Blanchiment d’argent. Le jackpot des gendarmes bretons

L’équipe démantelée par la section de recherches de Rennes était active depuis 2010. En six ans, plus de 400 millions d’euros principalement issus d’escroqueries auraient été blanchis.

En enquêtant sur des escroqueries, des gendarmes de la section de recherches de Rennes ont pénétré un système international de blanchiment brassant des milliards d’euros. À l’échelle d’une petite succursale du crime, ils ont découvert plus de 120 millions d’euros de flux suspects. En exclusivité, voici le récit de cette vertigineuse enquête.

« On parle beaucoup des circuits de blanchiment du crime organisé, de leur imbrication dans l’économie légale. Notre enquête a démontré l’existence de ce système bancaire parallèle. Nous l’avons physiquement trouvé. » Ils ne sont que trois gendarmes, un spécialiste issu de la division économique et financière (DEFI) de la section de recherches (SR) de Rennes, et deux collègues détachés d’unités du Finistère et d’Ille-et-Vilaine, mais ils viennent de réaliser une prouesse : avoir repéré, décrypté et démantelé l’une des succursales de cette « banque du crime ». Un simple rouage, avec un noyau dur de cinq personnes seulement. Mais à l’échelle de cette microcellule spécialisée dans la collecte de l’argent issu d’escroqueries, les chiffres donnent le tournis : en dix-huit mois, près d’un millier de sociétés bidons et 120 millions d’euros de flux d’argent suspect détectés !

Suivez l’argent !

Tout débute en Bretagne, à l’automne 2014. La SR de Rennes est saisie d’une presque banale série d’escroqueries visant de modestes agences bancaires (lire sur notre site web). En pareil cas, ces spécialistes des enquêtes financières n’ont qu’une obsession : suivre l’argent. Bien souvent, la traque s’achève brutalement aux portes d’un paradis fiscal ou d’une société off-shore. Cette fois-ci, la chance sourit aux enquêteurs. La piste les mène en Slovaquie, où les autorités leur ouvrent toutes les portes. Ce qu’ils vont découvrir dépasse toutes leurs espérances. Tout d’abord, les sommes d’argent sont colossales : en un an, 40 millions d’euros ont transité dans les caisses de la société slovaque. Surtout, celle-ci n’est pas alimentée par une mais par 25 autres sociétés, toutes immatriculées en France !

Les « Pages Jaunes » de l’escroquerie

Les gendarmes bretons remontent un à un les fils qui repartent vers la France. Et dénichent, à la tête de chaque société, un homme de paille. « On a souvent des dossiers où apparaît une société gérée par un faux gérant. Jamais autant, explique un enquêteur. Et généralement, l’affaire se termine quand l’homme de paille affirme ne rien savoir de la personne qui l’a recrutée. » Pas cette fois-ci. Un créateur de sociétés est identifié. Puis, un second. Puis, apparaissent des gestionnaires. Un vrai système bancaire parallèle se dessine sous les yeux des enquêteurs. En déroulant les fils, ils identifient des dizaines de sociétés. Puis, des centaines. Près d’un millier au final. Dans cet écheveau, les limiers bretons parviennent à distinguer… un classement par thématiques ! Les raisons sociales où apparaissent les termes « web » ou « pub » correspondent aux escroqueries liées à internet (faux encarts publicitaires, faux ordres de virement, fausses créations de sites). Un nom avec « optique » cache souvent une fraude à la Sécurité sociale. Les dénominations « école » ou « formation » pointent vers des fraudes à la formation professionnelle. « Climatisation », « informatique », « négoce », « dépannage » ou autres activités du bâtiment masquent de fausses ventes de produits, pour dégager du cash issu des trafics (stupéfiants, etc.).

Machine à cash

Les demandeurs ? Ici, un patron d’entreprise qui, grâce à ces fausses factures, détourne plusieurs centaines de milliers d’euros. Ou cet autre qui paie de la même manière un bijou à son épouse. Ou encore ce salarié d’un grand groupe qui fait sortir 600.000 euros via de faux achats d’ordinateurs… Grâce aux rabatteurs et au bouche à oreille, la machine à billets tourne à plein régime. Autre exemple : un patron a un besoin ponctuel de main-d’oeuvre. Il ne veut pas la déclarer. Il fait un chèque de 100.000 euros à une société bidon d’informatique ou du bâtiment. Celle-ci prélève 20 % (c’est le forfait moyen constaté) et reverse 80.000 euros en cash qui serviront à payer discrètement les salariés au noir. L’organisation criminelle, elle, a blanchi 100.000 euros et récupéré 20.000 euros qui servent à payer les salariés de sa « banque ». L’argent liquide alimente également un vaste système de compensation entre groupes criminels, à qui il offre un double avantage : éviter les risqués déplacements avec de grosses sommes d’argent en cash, et couper tout lien traçable entre l’acheteur et le vendeur. Les enquêteurs bretons ont également pu établir des liens avec d’autres microcellules sur lesquelles travaillaient d’autres services d’enquête. « Des équipes comme celles-ci sont en place dans les grandes villes de l’Hexagone, assure une source proche de l’enquête. Nous pensons qu’il en existe des dizaines, et aussi dans tous les pays de l’Union européenne. »

Source :  Le Télégramme

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.