victime, une jeune femme décédée suite à un dérapage dans un virage serré. Selon les traces au sol, elle semblait avoir perdu le contrôle et, afin d’éviter le gouffre s’ouvrant sur sa gauche, elle avait viré abruptement sur la droite. Le choc l’avait tuée instantanément. Son corps était à présent étendu sur le bas-côté, recouvert d’un drap taché de sang au niveau de sa tête, dont tout le côté droit était enfoncé dans la mâchoire. Son mari, qui était arrivé sur les lieux depuis peu, se tenait à genoux auprès du corps de celle qui avait été sa femme. Il ne savait pas ce qui reposait sous le drap. Jules l’avait surveillé, au cas où, mais il n’avait pas cherché à savoir.

Le policier remarqua que l’ombre penchée sur la défunte et la silhouette de cette dernière s’alignaient parfaitement.

Une main sur le menu poignet dépassant de son linceul, l’homme parlait doucement à son épouse, tendrement, comme l’on réconforte un enfant au sortir d’un cauchemar, priant de toute son âme de ne pas devoir rester seul dans un monde qui n’avait plus aucune couleur.

Paul était fatigué ; l’âge commençait à ronger son endurance et les vacations se faisaient de plus en plus longues. Les bras serrés contre sa poitrine, il se détourna et fit quelques pas en direction du site de lancement de parapente. Le terrain légèrement incliné d’où décollaient les fous furieux en journée permettait aux noctambules d’admirer la vue sur la ville, 900 mètres plus bas.

Il avait besoin d’être seul, ne serait-ce qu’un instant. Passé les buissons séparant la piste de la route, il s’arrêta net. Tout au bout, au bord du vide, la lueur d’une cigarette. Paul hésita. Si quelqu’un d’autre était parti à la recherche d’un moment de solitude, pouvait-il décemment le déranger ? Il décida que oui.

En s’approchant, il reconnut Stéphane, le médecin urgentiste. Il avait beaucoup maigri depuis la dernière fois. Même assis, ses épaules apparaissaient plus voûtées qu’à l’ordinaire. Paul s’approcha en traînant des pieds bruyamment, de manière à ne pas le surprendre. Le médecin ne se retourna pas et ne réagit pas lorsque Paul s’assit près de lui. Il lui offrit une cigarette.

Ils n’échangèrent pas un mot. En partie pour éviter le mélodrame, mais aussi parce qu’ils se connaissaient assez bien pour ne pas ressentir le besoin de parler.

L’un savait que l’autre ne voyait pas le paysage, mais le visage de la jeune femme, perdu entre beauté et boucherie, des morceaux de cervelle tassés dans son orbite brisée.

Les deux hommes profitèrent donc du silence, que le grésillement du tabac rendait plus doux encore.

La lumière au loin leur apparaissait terne et plus distante qu’elle ne l’était réellement. Ils revoyaient l’œil que Jacques avait ramassé à six mètres du corps, et le petit morceau de peau rosâtre qui y était toujours attaché. Ils savaient qu’ils y penseraient jusqu’à leur dernier jour. Médecin et policier semblaient admirer l’horizon ; la réalité qui défilait sous leurs yeux était toute autre.

Les cigarettes fumées, le brouillard de leur souffle continua à s’élever dans la nuit.

Peu de temps après, alors qu’ils s’étaient levés et arrivaient au niveau des buissons, ils constatèrent avec soulagement que le mari de la victime n’était plus là. L’équipage SMUR attendait Stéphane, les policiers attendaient les pompes funèbres en discutant avec les pompiers. De l’autre côté de leur camion, à l’abri des regards, Jacques respirait mal. À l’inclinaison de son cou, les yeux levés au ciel, Paul se dit qu’il tentait de dissimuler ses larmes.

Le jeune Gardien s’était pourtant conduit de façon exemplaire durant l’intervention. Il n’avait pu berner le Major quant à son trouble, mais Jacques l’avait tout du moins impressionné. Se calquant sur les gestes de Jules, il avait donné l’image d’un roc auquel une victime pouvait s’accrocher pour échapper au courant ; chose d’une rareté exceptionnelle chez un jeune.

Mais quand l’adrénaline retombe, le corps tremble, le monde vacille, et les émotions surgissent.

Alors qu’ils s’apprêtaient à le rejoindre, Paul et Stéphane aperçurent un pompier qui remontait la route. Il s’était éclipsé pour récupérer les cônes de signalisation que Paul avait espéré leur voler plus tard. Le pompier marqua un temps d’arrêt lorsqu’il vit Jacques se tenir à l’élargisseur d’aile du camion. Ce dernier, lui tournant le dos, ne l’avait pas encore vu. Il s’approcha lentement. Lui aussi était jeune, quoique déjà plus expérimenté que Jacques, et il était clair qu’il hésitait sur la conduite à tenir. À quelques mètres du camion, il posa les cônes et avança d’un pas plus déterminé.

Le médecin et le Major étaient trop loin pour entendre, mais ils virent Jacques se retourner, se tenir plus droit, la tête plus haute. Il était cependant trop tard pour feindre l’indifférence ; le pompier l’avait vu. Ils discutèrent un moment. Peu à peu, la détresse s’inscrivit de nouveau sur le visage de Jacques et son regard se fit fuyant. Lorsqu’il s’effondra, le pompier s’avança pour le soutenir.

— La relève, dit Paul.

Le médecin lui répondit d’une pression sur l’épaule et chacun réintégra son équipage, tous deux sous le bleu des gyrophares.

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Photographe, idées noires, matins gris

Les yeux lourds de fatigue, l’âme résonnant de hurlements après une longue nuit passée sur la voie publique, il faut maintenant rentrer à la maison et, dans la mesure du possible, essayer d’oublier. Il faut tenter de trouver un peu de repos avant de repartir au front, au travail. Il faudra trouver la force d’évacuer ces pensées toxiques qui reviennent invariablement, tel un poison après le reflux de l’adrénaline et de la tension.

Il faut oublier le désespoir de cette jeune femme sauvagement violée, dont la vie vient de franchir le seuil d’un enfer abominable, meurtrie à jamais pour être innocemment sortie un soir en mini-jupe, mais comment effacer le souvenir de ces yeux innocents noyés de larmes et de souffrance ?

Il faut oublier ce cadavre découvert suite à un appel de voisins soudainement incommodés par l’odeur pestilentielle du corps d’un homme abandonné depuis plusieurs semaines dans la plus grande indifférence.

Il faut oublier le flot d’insultes vomi par cet ivrogne incapable de comprendre que payer des impôts ne lui donne pas le privilège de conduire à 3 grammes, et qui n’aura pas le moindre petit mot pour ce jeune homme mort d’avoir traversé la rue devant son superbe SUV flambant neuf.

Il faut oublier le désespoir et la souffrance de cette femme au visage ravagé de coups qui a parfaitement conscience que le peu de repos auquel elle aura droit se limitera à la courte mise en garde à vue de son tendre époux, toujours rapidement libéré suite à une absurde logique administrative.

Il faut tout oublier car ce soir, tout recommencera encore et peut-être en pire.

Lorsque finalement le jour vient à poindre, il est temps de rentrer à la maison, de revenir à la surface d’un autre monde, celui du quotidien, du normal, de la vie.

Il faut aussi avoir la chance de croiser sa compagne autour d’un café fumant, même pour un court et précieux moment.

Il faut aussi avoir la chance de pouvoir embrasser ses enfants aux yeux encore embrumés d’un sommeil paisible, blottis au chaud dans la tiédeur d’un lit peuplé de rêves rassurants.

Mais pour oublier, ne vaut-il pas mieux enfermer ses démons dans une cage de silence, dormir pour reposer son corps, tandis que les griffes du poison tentent de réveiller ces cauchemars qu’il faut faire taire ?

À suivre

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