Aliments ultra-transformés : « Les méthodes sont les mêmes que l’industrie du tabac »

Les céréales pour le petit-déjeuner sont notamment ciblées par la pétition. – © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Malgré les nombreuses preuves de leurs effets délétères sur la santé, le gouvernement n’agit toujours pas. Une pétition, lancée notamment par Foodwatch, exige d’encadrer la publicité de ces aliments.
Même les aliments en apparence simples ou présentés comme bons pour la santé grâce aux mentions « riche en fibres » ou « teneur en protéines élevée » n’y échappent pas. Des céréales pour le petit-déjeuner aux yaourts en passant par les carottes râpées, les produits ultratransformés ne se limitent plus aux rayons de la malbouffe, ils sont partout ou presque dans les supermarchés.
À tel point qu’ils comptent pour près de 60 % de l’offre alimentaire en supermarché et plus de 35 % de l’apport calorique moyen des adultes français. Reconnaissables à leur longue liste d’ingrédients comme les additifs, édulcorants, émulsifiants et autres arômes, ces substances sont censées améliorer la durée de conservation, le goût, l’odeur ou la texture des aliments. Objectif : les rendre « hyperappétissants », et ainsi encourager leur surconsommation.
Malgré les nombreuses études alertant sur leurs dangers pour la santé, ils continuent d’être massivement distribués et promus, comme si de rien n’était, dénonce Audrey Morice, chargée de campagnes chez Foodwatch France. Avec l’application Yuka et le réseau France Assos Santé, les trois organisations ont lancé le 29 avril une pétition afin d’encadrer leur publicité, en particulier celles qui ciblent les enfants, et mettre en place un étiquetage clair sur la face avant de ces produits.
Reporterre — Que réclame votre pétition adressée au Premier ministre Sébastien Lecornu et aux ministres de la Santé, Stéphanie Rist, et de l’Agriculture, Annie Genevard ?
Audrey Morice — L’objectif est d’abord d’interdire toute publicité pour ces produits à destination des mineurs, à la fois à la télévision, sur internet, sur les réseaux sociaux — notamment via les influenceurs —, dans les jeux vidéo. Mais aussi la publicité à proximité des écoles et des lieux fréquentés par les enfants.
Nous voulons également faire interdire le marketing incitatif sur les emballages comme les personnages de dessins animés, les personnalités publiques, les figurines à collectionner et les jeux concours pour fidéliser les enfants et adolescents. Aussi, toutes les mentions du type « riche en vitamines », « allégé » ou « sans arômes artificiels » doivent être supprimées des aliments ultratransformés.
« Les fabricants de produits ultratransformés ont recours aux mêmes méthodes que l’industrie du tabac »
Nous réclamons aussi un étiquetage obligatoire à l’avant des emballages, pour préciser qu’il s’agit d’un produit ultratransformé. L’idée serait un marquage simple et visible, comme un cercle noir, à côté du logo du Nutri-score — qui, lui, informe sur le profil nutritionnel d’un aliment et non son degré de transformation —, afin que les consommateurs l’identifient immédiatement.
Début avril, au sommet One Health, Emmanuel Macron a annoncé l’engagement de la France, avec d’autres pays et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à reconnaître les effets des aliments ultratransformés. Depuis, plus rien. Cette pétition sert-elle à lui rappeler cette déclaration ?
Oui, et cela s’inscrit dans une effervescence parlementaire : plusieurs propositions de loi portées par des élus de différents partis s’attaquent à ce sujet. Mi-janvier, des députés de gauche ont déposé un texte pour encadrer plus strictement les produits ultratransformés, notamment en les interdisant dans la restauration collective et dans les distributeurs automatiques au sein des établissements scolaires et des hôpitaux.
Début février, une proposition de loi des Écologistes visait, elle, à interdire l’ajout de sucre dans les aliments pour les nourrissons et les enfants en bas âge, et à rendre obligatoire un étiquetage spécifique des produits ultratransformés. Faute de temps, le texte n’a pas pu être débattu dans l’hémicycle.
En revanche, une proposition de loi transpartisane portée par l’ancien ministre de la Santé, Yannick Neuder, souhaite définir juridiquement les aliments ultratransformés sur la base de la classification Nova, élaborée en 2009. Elle tend aussi à encadrer la publicité auprès des mineurs, à avoir 80 % d’aliments non ultratransformés dans la restauration collective publique et à interdire les distributeurs de produits ultratransformés dans les établissements d’enseignement. Le texte a été renvoyé en commission des affaires sociales.
Ces signaux sont encourageants, ils montrent une réelle volonté de plusieurs partis politiques d’enfin encadrer ces produits. Cela fait des années qu’on le réclame, pourtant ces aliments continuent d’être massivement distribués et promus.
Pourquoi, malgré la centaine d’études sur le sujet, ces aliments nocifs pour la santé ne font toujours pas l’objet d’une réglementation plus stricte ?
Les fabricants de produits ultratransformés ont recours aux mêmes méthodes que l’industrie du tabac : ils rejettent la responsabilité sur les individus, comme si la solution serait simplement l’éducation à l’alimentation. Ils entretiennent aussi le doute en finançant la recherche : entre 2008 et 2023, ils ont financé 3 800 articles scientifiques dont un tiers insistait surtout sur l’activité physique pour la santé.
« Les choses n’avancent pas alors que les études se sont multipliées ! »
En Europe, l’absence de définition légale des aliments ultratransformés bloque toute régulation. Les industriels profitent de cette faille. Pourtant, la classification Nova permet de les identifier selon leur degré de transformation. C’est aujourd’hui la référence scientifique, elle est utilisée par l’Agence de sécurité sanitaire (Anses), l’OMS ou l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) afin d’évaluer les effets de ces produits sur la santé.
En France aussi, malgré les déclarations récentes d’Emmanuel Macron, le gouvernement fait tout pour ne pas encadrer ces produits…
Le gouvernement joue la montre et fait le jeu des industriels. Par exemple, la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc), publiée en février, n’appelle pas à limiter les produits ultratransformés. Elle se contente de dire qu’il faut poursuivre l’expertise sur le sujet. Une précédente version du texte, qui devait paraître quelques mois plus tôt, contenait cette limitation des aliments ultratransformés. Elle avait été retirée à la demande du ministère de l’Agriculture, contre l’avis de ceux de la Santé et de la Transition écologique.
Le Programme national nutrition santé 5 (PNNS) — publié début avril après des mois de retard, et qui fixe les grandes orientations publiques afin d’améliorer l’alimentation des Français — n’est pas du tout ambitieux. Non contraignant, il fixe seulement l’objectif d’interrompre la croissance des produits ultratransformés et de réduire de 20 % leur consommation. C’était déjà ce que recommandait le PNNS 4 en 2019. Les choses n’avancent pas alors que les études sur la nocivité de ces aliments se sont multipliées !
En novembre 2025, 43 scientifiques internationaux ont alerté dans plusieurs études publiées dans la revue The Lancet sur les liens entre la consommation de ces produits et la hausse de maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et l’obésité.
En 2024, une autre étude citée dans le British Medical Journal a révélé que les personnes qui consomment des aliments ultratransformés ont un risque plus élevé de dépression et un taux plus élevé d’anxiété.
D’autres pays ont-ils réussi à légiférer pour encadrer ces produits ?
Plusieurs pays d’Amérique du Sud, comme le Chili, ont par exemple supprimé toute utilisation sur les emballages de mascottes, personnages, jouets, jeux et cadeaux promotionnels destinés à attirer les enfants.
Surtout, entre 2016 et 2024, sept pays de la région (Chili, Pérou, Uruguay, Mexique, Argentine, Colombie et Brésil) ont mis en place un étiquetage d’avertissement obligatoire sur la face avant pour les produits trop riches en sucre, sodium ou graisses saturées. Les effets sont visibles : au Pérou, les industriels ont massivement reformulé leurs recettes ; la proportion de produits concernés par un avertissement est passée de 82 à 62 % en deux ans.
Plus proche de la France, en 2019, le Portugal a interdit la publicité pour les produits trop riches en sucre, sel ou graisses ciblant les moins de 16 ans dans les médias, sur internet et près des écoles et aires de jeux. Au Royaume-Uni, depuis le début de l’année, la publicité pour les produits trop gras, trop sucrés ou trop salés est interdite à la télévision avant 21 heures et en ligne à toute heure.
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Source : Reporterre
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