Bleu (La suite 13)

Par Pascal et Tristan Aulagner

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Photographe, idées noires, matins gris.

« Delta, Charlie, Delta » Lorsque les ondes annoncent un « Delta » ce n’est jamais bon signe. Un « Delta » est toujours une expérience redoutée quelle que soit la raison de l’appel ; mort naturelle, accident, suicide, meurtre, attentat, etc. Les appels 17 pour un cadavre font souvent suite à une odeur pestilentielle envahissant les communs d’un immeuble. Après une ouverture de porte généralement effectuée par les pompiers, il faut faire les premières constatations. Un médecin devra s’assurer qu’il s’agit d’une mort naturelle. Au moindre doute, un « obstacle » sera décrété et un légiste devra prendre en charge la suite et le corps sera transporté par les pompes funèbres à l’institut médico-légal le plus proche pour une autopsie. Malheureusement la funeste liste des situations dramatiques impliquant un cadavre et nécessitant l’intervention de la police est aussi diverse que sinistre. La mort et l’horreur ont une imagination sans limite. Quel policier n’a pas d’épouvantables souvenirs marqués au fer rouge au tréfonds de sa mémoire ? Il y a les corps déchiquetés par les roues d’un train dont il faut retrouver chaque morceau de chair martyrisée sur des kilomètres de voie ferrée. Les personnes se jetant du haut d’un immeuble, finissant broyées sur l’asphalte et plus redoutées que tout, les morts d’enfants. Mais quelle que soit la situation, il faut effectuer la mission. Il faut mettre ses émotions de côté, parfois il y a aussi la présence de la famille ou de proches avec la douleur insupportable, les cris, les silences, les regards vides et les larmes de ceux qui viennent de tragiquement perdre un être aimé.

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Dimanche : 23H00

Oui, je t’ai reconnu toi qui as hurlé tes ACAB*, toi qui as demandé en chantant joyeusement aux flics d’aller se suicider, cette nuit je suis chez toi. Je suis venu suite à un appel 17, appel d’urgence pour un enfant en détresse. La mission qui tombe brutalement à la radio et que chaque policier redoute au plus profond de lui-même. À l’annonce sur les ondes de notre arrivée sur place, la voix de l’opérateur radio du CIC* trahissait déjà l’appréhension du pire. Une émotion partagée par tous les autres équipages de la circonscription, eux aussi à l’écoute. Le temps et l’espoir se suspendent encore une fois. Terrible scène d’un petit corps dénudé et inanimé au sol dans une lumière électrique aussi froide que cruelle, un équipage de pompiers et du SAMU déjà sur place se bat pour réanimer ton petit frère, concentrés dans un professionnalisme silencieux troublé par le seul bruit d’un massage cardiaque et de consignes médicales. À l’écart dans une autre pièce, ta mère écrasée par sa douleur hurle son chagrin, ta petite sœur égarée dans ce torrent de larmes et de cris, ne comprenant pas ce qui se passe sous ses yeux, cherche un refuge, une tante hébétée essaie désespérément de prévenir ton père encore à son travail. Le monde s’est écroulé sur vos épaules et rien n’aurait pu adoucir votre chagrin. Nous étions là, en assistance, totalement impuissants à changer quoi que ce soit au drame en train de se jouer, espérant autant que toi une bonne nouvelle, un pouls, un souffle, un battement de cœur. Tu n’as rien pu voir, il fallait bien te préserver du spectacle de cette scène insupportable, te tenir à l’écart pour que le médecin et son équipe aient toutes les chances de gagner ce combat contre l’indicible tandis que chaque seconde, chaque détail, chaque hurlement de douleur, se gravait à jamais dans nos mémoires. Impossible de ne pas penser à ses propres enfants, à sa propre famille, mais il faut être professionnel. Les procédures doivent s’appliquer, les premières constatations, les appels au Quart* puis au légiste, les comptes-rendus à la radio, les pompes funèbres qu’il faudra attendre, chacun fait son travail au milieu du chaos. J’ai quand même aperçu un bel oiseau, qui tout ce temps nous regardait depuis une branche lointaine, soudainement s’envoler à l’annonce implacable de l’heure du décès par le médecin. Je me suis réfugié dans l’espoir insensé que c’était peut-être pour accompagner l’âme de ton petit frère vers un ailleurs plus doux et plus calme. Je ne l’oublierai jamais comme je ne vous oublierai jamais. Mais si quelques minutes, quelques minutes seulement, tu pouvais te souvenir des bras de ce policier enlaçant ton corps brisé de désespoir, de la chaleur de ses paroles murmurées à ton oreille avec tendresse, peut-être réfléchiras-tu avant de hurler à nouveau dans le vent tous tes ACAB et autres cris de haine. Te souviendras-tu de cette policière qui longuement prit ta mère dans ses bras, essayant de consoler l’inconsolable ? De ce policier qui a essayé de préserver ta petite sœur, un long moment avec toute la douceur et l’amour du père de famille qu’il est, à l’écart, lui parlant de ses jouets, de sa poupée ? Des yeux rouges de douleur de ces jeunes pompiers et de ce médecin chevronné quand ils durent partir vaincus par la mort ? Noyé dans ton chagrin, tu ne pouvais rien voir d’autre que cette mort si injuste, si insupportable et je te comprends, tu es humain. Mais si, par chance, tu peux t’en souvenir, surtout n’oublie pas que les policiers que tu détestes tellement et à qui tu as si souvent demandé en chantant d’aller se suicider, vivent ces horreurs chaque jour et chaque nuit, et que cette nuit-là, ils étaient là pour toi et pour les tiens. Demain ils reprendront leur service sans avoir pu trouver le sommeil, sans aucun soutien autre que celui de la cohésion d’un équipage traumatisé, autour de son chef de bord qui a eu le courage de dire stop, on est appelés sur un contrôle routier mais on s’arrête. Sans avoir pu parler de leurs souffrances, sans avoir trouvé de réconfort autrement qu’en essayant d’enfouir au fond d’eux-mêmes et dans le plus grand silence, le souvenir de cette nuit profondément noire, en attendant la prochaine mission qui tombera demain ou dans cinq minutes.

*ACAB : « All cops are bastards » (« Tous les flics sont des salauds »).

*CIC : Centre d’Information et de Commandement.

*Quart ou GAJ : Groupe d’appui judiciaire.

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Mercredi : 21H00

L’odeur était épouvantable mais ne le dérangeait pas outre mesure. Du moins, pas assez pour le convaincre d’aller attendre les pompes funèbres dehors, comme Claire le lui avait proposé.

Clément se tenait en équilibre sur le muret donnant sur la cour intérieure, face au couloir baigné d’une lueur orangée. Une lueur chaude qui, pourtant, n’atténuait en rien l’atmosphère glaciale des lieux. Du fond du couloir émanait l’odeur de la mort.

Policier Adjoint depuis tout juste deux semaines, c’était la première fois qu’il sentait cette odeur. Durant ses trois mois de formation, il s’était souvent demandé comment il réagirait le moment venu. Il s’était vu tantôt bouleversé, tantôt stoïque. Allait-il flancher ou rester droit ? Oserait-il s’approcher du cadavre, ou s’empresserait-il de s’en éloigner ? Cette nuit, il avait sa réponse : tout à la fois.

Il se tourna vers la cour et laissa balancer ses jambes dans le vide, entre deux cordes à linge. Claire était assise dans l’escalier un peu plus loin. Elle aussi semblait perdue dans ses pensées. Clément ne la voyait pas mais l’entendait respirer doucement, inspirant profondément de temps à autre. Pouvait-on s’habituer à ce genre de chose ? Sa collègue était encore jeune, pas même trente ans, mais elle était dans la brigade depuis plus d’un an et avait été témoin de scènes autrement douloureuses. Lors de patrouilles à deux, elle lui en avait raconté certaines, tandis que d’autres restaient enfouies dans son regard. Clément se demanda de quelle catégorie ferait partie cette intervention.

Dans un soupir, il ramena ses jambes côté couloir et sauta du muret. Il lança malgré lui un œil vers la porte du studio et imagina ce qui se trouvait derrière : les restes d’une quinquagénaire dont personne ne se souciait plus. Une nuée de mouches s’était envolée lorsqu’il avait frôlé son genou en cherchant une pièce d’identité. Leur envol précipité avait dévoilé une chair verdâtre sur laquelle frissonnait une masse larvaire recouvrant tout son visage.

Derrière la jolie façade de l’hôtel historique converti en logements, elle avait vécu dans moins de neuf mètres carrés. Pas de salle de bain, pas d’eau courante – elle devait pour ça descendre au premier étage – et une petite lucarne pour toute lumière. Seul le propriétaire du studio s’était déplacé, un peu plus tôt. Claire, le prenant pour un proche, s’était acquittée de la tâche difficile qu’était l’annonce d’une mort. Les mains dans les poches et l’air absent, l’homme l’avait écoutée avant de demander quand le studio serait libéré. Dire que la policière lui avait répondu sèchement serait un euphémisme.

Clément avait revu en pensée les asticots plantés dans le visage de la défunte ; il était sur le point de traîner le propriétaire jusqu’au studio, pour qu’il se fasse sa propre idée, mais Claire, plus sage, l’avait raccompagné en bas de l’immeuble avant qu’il n’en ait le temps.

Le Policier Adjoint se laissa glisser le long du mur et posa sa tête sur ses mains. Cette odeur… Il comprenait à présent pourquoi tous ses collègues affirmaient qu’elle collait à la peau. C’était un parfum épais, qui alourdissait l’air, et il savait d’instinct qu’aucun savon sur terre n’en viendrait à bout.

Il se raccrocha au souvenir de l’air pur des forêts qu’il avait parcourues avec la section onze de la cent quatorzième promotion, durant ces trois mois de formation. Son cœur se serra en repensant à ses collègues. En leur compagnie, il avait découvert la camaraderie. Les yeux fermés, il se revit dans les bois, haletant et à bout de force au terme d’une course, son voisin de chambrée le poussant à accélérer encore et encore alors qu’il n’aspirait plus qu’à s’écrouler. Il sourit en se remémorant les fous rires, les sorties du jeudi soir, les week-ends passés à discuter, et toutes les peurs et angoisses surmontées ensemble. Et puis les formateurs, qui les avaient traités comme les policiers à part entière qu’ils s’apprêtaient à devenir, faisant de leur mieux pour leur inculquer en si peu de temps les connaissances dont ils auraient besoin pour les quarante années à venir.

Et tout d’un coup, il se retrouvait ici ; assis tout seul, dos au mur dans ce taudis qui sentait la mort. Sa vision se troubla un instant, mais il s’empressa de dissimuler ce moment de faiblesse du revers de sa manche. Puis il se releva pour aller s’asseoir aux côtés de sa nouvelle collègue, qui lui sourit en le voyant approcher.

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Mercredi : 14h00

Seul un vieil homme était présent dans la petite chambre, au rez-de-chaussée du funérarium. Il se leva lorsque Jacques et deux employés des pompes funèbres entrèrent. Le temps de la fermeture du cercueil, le policier resta en retrait, observant un silence respectueux, rompu par le seul chant d’une tourterelle. Le cercueil fermé, il s’approcha et y apposa le sceau de Marianne. Le veuf effleura d’une main tremblante la plaque portant le nom de sa femme.— Adieu, mon cœur.

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Lundi : 22H00

— À droite.

— Pourquoi ?

— C’est un sens interdit à gauche.

Louis lança un regard noir à Benoit en freinant de justesse.

— C’est toi qui conduis ou c’est moi ?

Benoit leva les mains en un geste d’apaisement.

— Et puis t’en as pas marre de Chérie FM ? continua Louis. Ça fait huit heures !

— Il faut bien un peu de beauté dans la vie ! Attends, je mets Nostalgie.

Jacques, perdu dans ses pensées, écoutait ses collègues d’une oreille distraite. Il était chef de bord et chef de brigade, mais il voulait que Benoit prenne plus d’initiatives et apprenne ainsi le métier. Celui-ci occupait donc la place avant, tandis que Jacques remplissait la fonction de sac de sable : un poids mort qui, coincé derrière le conducteur, ne voyait pas grand-chose.

Excuses, se dit-il. T’es juste fainéant.

— Alpha de TN, cracha la radio.

Benoit la porta à ses lèvres en dissimulant mal sa nervosité.

— Transmettez ! cria-t-il, la radio à moitié dans la bouche.

— 70 rue du Village. Un différend entre voisins suite à un tapage.

— C’est parfaitement reçu ! On se rend, euh.. sur place !

Il reposa la radio, fier de n’avoir bégayé qu’une seule fois. Louis prit à droite et accéléra.

— Monte le son, jeune ! s’exclama-t-il.

Benoit augmenta le volume de la radio et ABBA fit écho sur toute l’avenue.

— T’es con ou quoi ? Mets le deux tons !

— Oh, pardon.

— Prends par le centre-ville, dit Jacques. Toute l’avenue est barrée pour le défilé de demain. Ça sera plus rapide.

— Reçu, Major !

Les lueurs des lampadaires défilaient, l’air décoiffait ceux qui avaient encore des cheveux, et la motivation des jeunes était palpable. Jacques enviait leur enthousiasme. Avec tristesse, il avait remarqué que, depuis un certain temps, son amour du métier décroissait. Il se sentait épuisé. À cinquante-sept ans, la retraite ne lui apparaissait plus comme une fatalité redoutable.

Soudain, une forme le ramena sur terre. Avait-il bien vu ? Son enthousiasme était peut-être en déclin, mais sa vue, elle, restait excellente.

— Louis, reviens en arrière.

— Quoi ?

— Fais demi-tour.

Devant l’air interdit de ses deux collègues, Jacques précisa :

— J’ai vu quelque chose sous les gradins.

Louis coupa le deux tons et s’exécuta à contrecœur ; bien qu’il aimât jouer aux anciens, il était encore assez jeune pour ressentir une bouffée d’adrénaline à chaque appel du CIC. Il détestait perdre du temps.

— Là, dit Jacques.

Ils étaient sur l’avenue fermée pour le défilé du lendemain. Un individu se tenait debout sous la dernière rangée des gradins installés en bordure de route.

— Qu’est-ce que… commença Louis.

— Et merde, dit Jacques.

— Quoi ? Il fait quoi ?

— Rien, il est mort.

Le cœur de Benoit fit un bond et Louis plissa les yeux.

— Mais… dit-il.

— Un pendu, expliqua Jacques.

Ils restèrent cois un instant. Louis se reprit le premier.

— T’as de bons yeux pour un vieux, Jacques.

Sans relever, Jacques s’approcha du pendu.

— Et merde ! répéta-t-il en discernant ses traits sous un rayon de lune.

— Quoi ?

— C’est Charlie.

— Qui ? demanda Benoit.

— C’est… enfin, c’était un SDF, expliqua Louis. J’en reviens pas. Je le vois tous les jours depuis que je suis sur la circo…

— Moi aussi, dit Jacques.

Un vent glacial s’abattit sur les deux jeunes ; Louis avait rejoint la brigade quatre ans auparavant, mais Jacques, lui, était sur la circonscription depuis trente-six ans.

Ils contemplèrent en silence le vieil homme au cou brisé, silence seulement troublé par les grincements de sa corde. Son visage gonflé était déjà bleu, sa langue pendait mollement. Sous ses pieds s’étalait une flaque d’excréments.

Jacques fit un pas en avant, la tête levée vers celui qui avait été un pilier de la ville. Un pilier dont tout le monde connaissait l’existence mais dont personne ne se souciait. Il avait vécu seul dans la foule pendant toutes ces années, face à l’indifférence de tous. Il avait lutté, mais la solitude l’avait emporté et il était désormais au-delà de tout secours.

Le lendemain matin, l’avenue était noire de monde. Lola étant de garde à l’hôpital, Jacques s’était levé après seulement deux heures de sommeil pour emmener Micka, leur petite-fille, voir le défilé. Ils attendaient tous deux sur les gradins, où Jacques avait accepté de s’asseoir à contrecœur.

— Papy… Ça commence bientôt ? demanda Micka en posant sa petite tête contre l’épaule de son grand-père.

— Oui bientôt. Compte cinq fois jusqu’à dix et ils arrivent.

— Mais c’est lonnnng !

Soudain, il aperçut une lueur au bout de la rue et se leva. Des danseuses en costume étincelant, suivies d’un char aux couleurs vives, venaient d’apparaître au détour d’une rue adjacente. Il reconnut quatre de ses collègues qui marchaient à proximité du cortège, l’air dépité.

— Viens là, mon cœur, dit-il en prenant Micka dans ses bras. Tu vois, là-bas ?

— Oh ! Elles sont trop belles ! — Et tu vois les jongleurs derrière ?

Ils continuèrent à commenter le défilé ensemble. Micka, agrippée au cou de Jacques, s’extasiait devant les danseuses, les chevaux et tout ce qui brillait.

Mais malgré la joie qu’inspirait ce moment entre grand-père et petite-fille, Jacques ne pouvait en profiter comme il l’aurait voulu. Il n’arrivait pas à se perdre dans l’instant présent. Ses pensées se balançaient au bout du morceau de corde abandonné sous leurs pieds.

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Jeudi : 01H40

Un petit sentier en pente reliait la maison à la route, à l’extrémité de la ville. Ici, des champs à perte de vue, de la forêt, des demeures paisibles, loin du bruit de la ville.

On se croirait en zone Gendarmerie, pensa Jacques.

Il s’engagea dans l’allée ; l’inclinaison était assez abrupte pour lui permettre d’apercevoir les rayons des phares, mais sans que ses deux collègues, restés à sa demande dans la voiture, ne puissent le voir.

Tant mieux.

Il marcha lentement vers la maison, redoutant le moment où il devrait perturber la tranquillité de ce coin de campagne. Après son passage, jamais plus la paix ne régnerait ici. Il ne laisserait derrière lui que le désespoir d’une déchirure éternellement vive. Cette pensée lui donnait la nausée.

Arrivé devant l’entrée, il s’arrêta. Comment faire ? Que dire ?

Un vent glacé lui fouettait les joues et plaquait son coupe-vent dans son dos. Il remonta la fermeture jusqu’au cou et gravit d’un pas lourd les cinq marches du perron. Mais face à la porte, le bras tendu, il ne put se résoudre à sonner. Ses mains tremblaient, il fut pris d’un vertige et dut redescendre pour disparaître dans l’obscurité du jardin.

Lorsqu’il fut sûr que personne ne pouvait le voir, il s’adossa contre un muret et tenta de calmer les battements de son cœur. Comment annoncer à une mère la mort de sa fille ?

Adopter une attitude franche, directe. Ne laisser subsister aucun doute quant à la réalité du drame. Ne pas céder au besoin d’adoucir sa parole. Écarter tout espoir, car l’espoir n’aurait d’autre finalité que de broyer davantage le cœur de la mère endeuillée.

Jamais il n’avait réussi à s’habituer. Il savait jouer le rôle du policier aux bras protecteurs, des bras dans lesquels l’on pouvait s’effondrer ; la réalité de ce qu’il ressentait était tout autre. Avec le temps, malgré l’expérience, il commençait à vaciller sous le poids de la douleur d’autrui.

Plié en deux, les paupières closes, les mains sur les genoux, il tenta de faire le vide en lui, de se concentrer sur les mots qu’il devrait dire, sur l’attitude qu’il devrait adopter. Être humain, et rien d’autre.

Quel démon l’avait possédé lorsque, trente-cinq ans auparavant, il avait choisi cette maudite carrière, passé ce maudit concours qui l’avait conduit ici, ce soir, devant cette maison ?

Au moins, ses collègues ne le verraient pas dans cet état, c’était déjà ça de gagné.

Qu’ils lui semblaient loin, les temps bénis où il pouvait se tourner vers son chef, demander de l’aide et observer en retrait ! À présent, c’était lui le chef, et il ne pouvait plus compter que sur lui-même.

Il pensa à sa propre fille, cette merveilleuse jeune femme qu’il avait élevée avec Lola, en prenant soin de la protéger de tout le vice qui rôdait dans le noir. Sa fille, si lumineuse, si innocente. La perdre l’anéantirait. Et c’était exactement ce qu’il s’apprêtait à voir, dès qu’il aurait trouvé le courage de sonner. Une mère anéantie, qui jamais n’oublierait ce policier qui était venu lui annoncer la fin du bonheur.

Il se redressa et, les yeux fermés, inspira profondément l’air de l’hiver. Lorsqu’il sortit de l’ombre du jardin, il se tint droit, la tête haute, et se dirigea d’un pas sûr vers la porte.

Ce fut en passant devant une fenêtre qu’il la vit. Le rideau de dentelle ne dissimulait qu’en partie ce qui semblait être un salon. Assise au bout d’une grande table de bois, seule, elle était penchée sur son téléphone. Une femme proche de l’âge du major, un visage chaleureux, une longue tresse de cheveux gris tombant sur une épaule couverte d’un châle en laine. Elle souriait, et les petites rides aux coins de ses yeux ne la rendaient que plus belle.

Le policier, coupé dans son élan, s’approcha. Il faillit s’effondrer lorsqu’il vit la marmite sur un petit comptoir, près de deux assiettes. Il remarqua alors les deux verres et la bouteille de vin sur la table, et leva les yeux vers le ciel, pour retenir les larmes qui lui brouillaient la vue. Il regarda un long moment la femme qui attendait sa fille, son enfant qui ne viendrait plus. La nuit semblait plus sombre, les étoiles ne scintillaient plus et le vent sifflait une note sinistre.

Rassemblant les dernières brides de courage qu’il lui restait, le major s’essuya les yeux sur la manche rêche de sa veste et se dirigea vers la porte.

Il sonna.

La porte s’ouvrit sur le sourire de la femme.

En un regard, si bref fût-il, tout était dit. Elle comprit dès qu’elle le vit, et jamais plus le major n’oublierait ses yeux. Toute joie, toute chaleur, toute sérénité fut soufflée telle la flamme d’une bougie, pour ne laisser qu’une fumée grise sans vie.

Il lui parla parce qu’il fallait parler, tout en sachant qu’elle n’entendait pas. Il la soutint lorsque ses jambes ne purent plus la porter. Il resta à ses côtés jusqu’à ce que sa sœur, contactée par un autre équipage, vînt la rejoindre.

La porte se referma sur les deux femmes, et Jacques fit demi-tour. Il s’arrêta à mi-chemin et s’assit un instant sur un rocher. Quelques pas de plus et ses collègues pourraient le voir ; il lui fallait d’abord se remettre dans le rôle de chef de bord, imperturbable et solide.

Lorsqu’il claqua la portière de la voiture, Alice, assise à l’arrière, se pencha vers lui, la radio en main.

— On a un différend dans le centre-ville. — Tu veux qu’on attende un peu avant de leur dire qu’on est disponible ? demanda Laurent.

Jacques soupira.

— Démarre.

Vendredi : 01H40.

La brise soufflait doucement sur la plage déserte. Jacques, debout au bord de l’eau, tira sur sa troisième cigarette et écouta son grésillement avec délice. Il suivit la fumée bleue qui s’égarait dans l’obscurité. C’était une nuit de juillet, chaude et humide, et son uniforme trempé de sueur lui collait à la peau. Il était bientôt minuit. Au loin, sur les quais du vieux port, des vacanciers sortaient des restaurants en un grouillement joyeux. Certains observaient le policier, tenaillés par cette étrange curiosité accompagnant inévitablement la mort. Jacques, à la différence de ses collègues que ce comportement insupportait, comprenait l’insistance des regards. Lui-même y avait été sujet en début de carrière. Il ne savait alors pas, hélas, que jamais aucun de ces souvenirs ne pâlirait. Le reflet de la lune tissait à la surface de l’eau un long tapis argenté, scintillant jusqu’à la ligne d’horizon, là où la femme allongée aux pieds de Jacques avait fini sa vie avant de venir s’échouer sur les galets. Une jeune femme. Il peinait à détacher son regard de ces yeux gonflés qui sortaient du visage tels d’énormes asticots d’une viande avariée, trop blanche et trop molle. Cette tête figée en un sourire grotesque, tirant une langue gonflée, tandis que de petits crabes furtifs se déplaçaient le long du corps. Le policier frissonna et se retourna vers ses collègues qui, depuis une heure, arpentaient la plage à la recherche de tout objet ayant pu appartenir à la morte. Le médecin et l’OPJ ne devraient plus tarder. Jacques alluma une nouvelle cigarette et vérifia sa montre. Minuit trente ; encore six heures. Il tira sur sa quatrième cigarette et admira une mouette s’envolant vers les collines.

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Jeudi : 23H45.

Une vague de putréfaction douceâtre s’abattit sur Jacques lorsqu’il franchit le seuil de l’appartement. Il hésita un instant, puis entra dans une cuisine. Un nuage de poussière flottait autour d’un rayon de soleil tombant d’une petite fenêtre. Tout semblait dater d’un autre temps. Sur le comptoir, des bocaux d’épices rangés avec soin, une théière sur un plateau d’argent, quelques animaux de cristal derrière la vitre du buffet, des torchons colorés pendus à des crochets, une petite table en bois marquée par le temps et nombre de repas en famille ou entre amis. À l’opposé de la cuisine régnait l’obscurité, mais le policier distingua tout de même un meuble chargé de livres face à un fauteuil de cuir. Une odeur de tabac aromatisé se mêlait à celle de la mort. Il s’engagea dans le couloir. Une étagère longeait le mur, ornée uniquement d’un cadre. Intrigué, Jacques s’en approcha. Sur la photo sépia, un jeune homme en costume enlaçait tendrement une femme souriante ; un couple heureux, beau, presque idyllique. Le policier se demanda si la photo était réelle ou vendue avec le cadre. Au sol, des traces humides lui indiquèrent le chemin à suivre. L’odeur s’intensifia au bout du couloir, et il pria de tout son être que le cadavre se trouve dans sa chambre, endormi dans son lit, les bras le long du corps, un sourire paisible aux lèvres. Bien sûr, il n’y croyait nullement. Il le découvrit dans la salle de bain, en boule sur le carrelage, nu à l’exception d’un caleçon souillé autour des chevilles. Ses mains étaient d’un noir bleuté, cendreux, contraste parfait avec la pâleur de son visage. Une coulée d’excréments sanglants indiquait que le vieil homme était tombé des toilettes avant de se recroqueviller, agonisant. Bien qu’il n’en soit pas à son premier cadavre, Jacques fut frappé une nouvelle fois par l’immobilité de la mort. Une immobilité lourde, intense, dérangée seulement par le vrombissement doux et régulier des centaines de mouches pondant leurs œufs dans la chair du défunt. Leurs larves grouillaient déjà autour de ses yeux et de sa bouche restée ouverte sur un ultime gémissement. Jacques sortit de la salle de bain, dénicha rapidement une pièce d’identité dans la poche d’une veste, puis fit demi-tour. Dans le couloir, il ne put s’empêcher de regarder à nouveau la photo. Il décida qu’elle était réelle, et sortit de l’appartement sans bruit, par respect envers le couple heureux.

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Lundi : 04H00.

Les trois policiers regardaient la mer, adossés au long mur de pierre qui longeait la côte sur dix kilomètres. Ils avaient fait leur travail ; le chemin était balisé, la hiérarchie avisée, l’OPJ était en route, le médecin aussi. Ils attendaient, chacun perdu dans ses pensées, bercés par le rythme doux des vaguelettes sur les rochers. L’eau calme et limpide projetait des reflets d’émeraude sur le mur, les arbres encadraient l’horizon, le ciel rougeoyant du matin laissait place au bleu doré du jour. Le cadavre au cou brisé se balançait dans le vent.

Damien soupira en se levant.

— Quitte à en finir, autant finir ici.

L’homme avait choisi l’arbre le plus proche du chemin, la meilleure place pour contempler l’aube. Les policiers n’avaient pas décroché son corps ; la teinte bleu cendré de son visage ne laissait aucun espoir.

Jacques, le chef de la brigade, avait l’habitude d’admirer ce paysage. Il y venait souvent courir après sa dernière vacation, et ne manquait jamais de s’arrêter à ce niveau. Il avait gravé sur un banc la date de sa première course et, depuis, ne changeait jamais de chemin, tant la vue l’avait ébloui.

— Il a raté son coup, dit-il.

Suivant le regard de Jacques, ses collègues virent la branche cassée au pied d’un autre arbre, plus frêle que celui du pendu.

— Tu crois que c’est lui qui a fait ça ?

— Quoi d’autre ? La branche n’a pas tenu, il a essayé ailleurs.

Ils ne dirent rien.

Quelques jours plus tard, Jacques revint sur les lieux en courant. Essoufflé, il s’appuya de nouveau contre le mur de pierre. Il ne subsistait du drame que la branche cassée. Il laissa passer quelques promeneurs indifférents, puis s’avança. La beauté du lieu était intacte, mais Jacques ne la percevait plus qu’à travers une brume grise et triste.

À l’aide d’un caillou pointu, il tailla trois mots sur le tronc que l’homme avait choisi. « Repose en paix. »

Puis il fit demi-tour pour ne jamais revenir.

Repos : 14H00.

Arrivée au bord de l’eau, Alice s’assura qu’elle était seule sur la plage, que personne ne pouvait la voir depuis le petit restaurant au loin, et se dévêtit. Nue, elle cala ses vêtements sous des galets et fit quelques pas vers la mer. Elle hésita. Si elle plongeait maintenant, il ferait nuit lorsqu’elle arriverait à la bouée. Entre elle et son but, un demi-kilomètre de vagues menaçantes, une étendue hostile où l’homme perdait toutes ses défenses. Au large, elle serait invisible à d’éventuels promeneurs, et, en cas de malheur, elle serait seule. Seule au-dessus d’un monde qui la terrifiait, un abîme où l’on imaginait en vain ce qui rôdait dans l’obscurité des profondeurs. Son cœur battait fort, sa volonté initiale s’estompait. Elle fit demi-tour, titubant dans les bourrasques, ramassa son short, le lâcha, puis courut vers l’enfer et plongea. L’eau, à treize degrés, lui arracha un cri sous forme de bulles et elle s’empressa de remonter. Une lame plus haute que les autres la repoussa vers le sable. Un signe, peut-être ? « Bordel, avance ou rentre », se dit-elle. Elle inspira et gagna le fond, là où s’entrecroisaient des courants particulièrement froids. Elle nageait les yeux grand ouverts. À chaque coup de jambes elle s’attendait à voir des mâchoires se refermer sur elle. Les mâchoires d’une bête qu’elle ne verrait qu’au dernier moment, et vers laquelle elle se jetait à son insu. Le monstre était là, droit devant, peut-être à quelques centimètres seulement, l’œil rond et vide, un prédateur sans pitié, aussi discret que massif. Alice croyait sentir ses mains se poser sur son flanc. Le bloc de chair la stopperait net, plus lourd et plus dense qu’un rocher. Le monstre se retournerait, la déchiquèterait d’un coup de dents et s’enfoncerait à nouveau dans les ténèbres, tandis que la mer recracherait un à un les morceaux hachés de son corps.

N’y tenant plus, les poumons brûlants, elle creva la surface pour respirer. Bientôt, ses pieds ne touchèrent plus le fond ; elle était pourtant encore bien loin du but. Derrière elle, ses vêtements avaient disparu dans la nuit qui avalait peu à peu le rivage. L’eau, d’abord marron, virait maintenant au noir, et la policière ne distinguait plus ses propres bras. Quelques minutes plus tard, elle tenta de toucher le fond mais dut remonter en catastrophe, prise d’une soudaine peur primaire qu’elle ne put réprimer. Elle continua en brasse, à la surface, luttant contre ce bouillon d’encre furieux, se retournant à chaque clapotis suspect, persuadée que quelque chose l’observait. Quelque chose d’énorme. La tourmente mêlait pluie et embruns et elle n’y voyait pas plus à l’air libre que sous l’eau. Pourtant elle ne songeait plus à renoncer. De temps à autre un éclair illuminait l’horizon ; elle pouvait alors distinguer la bouée entre deux vagues. Elle se rapprochait. Les yeux irrités, les lèvres gonflées par le sel, Alice avançait, défiant l’horreur des profondeurs qu’elle imaginait toujours se glissant sournoisement juste en dessous d’elle, prête à l’amputer de ses deux jambes. Déployant toute la vitalité de ses vingt-cinq ans, refusant la défaite, elle accéléra en crawl, se forçant à ne plus penser. Bientôt elle n’eut plus froid, la peur se dissipa dans l’obstination et son but lui sembla enfin accessible. Lorsque ses mains empoignèrent enfin la chaîne rouillée maintenant la bouée en place, elle ferma les yeux. Il lui fallut un long moment avant de maîtriser sa respiration. Bercée par la houle, elle écoutait le grondement du tonnerre, écoutait la musique du large et s’extasiait de ne plus entendre le moindre bruit humain. Dès qu’elle le put, elle gonfla ses poumons et, s’aidant de la chaîne, disparut sous les flots. Là, à deux mètres de la surface, elle ouvrit les yeux et se laissa porter par le néant aussi longtemps qu’elle le put. Elle n’était plus de ce monde. Plus rien ne pesait sur ses épaules, aucune pensée ne la tirait vers le fond. Elle aurait voulu ne jamais remonter. Hélas, les spasmes de son diaphragme la contraignirent à lâcher la chaîne. Elle flotta lentement jusqu’à l’air libre.

Avec beaucoup plus de sérénité, elle entreprit de rejoindre la rive. Cette fois, le courant était avec elle. Elle ne pensait plus aux prédateurs de l’abîme ; seul le mouvement de son corps comptait. Elle fut surprise de sentir si rapidement le sable sous ses pieds, et sortit de l’eau sans trembler. Ruisselante, elle se laissa tomber sur le dos. La pluie avait trempé ses vêtements mais elle n’en avait cure. Le vent était doux sur sa peau. Pour la première fois depuis plus d’un mois, une heure s’était écoulée sans qu’elle n’entende les pleurs de ce grand-père devant le corps sans vie de son petit-fils. Elle se promit de revenir.

Lundi : 05H50.

Sous de longs nuages rougis par l’aube, elle planait dans le souffle du vent. Elle se posait de temps à autre sur les tuiles chaudes, puis repartait vers la mer. Les frites qu’elle avait dénichées dans une benne à ordures ne l’avaient qu’à moitié rassasiée ; il lui en fallait plus. Une opportunité se présenterait bientôt. Comme toujours, elle le sentait. Vive et en alerte, elle glissait sur la brise, prête à toute éventualité. Alors qu’elle approchait de la côte, une lueur émergea d’entre les toits. Sans attendre, la mouette arqua ses ailes et plongea dans la lumière. Elle survola la scène deux fois avant de venir se poser à l’écart, dissimulée hors du halo bleu et jaune, observatrice silencieuse. Des hommes et des femmes couraient et criaient entre les carcasses de deux voitures broyées. La mouette se raidit. Ils étaient bien trop nombreux ; aussi audacieuse fût-elle, les affronter était hors de question. Non, il fallait attendre. Elle savait attendre. Un garçon sans vie gisait d’un côté, de l’autre un homme seulement blessé. Un drap recouvrait l’enfant, déjà figé dans la mort. Il n’était veillé que par une femme. Tout le monde s’affairait autour de l’homme. En dépit de sa jambe détruite, de l’os exposé, du sang abondant et de son état critique, il parlait encore et serait sans doute en mesure de se défendre. Bien plus large que la mouette, il aurait certainement le dessus. Non, il était plus sage de patienter auprès de l’enfant, loin du bruit. Soudain, la femme qui montait la garde s’éloigna de quelques pas. Elle regardait le ciel, les yeux perdus dans les couleurs du crépuscule, et tremblait tant qu’il lui était difficile de respirer. La mouette fit un pas en avant, mais hésita au dernier moment ; bien que la femme eût le dos tourné, elle se tenait assez près pour pouvoir la chasser. La mouette continua donc d’attendre, ce qui s’avéra être un choix judicieux car, très vite, la femme fit de nouveau face au petit corps. Elle s’agenouilla devant lui et se pencha pour effleurer sa main. Des larmes coulaient le long de ses joues et tombaient sur le drap, laissant d’innombrables taches de désespoir. Et puis, enfin, elle se releva et s’éloigna en se frictionnant les épaules, la tête baissée. Elle n’alla pas loin, juste assez. La mouette fondit sur le corps, transperça le drap d’un seul coup de bec, et goba un gros morceau de chair chaude. Elle n’eut guère le temps d’en profiter davantage, car la femme l’avait vue et accourait en hurlant. C’était un cri indescriptible, un cri dans lequel vibrait toute la souffrance d’une âme anéantie. La mouette s’envola et disparut dans le vent. Elle reviendrait la prochaine fois.

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Jeudi : 22H10.

Les trois policiers n’avaient pas échangé un mot depuis leur départ du petit appartement. Claire conduisait au hasard, aussi perdue dans ses pensées que ses collègues. Dans l’habitacle flottait l’odeur de la mort, épaisse et collante. Cette odeur intime dans laquelle ils avaient plongé, et qui coulerait sur leur peau leur vie durant. Pour Alice, cette ouverture de porte marquait son premier cadavre. Elle fut la première à rompre le silence.

— C’était bizarre les gants, non ?

— Les gants ?

— Il avait des gants en cuir. C’est bizarre d’avoir ça quand on est chez soi. Jacques et Claire échangèrent un regard.

— Alice, il n’avait pas de gants.

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Samedi : 19H05.

La soirée s’annonçait douce, le printemps déjà bien installé invitait à de longues promenades le long des petits chemins d’une campagne tranquille et parfumée d’une agréable odeur de fleurs et d’herbe fraîchement coupée. Elle avait pris quelques affaires et son plus beau chapeau de paille, enfourché sa bicyclette et était partie faire un tour, comme elle en avait l’habitude.

Au milieu de la nuit, un appel est tombé à la radio : AVP corporel, un cycliste seul.

Arrivés sur place, les pompiers nous informent du décès de la victime, suite à une simple chute dans un fossé un peu trop profond. Accident bête, manque de chance, une chute fatale sur un coin de béton. Au fond d’une canalisation d’écoulement des eaux pluviales gît un corps, allongé sur un lit de végétation enchevêtrée, encore entouré de l’équipe médicale et des pompiers, tous impuissants. Le petit chemin est encombré de véhicules d’urgence éclaboussant la campagne de leurs lumières bleues. Un silence pesant règne, même les grillons du soir se sont tus. Le flash du photographe partageant nos nuits vient régulièrement rompre l’obscurité. Un collègue descend dans ce profond fossé pour les constatations de rigueur, tandis qu’un autre se met en quête d’une pièce d’identité dans un petit sac encore fixé sur le porte-bagages du vélo, abandonné sur le bas-côté. Resté à l’écart depuis le début, afin de communiquer à la radio quelques éléments concernant la mission précédente, je vois se rapprocher Mourad, blanc comme un linge, une pièce d’identité à la main. Son regard, son étreinte, les quelques mots qu’il a trouvés, je n’oublierai jamais cette nuit. C’était ma mère.

Je m’appelle Michel, simple flic et je n’en peux plus.

À suivre…

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