Affaire Lyhanna : ce que les rapports de l’IGGN et de l’IGJ révèlent vraiment

Photo : Photo d’illustration: L.Picard / L’Essor)
22 juin 2026
Dysfonctionnements, responsabilités partagées, premières sanctions : le pré-rapport conjoint rendu ce 22 juin au Premier ministre dresse un tableau précis et nuancé. Loin d’accabler la gendarmerie dans son ensemble, il distingue ce qui a fonctionné de ce qui a failli. Le texte pointe aussi les manquements de la chaîne judiciaire.
Le pré-rapport conjoint de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et de l’Inspection générale de la justice (IGJ), remis lundi 22 juin au Premier ministre, était attendu comme un acte d’accusation contre la gendarmerie. Il est en réalité plus nuancé. Et à certains égards plus accablant pour l’institution judiciaire que pour les militaires dans leur ensemble
Lorsque Rosa, 11 ans, se présente aux urgences pédiatriques de Purpan le 18 août 2025 avec sa mère et son beau-père pour dénoncer des viols répétés commis par Jérôme Barella, principal suspect dans l’affaire Lyhanna, la réponse de la brigade de Plaisance-du-Touch, (près de Toulouse en Haute-Garonne) est, selon les termes mêmes des inspecteurs, exemplaire. Un adjudant-chef « expérimenté et aguerri » prend le dossier en main, en perçoit immédiatement la gravité, et conduit l’ensemble des actes – audition en salle Mélanie (un lieu d’écoute bienveillant pour les très jeunes victimes), expertise psychologique, examen médico-légal – en moins de deux mois. Le communiqué du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez est de ce point de vue sans ambiguïté : ce travail a été « mené « avec une grande considération pour la victime, déployant pédagogie et écoute. »
Transmission sans alerte
C’est au moment du dessaisissement vers le parquet d’Auch, territorialement compétent, que la chaîne se brise. Le gendarme de Plaisance-du-Touch avait pourtant anticipé le risque : le 10 octobre, il suggère un envoi électronique au parquet de Toulouse, en invoquant « un risque éventuel de pluralité de victimes ».
La suggestion n’est pas retenue. Le dossier est envoyé par la poste, sans que ni le parquet d’Auch ni l’unité de gendarmerie du Gers (département de résidence du mis en cause) ne soient avisés par téléphone ou courriel. Le caractère sensible du dossier avait pourtant bien été identifié à Toulouse. Mais rien n’a été entrepris pour le signaler, « faisant ainsi courir à la procédure le risque d’être noyée dans le courrier abondant reçu par la juridiction. Un risque qui s’est matérialisé.
Le naufrage d’Auch, les carences de Lectoure
La plainte arrive à Auch le 10 novembre, mais n’est enregistrée que le 2 décembre. 23 jours plus tard. Après avoir été classée par erreur dans la pile de procédures non urgentes. Le 9 janvier 2026, le substitut du procureur la réadresse à la brigade de Plaisance-du-Touch, pourtant dessaisie depuis des mois : « de toute évidence une erreur », note le rapport. La procédure n’arrive à la brigade de Lectoure que 13 jours après la correction de cette erreur.
La responsabilité de la gendarmerie redevient centrale à ce moment-là. La mère de Rosa est entendue le 14 février 2026. « Aucun acte n’a été réalisé » ensuite constatent les inspecteurs, qui pointent des « carences graves ». La stratégie d’investigation, à savoir consolider le dossier avant de placer le suspect en garde à vue, a conduit à ce que d’autres missions soient priorisées, laissant le dossier sans aucun acte depuis le 14 février, « malgré les huit appels à l’aide de la mère de la victime. » Tous ignorés.
Ce qui ressort également en filigrane de ce dossier, c’est que la procédure « n’a pas été orientée vers le bon service de gendarmerie ». Une brigade territoriale de huit militaires n’est pas dimensionnée pour piloter seule une affaire de criminalité sexuelle sur mineurs impliquant un mis en cause aux antécédents multiples.
Le fonctionnement de la justice en cause
Le rapport est par ailleurs explicite sur la responsabilité partagée. Le substitut du parquet d’Auch « s’en est remis à l’officier de police judiciaire » sans exercer de suivi organisé. Parquet et gendarmerie ont chacun supposé que l’autre suivait.
Les syndicats de magistrats, eux, rappellent le contexte : un rapport de l’IGJ commandé dès 2023 décrivait déjà un système judiciaire engorgé, dans une situation « alarmante », avec une faiblesse documentée des moyens humains et informatiques des parquets. Sans constituer une excuse, c’est un contexte que les rapporteurs eux-mêmes ne peuvent écarter.
Sanctions immédiates et réformes annoncées
Le gouvernement n’a pas attendu les conclusions définitives. Laurent Nuñez a ordonné la mutation d’office du directeur d’enquête et du commandant de compagnie de Condom, placés hors exercice de la police judiciaire, et ouvert une enquête de commandement sur l’ensemble de la chaîne. Du côté judiciaire, la substitut du parquet d’Auch a perdu son habilitation à traiter des dossiers impliquant des mineurs.
Les rapporteurs recommandent notamment de généraliser la transmission dématérialisée des procédures criminelles. Le deuxième pré-rapport est attendu le 10 juillet, le rapport définitif le 5 septembre.
Gérald Darmanin, le Garde des Sceaux, avait ordonné le réexamen des quelques 70 000 dossiers de violences sexuelles sur mineurs en attente d’acte avant le 14 juillet. Depuis, 134 personnes ont été placées en détention provisoire.
Rédaction avec AFP.
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Source : L’Essor
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