Algérie : un rapport accablant de l’ECLJ révèle l’étouffement méthodique des chrétiens à la veille du voyage du pape Léon XIV

Quelques jours avant la visite historique du pape Léon XIV à Alger (13-15 avril 2026), le Centre européen pour le droit et la justice publie un rapport d’enquête glaçant sur la persécution des chrétiens d’Algérie. Près de 58 églises fermées, des pasteurs en prison, une communauté réduite à prier dans des garages ou « sous les oliviers ». Et, en face, un silence diplomatique assourdissant — notamment celui de la France.
Le timing n’est pas fortuit. À quelques jours seulement du voyage apostolique de Léon XIV en Algérie, le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), ONG strasbourgeoise dotée d’un statut consultatif auprès des Nations unies, publie un rapport d’une soixantaine de pages qui dresse un état des lieux sans appel de la situation des chrétiens algériens. Intitulé sobrement « L’oppression des chrétiens d’Algérie », ce document, fruit de dizaines d’entretiens avec des fidèles, des pasteurs, des journalistes, des universitaires et d’anciens diplomates, démonte pièce par pièce le double discours d’un régime qui se prétend garant de la liberté de culte tout en l’étranglant méthodiquement.
Classée 20ᵉ sur la liste des 50 pays où les chrétiens sont le plus persécutés dans l’index 2026 de l’ONG Portes ouvertes, l’Algérie présente un profil particulier : il ne s’agit pas d’une persécution spectaculaire faite d’attentats et de pogroms, mais d’une oppression administrative, froide, patiente, déguisée en respect de la loi. Le résultat est pourtant le même — l’asphyxie d’une communauté.
156 000 chrétiens dans un pays à 98 % musulman
Petit rappel de contexte. Pour le grand public français, l’Algérie évoque la colonisation, les pieds-noirs, la guerre d’indépendance — rarement le christianisme. C’est oublier que cette terre fut l’un des grands foyers du christianisme antique, patrie de Tertullien et de saint Augustin d’Hippone, avant que la conquête musulmane des VIIᵉ-XIIIᵉ siècles n’en efface progressivement la présence chrétienne. Jusqu’à la période coloniale française au XIXᵉ siècle, qui voit réapparaître les églises, et jusqu’à l’indépendance de 1962, qui provoque le départ massif du « million de rapatriés » et quasi-disparition du christianisme sur le sol algérien.
Et pourtant, le christianisme a repris racine en Algérie, notamment à la faveur de la terrible « Décennie noire » (1991-2002), cette guerre civile qui fit entre 100 000 et 200 000 morts et pendant laquelle sept moines trappistes de Tibhirine ont été assassinés en 1996 (leur histoire bouleversante est restée dans toutes les mémoires françaises). Face à l’islamisme radical et à l’effondrement moral de la société, de nombreux Kabyles se sont tournés vers le christianisme, principalement vers le protestantisme évangélique, jugé plus souple et mieux adapté à la clandestinité.
Aujourd’hui, le rapport de l’ECLJ chiffre la communauté chrétienne à environ 156 000 fidèles sur une population de 48 millions d’habitants, soit 0,3 % du pays. Environ 8 000 catholiques, dont une majorité d’étrangers (subsahariens et européens), et une large majorité de protestants évangéliques, principalement des Berbères de Kabylie. Ajoutons pour mémoire les quelques juifs encore présents — qui « vivraient comme des musulmans ou cachés », selon une chercheuse citée par le rapport, les synagogues étant toutes fermées et les dernières Torahs expédiées en France.
58 églises fermées, trois encore ouvertes
C’est le chiffre choc du rapport : 58 églises protestantes ont été fermées par les autorités algériennes. Parmi elles, 47 dépendaient de l’Église protestante d’Algérie (EPA), principale fédération évangélique du pays. Depuis janvier 2025, la quasi-totalité de ses lieux de culte sont sous scellés administratifs. Seules trois églises demeurent ouvertes, dont une est internationale. Les protestants algériens, désormais, n’ont plus où prier légalement.
Le mécanisme est imparable. Il repose sur deux textes : l’ordonnance n°06-03 du 28 février 2006, qui impose une autorisation administrative pour tout lieu de culte non musulman, et la loi n°12-06 du 12 janvier 2012, qui oblige toute association religieuse à s’enregistrer auprès de l’administration. Résultat : depuis 2006, les autorités ont refusé toutes les demandes d’ouverture de nouveaux lieux de culte. Et l’EPA, qui a déposé sa demande de renouvellement en 2012, n’a jamais reçu de réponse. Administrativement, elle n’existe plus.
Les fermetures se sont accélérées en 2017 sous prétexte d’« inspections sanitaires », puis en 2019 avec la mise sous scellés de 13 lieux de culte kabyles, dont les deux plus grandes églises de la région, celles de Tizi Ouzou et Makouda. Le Rapporteur spécial de l’ONU Clément Nyaletsossi Voule, en visite officielle en septembre 2023, a lui-même constaté que les fidèles « avaient rectifié les problèmes de sécurité des bâtiments identifiés et que leurs demandes d’enregistrement n’obtenaient pas de réponse ». Autrement dit : le prétexte sanitaire masque une volonté politique d’éradication.
Prier dans des garages, des poulaillers… ou « sous les oliviers »
Privés de lieux de culte, les chrétiens algériens font ce qu’ils peuvent. Certains se retrouvent clandestinement dans des appartements privés, transformés en « églises de maison », sous surveillance constante. D’autres se rassemblent en pleine nature : « On essaie de vivre notre communion du mieux qu’on peut, le plus important est d’être ensemble », témoigne un représentant de l’EPA. Le codirecteur de l’ONG Portes ouvertes parle d’« églises sous les oliviers » pour désigner ces groupes de fidèles qui prient en montagne ou au bord de la mer, au risque de se faire arrêter. Internet, via Zoom ou Google Meet, sert de dernier refuge.
Les autorités, elles, assument ouvertement : « Ce sont des garages, des poulaillers, des écuries et des habitations anarchiques transformés en lieux de culte que nous avons fermés », expliquent-elles, en rappelant que « la Constitution algérienne reconnaît la liberté de culte, mais dans le cadre et le respect de la loi ». Une formulation qui résume à elle seule tout le double discours du régime.
La loi contre la foi : prosélytisme et blasphème, les armes du pouvoir
Le rapport de l’ECLJ consacre de longues pages à l’arsenal pénal qui permet aux autorités de frapper les chrétiens bien au-delà des simples questions de lieux de culte. Deux dispositions sont particulièrement redoutables.
La première est l’article 11 de l’ordonnance de 2006, qui punit de 2 à 5 ans de prison et jusqu’à un million de dinars d’amende quiconque « ébranle la foi d’un musulman » ou utilise des « moyens de séduction » pour le convertir. Un terme volontairement flou, à la discrétion totale des juges. Un Algérien qui pose des questions sur le Christ à un chrétien, via internet ou dans une église, peut donc entraîner la condamnation de son interlocuteur pour « prosélytisme ». Porter une croix autour du cou, avoir une Bible dans son sac, distribuer une brochure — tout cela expose à la prison.
La seconde est l’article 144 bis 2 du Code pénal, qui punit de 3 à 5 ans de prison quiconque « offense le prophète » ou « dénigre les préceptes de l’islam ». Là encore, une disposition suffisamment élastique pour incriminer à peu près n’importe quoi. Les exemples cités par le rapport donnent le vertige : dix ans de prison requis contre Yacine Mebarki en 2020 pour un vieux Coran dont une page était déchirée ; cinq ans contre Hamid Soudad en 2021 pour avoir partagé une caricature du prophète sur Facebook ; trois ans contre Walid Kechida pour une page Facebook satirique ; 18 mois contre Mohammed Derrab pour avoir donné une Bible à un auditeur… Selon l’association Portes ouvertes citée par l’ECLJ, plus de 50 chrétiens ont été traînés devant les tribunaux ces dernières années en Algérie.
Les autorités vont jusqu’à traquer les bûches de Noël dans les pâtisseries et condamnent les « non-jeûneurs » pendant le Ramadan. Le pasteur Youssef Ourahmane, vice-président de l’EPA, a été condamné en mai 2024 à un an de prison ferme et 100 000 dinars d’amende pour avoir organisé une simple retraite spirituelle. Le pasteur et libraire Rachid Seighir, un an avec sursis pour avoir vendu des ouvrages chrétiens dans sa librairie.
Slimane Bouhafs, le visage de la répression
Le rapport consacre une section entière au cas emblématique de Slimane Bouhafs, ex-musulman converti au christianisme en 1997. Arrêté en 2016 pour de simples publications Facebook jugées offensantes envers l’islam, il est condamné à trois ans de prison. Libéré en 2018 grâce à une mobilisation internationale, il se réfugie en Tunisie où il obtient le statut de réfugié politique reconnu par le HCR. Mais en août 2021, il est enlevé à Tunis, ramené de force en Algérie, torturé, et condamné à nouveau à trois ans de prison pour « appartenance à une organisation terroriste ».
Aujourd’hui libre sur le papier, il est en réalité devenu un apatride dans son propre pays. « Je n’ai aucune pièce d’identité. Je suis privé de tous mes droits. Les autorités algériennes refusent de me délivrer les documents prouvant mon identité. Même ma pension de retraite m’a été retirée », témoigne-t-il dans un appel désespéré de février 2025. Le 20 mars 2026, à quelques semaines de la visite du pape Léon XIV, il a adressé une lettre personnelle au Saint-Père pour l’alerter.
Un système qui humilie jusque dans la vie quotidienne
Au-delà des arrestations et des fermetures d’églises, le rapport décrit une discrimination institutionnelle qui prive les chrétiens d’existence civile. L’administration présume que tout Algérien est musulman ; il n’existe aucun registre officiel des chrétiens. Le Code de la famille, largement inspiré du droit musulman, leur réserve un traitement défavorable : impossibilité pour une chrétienne d’hériter de son mari musulman, divorce automatique en cas de conversion, refus de prénoms chrétiens à l’état civil, refus parfois de certificats de décès pour les défunts portant des prénoms non arabes.
Dans le monde du travail, les chrétiens sont régulièrement dénoncés à la police politique par leurs employeurs, fichés, écartés de la fonction publique. La Constitution elle-même, à son article 87, interdit aux non-musulmans d’accéder à la présidence de la République. Les enseignants chrétiens sont « repérés et immédiatement virés », témoigne un militant des droits de l’homme interrogé par l’ECLJ. Les prêtres catholiques eux-mêmes ont été progressivement exclus de tout travail dans les hôpitaux ou l’éducation.
En septembre 2022, c’est Caritas Algérie, le service humanitaire catholique présent dans le pays depuis soixante ans, qui a été purement et simplement fermé par les autorités, qualifié de « nid d’espions ». Son successeur n’a jamais été autorisé.
La Kabylie, épicentre de la résistance — et de la répression
Un chapitre entier est consacré à la Kabylie, cette région berbère montagneuse de l’est d’Alger, historiquement rétive à l’islamisation, qui abrite aujourd’hui plus de 30 des 47 églises de l’EPA et la majorité des chrétiens algériens. « Je n’arrivais pas à m’identifier à la culture islamique en tant que Kabyle », témoigne Taous, une convertie kabyle citée par le rapport. La Kabylie cumule donc aux yeux du pouvoir central deux « défauts » : une identité culturelle et linguistique propre, et une forte implantation chrétienne.
Les autorités amalgament volontairement les autonomistes kabyles et les chrétiens. L’ancien ambassadeur de France à Alger Xavier Driencourt, interrogé par l’ECLJ, explique que pour le pouvoir algérien, les églises doivent rester « un héritage de la colonisation » française, et donc un phénomène « anti-algérien ». Quiconque est chrétien est soupçonné de trahison. Le rapport cite également le cas du journaliste français Christophe Gleizes, condamné le 3 décembre 2025 à sept ans de prison ferme pour avoir réalisé un reportage sur le club de football de la Jeunesse sportive de Kabylie. Ou encore celui de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, condamné à cinq ans de prison en mars 2025 pour « atteinte à l’unité nationale », et finalement gracié en novembre après une mobilisation internationale.
Le silence coupable de Paris et de Bruxelles
C’est peut-être le chapitre le plus gênant du rapport — particulièrement pour les lecteurs français. L’ECLJ dresse un constat sévère sur l’absence de réaction des institutions internationales et, surtout, sur la passivité française.
L’ONU ? Des condamnations symboliques, aucune sanction coercitive, et un Conseil des droits de l’homme dont l’Algérie a été membre jusqu’en décembre 2025. L’Union européenne ? Une résolution du Parlement européen en novembre 2019 appelant à la réouverture des églises, suivie d’une résolution non contraignante en janvier 2025 qui ne mentionne même pas explicitement les chrétiens. Une question écrite du député européen Markus Buchheit en juin 2025 à laquelle la Commission répond, laconique, qu’elle « prévoit de soulever à nouveau cette question lors de la prochaine réunion ». Circulez.
Quant à la France, le rapport est sans appel : aucune condamnation officielle de la persécution des chrétiens par le Quai d’Orsay. Quand Emmanuel Macron est monté au créneau pour Boualem Sansal, il ne l’a pas fait pour les pasteurs kabyles emprisonnés. Seules quelques voix isolées — Christian Estrosi, la sénatrice Valérie Boyer qui a cosigné une tribune dans Le Figaro en décembre 2025 avec l’historienne Charlotte Touati — ont osé briser le silence. Pourquoi tant de frilosité ? Le rapport avance deux raisons : la « sensibilité de la question religieuse en Algérie » et la détérioration continue des relations diplomatiques franco-algériennes depuis 2024. En clair : la France préfère ne pas ajouter de l’huile sur le feu, quitte à abandonner les chrétiens à leur sort.
Seuls les États-Unis, via la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF), maintiennent l’Algérie sur leur liste de « surveillance spéciale » depuis 2020. Le 13 janvier 2026, le pasteur Nourredine Benzid, secrétaire général de l’EPA, a été auditionné à Washington — une première pour un pasteur kabyle devant une institution fédérale américaine.
L’Église catholique : une tolérance fragile sous conditions
Le cas des catholiques algériens, environ 8 000 fidèles majoritairement étrangers, est traité avec nuance par le rapport. Leurs églises restent ouvertes. Leurs fidèles sont peu inquiétés. Mais cette « tolérance » tient à un équilibre précaire : l’Église catholique, depuis l’indépendance, a fait le choix d’une extrême discrétion. Pas de mission, pas de baptêmes visibles, pas de critique publique du régime. L’archevêque d’Alger Mgr Jean-Paul Vesco, élevé récemment au cardinalat, a même obtenu la nationalité algérienne et se pose en artisan du dialogue islamo-chrétien. Critiqué par certains pour son « excès de zèle » diplomatique, il agit dans la continuité de son prédécesseur Mgr Desfarges, lequel avait stupéfié en déclarant en 2018 qu’« il n’y a pas de problème de liberté de culte en Algérie ».
C’est dans ce contexte ambigu qu’intervient le voyage du pape Léon XIV à Alger les 13, 14 et 15 avril 2026, le premier voyage d’un pape en Algérie. Le régime de Tebboune y voit une occasion de se refaire une image : la cathédrale du Sacré-Cœur à Alger est même en cours de restauration aux frais de l’État algérien, « un signe envoyé au monde entier que l’Algérie garantit la liberté de culte », selon le ministre des Affaires religieuses Youcef Belmehdi. Le rapport de l’ECLJ, publié quelques jours avant cette visite, tombe donc à pic pour démonter cette belle façade.
Ce que demande l’ECLJ
Le rapport formule une série de recommandations claires : à l’Algérie, la suppression des crimes de prosélytisme et de blasphème, la réouverture des églises fermées, le retour de Caritas, la réforme du Code de la famille. À l’Union européenne, de conditionner ses programmes de coopération au respect de la liberté religieuse. À l’ONU, d’organiser une visite officielle de la Rapporteuse spéciale sur la liberté de religion (la précédente remonte à… 2002).
Il restera à voir si la France, elle, consentira un jour à sortir de son silence (ou de son rôle de serpillère, au choix). À l’heure où les relations bilatérales entre Paris et Alger traversent une crise profonde — visas, mémoire coloniale, réfugiés —, la défense des chrétiens d’Algérie constituerait pourtant un dossier légitime et, disons-le, honorable. Car comme le résume une citation reprise en ouverture du rapport : « La région qui vit s’épanouir le christianisme antique est aujourd’hui celle où les chrétiens doivent de nouveau se cacher. » Cette région, faut-il le rappeler, c’est aussi celle des moines de Tibhirine. Et ceux qui y meurent aujourd’hui pour leur foi — symboliquement ou concrètement — méritent mieux que le regard détourné de Paris.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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Source : Breizh Info
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