BLEU (la suite 11)

Par Pascal et Tristan Aulagner

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Dimanche : 19h15.

— Police secours bonsoir.

— …de la République, chuchota une voix féminine à peine audible.

— Répétez s’il vous plaît.

— 2, rue de la République.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? Pas de réponse.

— Madame ?

— 2, rue de la République.

— C’est noté, mais dites moi ce qu’il vous arrive.

— Je suis cachée dans ma penderie.

— D’accord, expliquez-moi.

De nouveau, silence. Charline tenait son curseur sur l’icône « valider ». Après quatre appels fantaisistes ayant démarré de façon identique, et compte tenu du fait que, sur cette circonscription, ils ne disposaient que de trois équipages pour dix communes, elle hésitait à transmettre la fiche à la salle radio. Enfin, la femme parla, plus bas encore.

— Je suis cachée dans ma penderie, chez moi. Il me cherche.

— Un homme est chez vous ? À l’intérieur ?

— Oui. Charline envoya la fiche, tant pis si l’appel s’avérait faux.

Malheureusement, elle s’aperçut que tous les équipages étaient déjà engagés sur d’autres missions.

— Venez vite.

— On arrive dès que possible, madame. Où est l’homme qui vous cherche exactement ?

— Dans la cuisine.

— Vous êtes blessée ?

— Oui, un peu.

— On va prévenir les pompiers. Il est armé ?

— Il a un sécateur.

Charline mit son casque audio et partit rejoindre Max, qui gérait la ville de la requérante cette nuit là. Elle attrapa une feuille oubliée sur l’imprimante et tira une chaise vers lui. Lorsqu’il l’interrogea du regard, elle désigna sa fiche, perdue au centre de la longue liste des interventions en attente. Max la lut rapidement.

— C’est une vraie cette fois ?

Charline acquiesça. Max se pencha sur le micro.

— Alpha de TN.

Jacques quitta la salle de consultation et se dirigea vers la sortie ; la réception était si mauvaise dans le service des urgences qu’il lui fallait regagner le parking extérieur pour avoir une chance d’être entendu.

— Parlez TN.

— Vous en êtes où avec l’IPM ?

— Toujours à l’hôpital, en attente d’un médecin.
Max se tourna vers Charline.

— Ils sont toujours à l’hôpital.

Tu es absolument sûre que c’est pour de vrai cette fois ? Si c’est des gamins qui s’amusent comme tout à l’heure…

— Je suis sûre, mentit Charline.

Jacques, n’entendant pas de réponse du CIC, s’aventura plus loin sur le parking.

— TN de Alpha, vous recevez ?

— Affirmatif Alpha. Abandonnez l’IPM et rendez-vous au 2, rue de la République pour une agression en cours. Requérante cachée dans un placard, un homme armé d’un sécateur la cherche. La requérante dit être blessée. 2, rue de la République

— Vous me confirmez qu’on laisse l’IPM ?

— Je confirme. Laissez-le aux urgences. S’il s’en va, il s’en va.

— Reçu.

Jacques remonta le couloir et entra en trombe dans la salle de consultation, où leur IPM était occupé à vomir dans une corbeille à papier.

— On a une mission, on le laisse.

— Quoi ?

— Venez, on y va.

Jacques étant le chef de bord pour la nuit, Mourad et Dylan le suivirent sans poser de questions. Ils trouvèrent une aide soignante dans le couloir.

— On a une urgence, on vous laisse le client.

— Ah bon ? Mais, vous savez qu’on ne peut pas le forcer à rester, nous ?

— Je sais, désolé, pas le choix, répondit Jacques par dessus son épaule.

Quelques secondes plus tard, ils étaient en route.

— Madame ? Mes collègues arrivent. Vous êtes toujours là ?

— Oui.

— C’est quoi votre nom ?

— Noémie Rizzia. …Et vous ?

— Charline.

— Vous restez avec moi le temps que la police arrive ?

— Oui, bien sûr !

— Merci.

La policière notait chaque nouvel élément sur sa feuille ; Max lisait et relayait à l’équipage.

— OK. Vous l’entendez, l’homme, actuellement ?

— Oui, il parle tout seul.

— On arrive à toute vitesse, sirènes hurlantes. C’est bientôt fini. Vous êtes dans un appartement ou dans une maison ?

— Un appartement.

— À quel étage ? Silence.

— Ne dites rien si vous pensez qu’il peut vous entendre, mais ne raccrochez pas, d’accord ?

— Je suis au deuxième étage. Je crois qu’il est reparti… Non, non, il est toujours là.

La voix de Noémie vibrait de peur et elle ne pouvait plus parler sans que ses dents ne s’entrechoquent.

— Je crois que… Oh non… non non non non non… Il vient ici, il va…

— Pas de panique. Ne parlez plus, je reste avec vous. Les policiers seront bientôt là, vous serez en sécurité dans un tout petit moment. Il faut juste tenir encore un peu. Je reste avec vous. Charline prit la place de Max devant le micro, afin de communiquer directement avec la Alpha. Dylan coupa le contact au pied de l’immeuble adjacent et les trois policiers foncèrent vers l’entrée du 2.

— Et merde, c’est fermé.

— On sonne au hasard ?

Jacques fit un pas en arrière et scruta la façade. Un vieil homme les regardait, accoudé à sa fenêtre. Jacques lui fit signe.

— Vous pouvez nous ouvrir ?

Le vieillard, se voyant repéré, recula et ferma ses volets. Dylan envoya un coup de pied au mur.

— Putain de vieux con ! Ça, c’est le genre à ne pas nous laisser passer parce que le feu est rouge.

— Sonne au hasard, coupa Jacques.

— Il est reparti dans la cuisine, murmura Noémie à travers ses larmes.

— D’accord. Mes collègues sont là, juste en bas de l’immeuble. Vous pensez être capable de leur ouvrir ?

— Non, pas sans qu’il me voie.

— Ok, alors ne bougez pas. Ils arrivent de toute façon. Vous avez dit que vous êtes blessée ?

— Oui, un peu.

— Quel genre de blessure ?

— Une coupure.

— Profonde ?

— Oui, enfin je crois.

— Où ça ?

— Aux seins.

— Avec le sécateur ?

— Oui, on était… À la base, je l’avais invité à monter et… Je sais pas, je voulais pas, je voulais plus… Enfin, je veux dire qu’après… il m’a coupé le bout et j’ai aussi très mal au ventre.

— Le bout ?

— Le mamelon.

Charline frissonna, de rage comme de peur.

— J’ai appelé les pompiers, ils viendront s’occuper de vous dès que les policiers auront arrêté le salaud qui vous a fait ça. Vous avez un vêtement ou quelque chose pour comprimer la plaie ? Silence. Enfin, une réponse à l’interphone.

— Oui ? Allô ?

— Bonjour madame, c’est la Police. Vous pouvez nous ouvrir ? À peine la porte fut-elle déverrouillée qu’ils s’engouffraient déjà dans le hall.

— Deuxième étage !

Ils gravirent les marches quatre à quatre et s’arrêtèrent devant la porte.

— Trop solide, on ne l’ouvrira pas comme ça.

— Parle moins fort. Jacques attrapa la radio.

— TN de Alpha.

— Parlez.

— On est bloqués devant la porte blindée. Est-ce que la requérante peut ouvrir ?

— En attente. Je reviens vers vous.

— Reçu.

— Noémie, les policiers sont sur votre palier, mais votre porte est fermée et ils ne peuvent pas entrer. Il va falloir aller leur ouvrir, mais attendez. Pas de panique, on va faire ça ensemble, d’accord ? C’est presque fini. On va réussir, et vous serez en sécurité. Ok ?

— Mais il va me voir.

— Vous savez dans quelle pièce il est ?

— Je crois… Non, je ne l’entends plus du tout.

Charline jura entre ses dents. Elle essuya d’un revers de manche la sueur perlant sur son front.

— Ok, ne bougez pas.

Elle mit son casque sur silencieux et attrapa le micro.

— Alpha de TN.

— Parlez.

— Est-ce que vous entendez du bruit dans l’appartement ?

— Négatif, aucun bruit. Mais bordel de merde ! pensa Charline.

— Ok. Ne bougez pas pour l’instant.

— Reçu.

Elle réfléchissait en se massant les tempes lorsqu’un chuchotement lui fit redresser la tête.

— Charline ?

— Je suis là Noémie.

— Je peux, peut-être, sortir quand même ?

— Vous l’avez entendu ? Vous savez où il est ?

— Non, mais peut-être que si je ne fais pas de bruit… Avant qu’elle ne puisse répondre, elle perçut un grincement et la respiration de Noémie qui s’accélérait. Un cri de détresse lui parvint. Un cri tel qu’elle n’en avait jamais entendu. Puis un grognement, des pleurs suivis d’un choc. Charline se raidit.

— Noémie, cours !! Va à la porte, vite !!

Jacques, Dylan et Mourad entendirent eux aussi le cri. Ils se positionnèrent chacun d’un côté de la porte et abaissèrent la sécurité de leurs holsters. Le verrou tourna. Ils se penchèrent en avant, genoux fléchis. Un deuxième hurlement à glacer le sang retentit de l’autre côté. La porte s’ouvrit sur une jeune femme à moitié nue et couverte de sang. Dylan la tira à l’extérieur. Il l’enlaça et, pour la protéger du sécateur qui vola vers eux, tourna le dos à la porte en baissant la tête. Mourad et Jacques se jetèrent sur l’homme. Dylan sentit la victime trembler entre ses bras. Elle perdit le contrôle de ses jambes ; il la soutint et l’aida à s’asseoir. Derrière lui, il entendit des coups, des injures, et, enfin, des menottes qui se refermèrent. Au CIC, le silence était écrasant. Charline se mordait la joue jusqu’au sang. Elle n’entendait plus rien ; Noémie, dans sa fuite, avait dû lâcher le téléphone. Max paraissait stoïque mais les rebondissements effrénés de sa jambe le trahissaient. Tous deux fixaient le micro. Après une éternité, il grésilla enfin.

— TN de Alpha. Individu interpellé. Victime blessée au niveau de la poitrine et de l’entrejambe. Clairement en état de choc. Prise en charge par les SP. On fait retour au service avec l’individu. Voilà. L’intervention était finie. Charline et Max respiraient à nouveau, mais avant qu’ils n’aient pu échanger le moindre mot, un autre équipage, engagé sur une autre mission, demanda l’autorisation de parler. Max reprit sa place.

— Parlez Bravo.

Charline quitta la salle radio pour regagner celle du 17. Elle prit son temps. Toutes sortes d’images fusaient dans sa tête et la voix terrifiée de Noémie ne la quittait plus. Elle aurait aimé pouvoir lui parler, maintenant que son calvaire était fini, maintenant qu’elle était en sécurité. À quoi pensait-elle ? Avait-elle réalisé que l’ordure ne pouvait plus rien contre elle ? Ou s’était-elle effondrée sous l’effet du choc ? Avait-elle de la famille, ou des amis, qui pourraient être à ses côtés pendant son rétablissement ? De retour à son poste, Charline se laissa tomber sur son fauteuil et lorgna son paquet de cigarettes. Une pause aurait été la bienvenue, mais l’opérateur à sa droite ricana en la voyant.

— T’as pris ton temps, dis ! T’es la dernière en nombre d’appels décrochés, aide nous un peu au lieu de flirter avec Max. Sans répondre, Charline rangea ses cigarettes dans son sac à dos et remit son casque. Elle cliqua sur un numéro en attente depuis près de cinq minutes.

— Police secours bonsoir.

— Venez vite ! Mon voisin fracasse son fils !

— À quelle adresse ?

Lundi : 2h35.

C’était une nuit calme et chaude. Cécil ne tenait plus en place. Allongé sur le banc du fond, dans la salle d’attente des urgences, il se maudissait d’avoir pris son dernier comprimé au réveil ; le sevrage était brutal, et il n’entrevoyait aucun répit avant au moins trois jours, quand il pourrait refaire son stock. Trois jours d’horreur. En nage, il repoussa sa couverture et s’assit. Certes, il aurait pu demander de l’aide au personnel de l’hôpital, mais il était connu ici, et il connaissait déjà la réponse. Or il sentait qu’un refus serait tout aussi agréable qu’un coup de pied dans les dents.

— Au moins, tu passes la nuit au frais, se dit-il à lui-même.

Le service des urgences accueillait les sans-abri certaines nuits, notamment lors de canicule ou de grand froid. Cécil ne venait presque jamais volontairement. La plupart du temps, c’était escorté par la police qu’il franchissait le seuil des urgences. Mais, ce soir, il n’en pouvait plus ; il se sentait trop mal pour suer et vomir tout seul dehors. Vautré sous la climatisation, il contempla la porte de service. Derrière cette porte inaccessible se trouvait tout ce dont il avait besoin. Si proche, et pourtant si loin… Alors qu’il se rallongeait, trois policiers apparurent dans le hall d’accueil. Cécil tressaillit, puis la douleur dans son ventre lui rappela qu’il n’avait plus rien sur lui. Qu’ils le fouillent donc, grand bien leur fasse ! Mais ils n’étaient pas là pour lui. Le chef, Jacques, tenait un homme menotté par le bras. Claire était là, elle aussi. Cécil les aimait bien tous les deux. Cependant, il haïssait le troisième, Laurent, qui ne ratait jamais une occasion d’étaler sa science au sujet des « camés » dans son genre. Il affirmait notamment que les « crises de manque » donnaient une force surhumaine à ceux qui en souffraient, et qu’il fallait donc s’en méfier.

— Je me sens pas particulièrement en forme, connard, maugréa Cécil en se rallongeant péniblement, les larmes aux yeux. Heureusement, Laurent n’était que gardien, tandis que les deux autres étaient gradés. Tant mieux, ils ne viendraient probablement pas le déranger. Les policiers escortèrent l’homme dans la petite salle de consultation réservée à leur usage. Maintenant, l’attente pouvait commencer. Laurent était hors de vue, en compagnie de l’homme menotté. Jacques et Claire attendaient devant la porte, adossés au mur du couloir. En apercevant Cécil, ils le saluèrent d’un petit signe de tête, qu’il leur rendit. Quelque peu détendu par la certitude d’être tranquille, il finit par s’endormir. Des cris le réveillèrent. Ce n’était pas ceux de l’homme menotté ; Jacques s’embrouillait avec la réceptionniste. Il était si rare de l’entendre hausser le ton que Cécil se redressa sur son banc, en alerte.

— Trois missions ! s’écria Jacques. Trois missions en attente ! On a déjà raté un cambriolage en cours, maintenant on a deux agressions et une assistance SP en difficulté ! On est le seul équipage cette nuit, bordel !

— Je comprends bien monsieur, mais il y a des urgences et on ne peut pas déranger le docteur pour…

— Pour rien ??

— Le fait est que votre type n’est pas un cas grave. Puisque je vous dis qu’on a des urgences !

Jacques serrait le bord du comptoir si fort que Cécil pouvait voir ses doigts blanchir. De toute évidence, il restait poli au prix d’un effort considérable. Claire posa une main sur son épaule. Il se retourna brusquement, prêt à mordre. Cependant, croisant le regard de sa collègue, il se tut et revint prendre sa place dans le couloir.
— Ça sert à rien de s’énerver, dit Claire en s’asseyant sur un fauteuil roulant qui traînait. Ça ne change rien.

— Je sais. Cécil se rallongea pour ne pas attirer leur attention.

— Après, les gens se demandent pourquoi on ne vient pas rapidement, soupira Jacques.

Cécil connaissait le policier depuis assez longtemps pour savoir que le désarroi dans sa voix était sincère. Il lança un œil à l’horloge du hall de réception : il avait dormi plus de deux heures, presque trois. Effectivement, un sacré temps d’attente, se dit-il.

— Pas un seul équipage police sur la circo depuis trois heures, continua Jacques. Mais c’est pas urgent, ça. N’importe quoi. Claire ne répondit pas, se contenta de hocher la tête. Elle aussi avait l’air abattue. Enfin, un médecin arriva. Elle refusa d’examiner le patient en présence des policiers. Ceux-ci, exténués, ne prirent pas la peine de lui expliquer qu’il venait de poignarder sa femme. Elle ressortit cinq minutes plus tard, la paperasse en main.

— Il faut lui donner à manger, dit-elle. Si vous avez des madeleines, par exemple. Les policiers échangèrent un regard, ne sachant s’ils devaient rire ou pleurer, puis acquiescèrent et se dépêchèrent de sortir de l’hôpital. Le calme revint, et Cécil resta seul avec sa douleur. Il finit par se rendormir. Pas un sommeil réparateur, plutôt une sorte de torpeur qui ne fit rien pour atténuer son malaise. Une boule de feu lui brûlait les entrailles et il aurait donné n’importe quoi pour ne plus la sentir. Dans son état comateux, il eut vaguement conscience de nombreux va-et-vient dans le hall ; la relève devait être arrivée. Il redoutait de se retrouver dehors dans cet état et fit tout son possible pour rattraper un peu de sommeil perdu avec le temps qu’il lui restait.

Il n’aurait su dire combien de temps était passé lorsque les voix des trois mêmes policiers le réveillèrent à nouveau. Ils traînaient un ivrogne derrière eux. Cette fois, Cécil était trop mal en point pour s’asseoir, aussi les observa-t-il du coin de l’œil. Comme la fois précédente, Jacques tenait un homme par le bras. Celui-ci s’était pissé dessus et lançait à Claire des insultes qui firent rougir Cécil. Et il en fallait ! Blasé, Laurent le poussa dans la salle de consultation tandis que les deux autres reprenaient leur place contre le mur du couloir, soupirant et s’épongeant le front d’un revers de manche. À la grande surprise de tout le monde, à peine cinq minutes s’étaient-elles passées qu’une jeune femme en blouse blanche surgit déjà de la porte de service. Elle courut vers les policiers.

— Bonsoir ! dit-elle dans un souffle. Je suis l’interne de garde. Votre gardé à vue est déjà installé ? Jacques acquiesça.

— J’espère que vous n’avez pas trop attendu, continua l’interne. C’est qu’on a beaucoup de monde cette nuit.

— Euh… non, non, dit Jacques, ébahi. Merci d’être venue si vite.

— Mais non ! C’est normal. On m’a dit qu’il n’y a plus de police dans la ville quand vous êtes ici. Et puis, il n’est pas blessé, votre client, n’est-ce pas ? Elle se tourna vers l’IPM, qui s’était enfin tu.

— Bonsoir monsieur ! Jacques la suivit dans la salle et Cécil les perdit de vue. Ils ressortirent peu de temps après.

— Et voilà la feuille remplie et signée. En sortant de l’hôpital, Jacques se retourna vers elle.

— À tout à l’heure ! lança-t-il. Elle se mit à rire.

— Oui, à tout de suite ! Lorsqu’ils furent tous sortis, l’interne se dirigea vers Cécil. Il se redressa immédiatement, surpris et inquiet, mais son sourire le rassura. Elle s’assit sur le banc à côté de lui.

— Tenez, monsieur. Prenez ça avec de l’eau. Ça devrait vous soulager un peu. Stupéfait, Cécil prit le comprimé et la tasse en carton qu’elle lui tendait.

— Ça va aller, dit-elle en se relevant. Courage.

— Oh, merci. Merci infiniment.

Puis il se rallongea, lentement, et regarda la jeune interne repartir au combat.

— Merci, répéta-t-il.

Repos : 8h00.

Claire laissa tomber son sac de travail en serrant les dents, envoya valser ses rangers et se dirigea vers la salle de bain. Un épais nuage de vapeur l’enveloppa sitôt la porte ouverte ; Christian, son mari, était sous la douche. Il ne semblait pas l’avoir entendue. Tant mieux, car elle n’aurait su que lui dire. Elle l’avait déjà prévenu depuis sa chambre d’hôpital, en le suppliant de ne pas venir la voir, mais, de retour chez elle, elle n’avait toujours pas la moindre envie de parler. Le jour ne s’étant pas encore levé, la pièce baignait dans la seule lueur d’un petit luminaire mural. Claire entra dans son halo ambré, puis se dénuda en grimaçant. Quand elle laissa tomber au sol les lambeaux de son polo, elle s’aperçut que le bracelet de l’hôpital ceignait encore son poignet ; elle l’arracha avec une violence qui la surprit elle-même. Lentement, avec d’infinies précautions, elle essuya la buée du miroir et leva un bras afin d’inspecter ses côtes. Deux d’entre elles étaient brisées et la peau avait un aspect violacé qu’elle trouva répugnant. Tout son corps était moulu de courbatures. Heureusement, l’entaille dans son dos ne saignait plus. La douleur n’en était pourtant pas moindre. Elle se massa les tempes dans l’espoir d’endiguer son début de migraine et de calmer le tumulte dans son esprit. Depuis la rixe sur laquelle le CIC les avait envoyés, depuis que les sept parties en cause s’étaient retournées contre les trois policiers, elle n’avait cessé de revoir l’intervention dans sa tête. Pas du début à la fin, mais en fragments épars qui, elle s’en doutait, n’étaient pas exactement fidèles à la réalité ; des fragments de souvenirs teintés de la peur qu’elle avait ressentie en comprenant que ses collègues et elle ne pourraient pas s’échapper, et que leurs agresseurs, eux, n’avaient pas peur. Elle entendait de nouveau le craquement de ses côtes, son estomac se nouait en revoyant le couteau et la haine sans limite de celui qui le tenait. Un élan de rage grondait en elle en repensant à l’infirmière qui lui avait appris qu’elle en serait quitte pour une belle cicatrice. La cascade d’eau dans la cabine de douche avait masqué le grincement de sa vitre qui coulissait, aussi fut-elle surprise de sentir les mains chaudes de Christian effleurer son cou pour lui masser la nuque. Elle se laissa faire, les yeux fermés. Un peu plus tard, elle se retourna et le regarda droit dans les yeux, à la recherche d’un réconfort qu’elle n’aurait jamais pu demander à voix haute. Elle ouvrit la bouche, cherchant quelque chose à dire, mais les mots s’étouffèrent dans sa gorge et sa vision se troubla. Il la serra doucement contre lui.

— Je sais, murmura-t-il dans ses cheveux. Je sais. Il l’entraîna vers la douche et ils disparurent ensemble dans la vapeur, aussi apaisante qu’éphémère.

À suivre…

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