BLEU (la suite 1)

Par Pascal et Tristan Aulagner

NB : Si vous souhaitez lire (ou relire) BLEU, c’est ici.

Samedi : 20h15

Oui, je t’ai reconnu toi qui as hurlé tes ACAB*, toi qui as demandé en chantant joyeusement aux flics d’aller se suicider, cette nuit je suis chez toi. Je suis venu suite à un appel 17, appel d’urgence pour un enfant en détresse. La mission qui tombe brutalement à la radio et que chaque policier redoute au plus profond de lui-même. À l’annonce sur les ondes de notre arrivée sur place, la voix de l’opérateur radio du CIC* trahissait déjà l’appréhension du pire. Une émotion partagée par tous les autres équipages de la circonscription, eux aussi à l’écoute. Le temps et l’espoir se suspendent encore une fois. Terrible scène d’un petit corps dénudé et inanimé au sol dans une lumière électrique aussi froide que cruelle, un équipage de pompiers et du SAMU déjà sur place se bat pour réanimer ton petit frère, concentrés dans un professionnalisme silencieux troublé par le seul bruit d’un massage cardiaque et de consignes médicales. À l’écart dans une autre pièce, ta mère écrasée par sa douleur hurle son chagrin, ta petite sœur égarée dans ce torrent de larmes et de cris, ne comprenant pas ce qui se passe sous ses yeux, cherche un refuge, une tante hébétée essaie désespérément de prévenir ton père encore à son travail. Le monde s’est écroulé sur vos épaules et rien n’aurait pu adoucir votre chagrin. Nous étions là, en assistance, totalement impuissants à changer quoi que ce soit au drame en train de se jouer, espérant autant que toi une bonne nouvelle, un pouls, un souffle, un battement de cœur. Tu n’as rien pu voir, il fallait bien te préserver du spectacle de cette scène insupportable, te tenir à l’écart pour que le médecin et son équipe aient toutes les chances de gagner ce combat contre l’indicible tandis que chaque seconde, chaque détail, chaque hurlement de douleur, se gravait à jamais dans nos mémoires. Impossible de ne pas penser à ses propres enfants, à sa propre famille, mais il faut être professionnel. Les procédures doivent s’appliquer, les premières constatations, les appels au Quart* puis au légiste, les comptes-rendus à la radio, les pompes funèbres qu’il faudra attendre, chacun fait son travail au milieu du chaos. J’ai quand même aperçu un bel oiseau, qui tout ce temps nous regardait depuis une branche lointaine, soudainement s’envoler à l’annonce implacable de l’heure du décès par le médecin.

Je me suis réfugié dans l’espoir insensé que c’était peut-être pour accompagner l’âme de ton petit frère vers un ailleurs plus doux et plus calme. Je ne l’oublierai jamais comme je ne vous oublierai jamais. Mais si quelques minutes, quelques minutes seulement, tu pouvais te souvenir des bras de ce policier enlaçant ton corps brisé de désespoir, de la chaleur de ses paroles murmurées à ton oreille avec tendresse, peut-être réfléchiras-tu avant de hurler à nouveau dans le vent tous tes ACAB et autres cris de haine. Te souviendras-tu de cette policière qui longuement prit ta mère dans ses bras, essayant de consoler l’inconsolable ? De ce policier qui a essayé de préserver ta petite sœur, un long moment avec toute la douceur et l’amour du père de famille qu’il est, à l’écart, lui parlant de ses jouets, de sa poupée ? Des yeux rouges de douleur de ces jeunes pompiers et de ce médecin chevronné quand ils durent partir vaincus par la mort ? Noyé dans ton chagrin, tu ne pouvais rien voir d’autre que cette mort si injuste, si insupportable et je te comprends, tu es humain. Mais si, par chance, tu peux t’en souvenir, surtout n’oublie pas que les policiers que tu détestes tellement et à qui tu as si souvent demandé en chantant d’aller se suicider, vivent ces horreurs chaque jour et chaque nuit, et que cette nuit-là, ils étaient là pour toi et pour les tiens. Demain ils reprendront leur service sans avoir pu trouver le sommeil, sans aucun soutien autre que celui de la cohésion d’un équipage traumatisé, autour de son chef de bord qui a eu le courage de dire stop, on est appelés sur un contrôle routier mais on s’arrête. Sans avoir pu parler de leurs souffrances, sans avoir trouvé de réconfort autrement qu’en essayant d’enfouir au fond d’eux-mêmes et dans le plus grand silence, le souvenir de cette nuit profondément noire, en attendant la prochaine mission qui tombera demain ou dans cinq minutes.

*ACAB : « All cops are bastards » (« Tous les flics sont des salauds »). *CIC : Centre d’Information et de Commandement. *Quart ou GAJ : Groupe d’appui judiciaire.

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Dans sa publication du 31 mai 2023, l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière dresse un terrible bilan pour l’année 2022 : 3 550 personnes sont décédées sur les routes de France métropolitaine et d’outre-mer. 237 000 personnes ont été blessées, dont 16 000 blessées gravement. La vitesse excessive ou inadaptée (28 %) ainsi que l’alcool (23 %) en sont les deux premiers facteurs, avant les stupéfiants et l’inattention (13 %). Le non-respect des règles de circulation en dehors de la vitesse (dépassement dangereux, refus de priorité, contresens, changement de file, non-respect des distances de sécurité) est cité chez 22 % des causes présumées responsables d’accidents mortels.

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Dimanche, 22h30.

Un ange souriait sur la route, ses longues ailes aux éclats de saphir déployées entre deux lampadaires. Tout le long de l’avenue scintillaient guirlandes, stalactites, rennes et étoiles filantes. Un peu plus loin, les gyrophares de la patrouille Alpha venaient ajouter leurs propres couleurs aux décorations festives.

Une pantoufle gisait au centre de la voie de droite.

L’octogénaire, projetée sur trente-deux mètres suite à sa collision avec une moto, avait fini sa vie sous une traversée lumineuse d’où pendaient des bonshommes de neige. Sa robe était relevée jusqu’à l’indécence par sa jambe droite désormais collée à son visage en un angle impossible. Sur la voie de gauche, les automobilistes ralentissaient, se tordaient le cou pour satisfaire leur curiosité, puis obéissaient aux injonctions des policiers et continuaient leur chemin, en direction de la place du marché. De cette place s’élevaient des chants de Noël et le tintement de clochettes porté par le vent.

Assis sur la banquette arrière de la voiture de police, le motard attendait. Ses petits yeux rougis contrastaient avec son visage, aussi blême que celui de sa victime. Bras et jambes croisés, il était en nage malgré la morsure glaciale de l’hiver.

Jacques avait été chargé de le surveiller le temps que ses collègues finissent les constatations et attendent les pompes funèbres. Le motard étant calme, il avait préféré rester dehors, appuyé contre la portière avant, afin de lui accorder un peu d’intimité tant qu’il le pouvait encore. Il jetait de brefs coups d’œil dans l’habitacle, mais sans plus.

Curieusement, il n’éprouvait aucune animosité envers cet homme, seulement de la tristesse devant une tragédie qui aurait pu si facilement être évitée.

Une longue journée de travail, avait expliqué le motard alors qu’il était encore en mesure de parler, ce qui n’était plus le cas, tant sa mâchoire était crispée. Une longue journée, une nouvelle moto, une belle ligne droite. Il avait accéléré. Voilà, rien de plus. Il avait accéléré pour finir au fond d’un gouffre hors duquel il était impossible de remonter ; il avait tué quelqu’un. Il avait ôté la vie à une grand-mère en pantoufles qui se dépêchait d’aller acheter du pain avant que ne ferme la boulangerie. Mais était-il un monstre pour autant ? Jacques ne le pensait pas.

Il faillit vomir en prenant conscience de ses pensées.

S’il éprouvait la moindre compassion pour cet homme, c’est qu’il ne connaissait pas la victime. Il leva les yeux vers elle. En la voyant étalée là, raidie par la mort et le froid, il ne put s’empêcher de penser à sa grand-mère, sa seule famille, celle qu’il aimait plus que quiconque. Il la vit, ses vêtements déchirés et le crâne enfoncé, sous le regard avide des badauds. Cette vision terrifiante lui fit changer d’avis quant à l’humanité du motard.

Cependant, il se devait d’être honnête ; lui aussi avait déjà accéléré, par soif d’adrénaline. Pourtant il n’était pas un monstre. Le jeune policier comprenait peu à peu que les accidents n’arrivaient pas qu’aux autres. Bien sûr, il le savait depuis longtemps, comme tout le monde, mais il le ressentait pour la toute première fois.

Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas aperçu que l’OPJ venait vers lui. Il sursauta en le voyant tout près.

— Pas trop froid, Jacques ?

— Jamais.

— On a presque fini.

La Bravo va le ramener au commissariat, tu pourras récupérer le balisage et rouvrir la route ?

— Bien sûr.

L’OPJ inclina la tête vers la banquette arrière.

— Comment il va ?

Jacques haussa les épaules.

Il fut surpris par la douceur dans la voix de l’OPJ lorsque, agenouillé à son niveau, il annonça au motard qu’il le plaçait en garde à vue pour homicide involontaire. Celui-ci frémit en entendant le mot homicide, et une détresse infinie s’inscrivit sur son visage, comme s’il implorait les deux policiers de le sortir de ce cauchemar. Hélas, personne ne le pouvait, et c’est avec la même détresse qu’il quitta les lieux à l’arrière de la Bravo, en direction de sa cellule.

Jacques rangea le balisage tandis que la voiture disparaissait au coin de la rue. Au-dessus de sa tête, l’ange scintillant souriait toujours. Il se demanda sur qui il veillait à présent ; sur l’innocente victime, ou sur celui qui devrait dorénavant survivre sous le poids de sa mort.

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Mardi, 20h10.

En route vers un différend conjugal, l’équipage avait repéré une Clio arrêtée sur le bas-côté. Trois jeunes tentaient de changer une roue. Ils ne semblaient pas conscients qu’un piéton vivait en sursis sur l’autoroute. Les policiers s’étaient arrêtés. Le chef de bord, Paul, aidait les trois inconscients à terminer leur tâche suicidaire ; ses deux collègues tentaient d’alerter les conducteurs.

Jacques ne pensait plus aux gestes réglementaires tant de fois répétés en école. Il agitait sa lampe de poche en direction des camions, et espérait survivre

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Repos, 19h00.

L’homme en costume s’approche.

Gaëlle le regarde venir. Il marche d’un pas sûr mais ses yeux trahissent son angoisse. Les flammes dévorant la voiture lèchent le dos de Gaëlle et roussissent les cheveux sur sa nuque. Elle transpire et tousse dans la fumée noire.

L’homme est tout près.

Des effluves de viande grillée dansent dans le vent tandis que brûle le vieillard, resté coincé au volant. Gaëlle ignore son agonie. Elle aime l’odeur. Elle a faim.

L’homme est là.

Son regard bleu glacé transperce le cœur de la policière. Il tombe à genoux et disparaît, laissant place à un enfant perdu dans le costume trop grand. Il implore Gaëlle.

— Ne me dites pas que c’est mon papa…

Gaëlle sursauta et se redressa dans son lit, suffocante. Avant même d’avoir recouvré ses esprits, elle s’extirpa des draps trempés de sueur et roula au sol. Ne me dites pas que c’est mon papa…

Une terreur brutale s’était emparée d’elle et la poussait à fuir, mais, ne sachant ni où elle se trouvait, ni d’où venait le danger, elle ne put que se recroqueviller sur le carrelage froid, tremblant de tout son corps et ne voulant ni voir ni entendre. Les yeux bleus de l’homme ne la quittaient plus et elle avait beau se boucher les oreilles, ses supplications s’abattaient sur elle comme autant de coups de fouet. Et cette odeur… C’était son papa.

Elle resta prostrée près d’une heure avant de se redresser sur un coude, courbaturée et grimaçant à chaque mouvement. Bien qu’elle eût maintenant conscience d’être réveillée, l’odeur de grillades persistait dans ses narines et elle sentait encore sur sa peau l’intense chaleur de la voiture en feu. Elle était chez elle, oui, mais ce parfum funeste avait envahi son refuge et elle ne savait comment s’en débarrasser. Un mot fusa dans sa tête : manger. Elle bondit hors de sa chambre, courut à la salle de bain et vomit dans les toilettes.

Un long moment passa avant qu’elle ne puisse se calmer. Assise contre la baignoire dont la fraîcheur lui fit du bien, les yeux rivés à un coin de la porte, elle parvint enfin à maîtriser sa respiration. Lentement, prudemment, elle finit par se relever et regagna sa chambre.

C’était sa chambre d’enfance. Elle était chez sa mère, en congé annuel. Le réveil affichait minuit. Seulement minuit. Peu à peu, ses souvenirs reprenaient leur place. Elle avait tenu à se coucher tôt, le soir précédent, afin de pouvoir passer la matinée à discuter avec sa mère dans la cuisine inondée de soleil, partageant des tartines à la confiture d’abricot, comme elles le faisaient à une époque plus tendre. Hélas, son organisme était habitué à la nuit, et elle n’avait dormi qu’une heure avant de se réveiller. Et ce cauchemar…

C’était une intervention a priori banale, un simple feu de poubelle dans le parking extérieur d’une résidence. Ils étaient arrivés sur les lieux avant les pompiers et avaient immédiatement constaté qu’il ne s’agissait pas d’une benne à ordures incendiée, mais d’une voiture fumante suite à un choc contre un muret.

Un vieil homme était à l’intérieur, conscient mais trop étourdi pour se rendre compte du danger. La voiture s’était enflammée. La chaleur avait été telle que les policiers s’étaient vus forcés de reculer, et, impuissants, ils avaient regardé le vieillard s’étouffer dans la fumée avant de brûler vif. C’est à ce moment que Gaëlle avait senti l’odeur, et l’avait trouvée agréable. Dire qu’elle avait été horrifiée par ces pensées serait un euphémisme.

À présent, deux semaines plus tard, elle frissonnait encore à l’idée qu’une partie d’elle-même puisse être si dure, si inhumaine.

Et puis l’homme en costume était arrivé. Tout d’abord élégant et plein d’assurance, son visage s’était peu à peu décomposé à mesure qu’il s’approchait des policiers, et de l’incendie. Ne me dites pas que c’est mon papa…

Gaëlle enfouit sa tête dans ses mains.

Elle tentait de chasser ces images et de faire le vide en elle lorsque des rires lui firent relever la tête. En s’approchant de la fenêtre, elle vit que les voisins étaient dans leur jardin.

C’est alors qu’elle comprit ; les relents de viande grillée qui l’avaient arrachée au sommeil venaient de chez eux. Ils faisaient un barbecue.

Une heure plus tard, elle ne dormait toujours pas. Elle était plus calme, mais la panique avait laissé place à une immense tristesse. Cette phrase prononcée par le fils du vieil homme retentissait encore et encore dans sa tête ; c’était la supplique d’un enfant terrifié, et les policiers n’avaient rien pu faire pour lui venir en aide.

Étendue sur son lit, Gaëlle regardait les étoiles fluorescentes qu’elle avait collées au mur bien des années auparavant. Elles ne brillaient plus depuis longtemps, mais leur présence était réconfortante.

Sa mère dormait-elle ? Petite fille, au sortir d’un cauchemar, elle se levait et tâtonnait dans l’obscurité jusqu’à la chambre de sa mère. Là, elle regardait sous la porte, espérant voir de la lumière. Elle se sentait si soulagée lorsqu’elle voyait ce rai brillant d’espoir, et si seule, si terriblement seule, dans le cas contraire. Ensuite, lumière ou non, elle entrait sans bruit et se glissait sous la couverture, près de la chaleur maternelle qui dissipait toutes ses peurs, et se rendormait aussitôt.

Cédant à une impulsion, elle sortit et remonta le couloir donnant sur la chambre de sa mère. La porte était fermée mais le trait de lumière était bien là ; elle ne dormait pas.

Au moment même où sa main touchait la poignée, Gaëlle s’arrêta net, se sentant ridicule. Une femme adulte, se comportant comme une enfant. Une policière qui pleurait et voulait sa maman. Pathétique, se dit-elle. Cependant, sa main s’attarda sur la poignée un moment. Puis elle haussa les épaules et fit demi-tour, bien décidée à faire face à ses démons seule.

De l’autre côté de la porte, la mère de Gaëlle écouta sa fille regagner sa chambre. Lorsqu’elle l’avait entendue se précipiter aux toilettes pour vomir, elle s’était habillée, avait fait son lit et attendait, assise dans son fauteuil, espérant de toutes ses forces voir la porte s’ouvrir. En tant que maman, elle savait quand ses enfants allaient mal, et la douleur dans le regard de Gaëlle ne lui avait pas échappé. Elle aurait tant aimé pouvoir en parler, être là pour elle, l’écouter et partager son fardeau.

Offrir un refuge à sa fille, au sein duquel elle pouvait respirer et se sentir en sécurité, était tout ce qu’elle avait toujours voulu. Hélas, sa fille était repartie. Elle se rallongea et ferma les yeux, sans toutefois éteindre la lumière, au cas où elle reviendrait.

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