Affaire Christian Nègre : une victime témoigne de la soumission chimique.

Dans cette affaire révélée en 2018 et qui attend un procès depuis 2019, Sylvie Delezenne témoigne à visage découvert pour dénoncer la lenteur de la Justice. Entretien avec une journaliste de France3Régions.

La soumission chimique consiste à administrer à une personne, à son insu et souvent par ruse, une substance psychoactive (comme un diurétique, un sédatif ou un médicament) dans le but d’altérer son discernement ou le contrôle de ses actes, afin de commettre à son égard un viol ou une agression sexuelle. Cette pratique est punie par la loi française, qui prévoit jusqu’à 5 ans de prison et 75.000 euros d’amende pour l’agresseur, avec des peines aggravées si la victime est mineure ou vulnérable.

Christian Nègre, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Culture, est accusé d’avoir administré à plus de 240 femmes des diurétiques puissants lors d’entretiens d’embauche entre 2009 et 2018, afin de les forcer à uriner devant lui et les humilier. Son stratagème a été révélé au grand jour en 2018 après qu’un collègue l’aurait surpris en train de tenter de photographier les jambes d’une haute fonctionnaire et il a été radié de la Fonction publique en 2019.

Il a été mis en examen en 2019 et placé sous contrôle judiciaire pour « administration de substance nuisible, agression sexuelle par personne abusant de l’autorité conférée par sa fonction, atteinte à l’intimité de la vie privée par fixation d’image, violence par une personne chargée de mission de service public et infractions à la législation sur les médicaments ».

Parmi ses victimes, Sylvie Delezenne, 45 ans, qui vit dans le département du Nord. Elle a été entendue plusieurs fois à l’Assemblée Nationale en tant que « victime experte » dans le cadre de la mission parlementaire sur la soumission chimique menée par la députée Sandrine Josso. [NDLP : celle-ci s’est vu confier en avril 2024, avec la sénatrice Véronique Guillotin, une mission d’enquête parlementaire sur la soumission chimique. Après plusieurs mois d’auditions, les deux parlementaires ont remis leur rapport le 12 mai 2025

https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/remise-du-rapport-issu-de-la-mission-gouvernementale-sur-la-soumission-chimique

à la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes Aurore Bergé et au ministre de la Santé Yannick Neuder. Le rapport est en pièce jointe de cet article.]

Le 11 décembre 2025, Sylvie Delezenne enregistrera pour France 2, avec d’autres victimes dans d’autres affaires, une émission sur le thème de la soumission chimique. Aujourd’hui, Sylvie vit toujours avec un stress post-traumatique et le sentiment que la lenteur de la justice prolonge l’agression au lieu de la réparer. Elle a accepté de répondre à nos questions « pour tenter de faire bouger les choses« .

En 2015, alors au chômage, cette Lilloise proche de la fin de ses droits pense décrocher le poste de ses rêves lorsque Christian Nègre, un cadre supérieur, l’invite à un entretien à Paris après l’avoir repérée sur LinkedIn. Derrière cette promesse d’opportunité se cache en réalité une agression par soumission chimique.

Pourquoi avez-vous accepté de témoigner aujourd’hui, après toutes ces années ?

« Au début, j’ai « joué le jeu » de l’instruction. On m’a conseillé de laisser la justice travailler tranquillement, de ne pas prévenir les médias, de ne pas faire de vagues. Pendant des années, j’ai attendu sagement en me disant que justice finirait bien par se faire. Aujourd’hui, cela fait plus de six ans, et je trouve ça insupportable. D’autres affaires de soumission chimique sont déjà passées en audience, certaines ont même connu un appel. La mienne, qui est sortie avant, n’avance pas. Témoigner, c’est une façon de dire : on est là, on existe, on attend. »

En 2015, dans quel état d’esprit étiez-vous au moment de cet entretien au ministère de la Culture ?

« J’étais dans une situation de grande précarité. J’arrivais en fin de droits à Pôle emploi, je savais que j’allais tomber au RSA. Je cherchais un travail très activement, je réseautais sur LinkedIn. Quand ce haut fonctionnaire du ministère de la Culture m’a contactée, avec un profil parfaitement aligné avec mon parcours en communication et marketing, j’y ai vu une vraie chance. Il siégeait au Haut Conseil à l’égalité femmes-hommes, avait travaillé sur le handicap, alors que j’étais moi-même reconnue travailleuse handicapée. Tout cela m’a mise en confiance. Travailler au ministère de la Culture, pour moi, c’était le job de rêve. »

Comment s’est déroulé concrètement cet entretien ?

« Je monte à Paris depuis Lille, j’arrive en avance, je prends soin de passer aux toilettes avant. Il m’accueille, on s’installe dans une grande salle de réunion. Il me propose une boisson, ce qui est très classique quand on vient de loin. J’accepte un café. Comme il n’y a pas de machine dans la salle, on va le chercher à l’étage, puis on revient s’asseoir. Pendant que je raconte mon parcours, je sens qu’il est très absorbé par son téléphone, posé en oblique sur la table. Il me dit qu’il répond à quelques mails, qu’il m’écoute quand même. Puis, une fois ma tasse terminée, il propose d’aller visiter les locaux, puis de sortir profiter du beau temps, voir les colonnes de Buren et continuer l’entretien en marchant. J’assimile ça à des techniques modernes d’entretien plus bienveillantes, dont j’ai justement entendu parler. Je le suis en laissant toutes mes affaires dans la salle. »

À quel moment sentez-vous que quelque chose ne va pas ?

« Au départ, je mets tout sur le compte du stress. Mais très vite, je ressens une envie d’uriner anormale, alors que j’avais pris mes précautions avant l’entretien. L’envie devient de plus en plus pressante. Mon cœur se met à palpiter, j’ai des tremblements, des sueurs, l’impression que mon corps gonfle. On marche très lentement, toujours tout droit, au milieu des graviers des Tuileries, moi en tailleur jupe et petits talons. Je lui dis que j’ai besoin d’une « pause technique ». Il me reproche presque de ne pas avoir pris mes dispositions, puis promet qu’on finira bien par trouver des toilettes. Mais on n’en trouve pas. Plus on marche, plus mon corps se met en alerte, jusqu’à la panique intérieure. Mais je tiens à ce job, alors je me retiens, y compris lorsqu’on croise des collègues à lui. »

Que se passe-t-il au moment où vous n’arrivez plus à tenir ?

« À un moment, mon cerveau lâche. J’entends littéralement une petite voix intérieure me dire : « Sylvie, stop, tu vas mourir. » Je vois mon ventre gonflé au point de dépasser ma poitrine. Je m’arrête net et je lui dis que je mets fin à l’entretien parce que je ne peux plus marcher, que je ne peux plus me retenir. On se trouve près d’un tunnel qui mène à une passerelle piétonne sur la Seine. Je m’enfonce dans le tunnel, je m’accroupis et j’urine. C’est long, c’est douloureux, c’est terriblement humiliant. Et là, au lieu de rester en haut et d’empêcher les éventuels passants d’avancer, il descend, enlève sa veste et la met autour de moi pour me « cacher ». Sur le moment, je suis tellement mal que j’essaie de me convaincre que c’est un geste bienveillant, mais au fond de moi je trouve ça très étrange. »

Comment vous sentez-vous juste après cette scène ?

« Je suis en état de choc, persuadée d’avoir « foiré » l’entretien. Quand on revient au ministère, je vais aux toilettes, j’urine encore beaucoup, puis je bois de l’eau au lavabo comme un animal, avec les mains, tant j’ai soif. Mon visage est rouge, marqué, je me fais peur en me regardant dans le miroir. Quand je sors des toilettes, il est là, juste devant la porte. Là encore, je trouve ça bizarre.

Dehors, dans une cafétéria, j’engloutis plus de deux litres d’eau en quelques minutes. Je veux commander à manger mais le service est terminé. C’est là que je réalise que l’entretien a duré plus de quatre heures.

Mes pieds sont tellement gonflés que je finis par aller jusqu’à la gare du Nord les pieds nus et ensanglantés. Je ne parviens même pas à changer mon billet seule à la borne, je tremble au guichet. En rentrant à Lille, je passe d’abord chez ma voisine, incapable d’affronter mon propre appartement. Tout ce que je retiens, c’est la honte d’avoir uriné devant un recruteur. »

À ce moment-là, vous ne savez toujours pas que vous avez été droguée ?

« Non. Pendant des années, je me dis seulement que « ça s’est mal passé« . Je ressasse la scène, je me blâme, je me dis que j’ai gâché une occasion. Je ne connais même pas l’existence de ce type d’agression. Je ne relie pas mes difficultés financières, mes problèmes de santé, mes troubles cognitifs à ce moment-là. Je pense juste que je n’ai pas été à la hauteur. »

Quand découvrez-vous la réalité de ce qui vous est arrivé ?

« En 2019, je reçois un courrier de la police judiciaire de Paris. On me demande de venir témoigner. Au commissariat, on me laisse d’abord raconter « mon entretien » comme je l’ai vécu et je me demande d’ailleurs bien pourquoi la police s’y intéresse. Puis, l’enquêtrice revient avec une énorme reliure, un genre de classeur épais, et commence à lire : l’heure supposée de l’administration du produit diurétique, la quantité, l’itinéraire suivi, le moment où je demande une pause, la rencontre avec des collègues, puis la description de la scène sous la passerelle, jusqu’au détail de la couleur de ma culotte, et même des photos de mes jambes prises sous son bureau.

Je comprends alors qu’il y a un tableau, une sorte de fichier intitulé « Expérience« , où tout est consigné et surtout, je réalise que je ne suis pas la seule. Au fur et à mesure des années, l’homme a étoffé son itinéraire en fonction de la présence ou non de toilettes à proximité et notamment des horaires d’ouverture du musée… C’est là qu’un engrenage énorme se met en marche dans ma tête : ce n’était pas ma faute, c’était une agression. »

Qu’est-ce que cette prise de conscience a déclenché pour vous ?

« C’est comme si on rouvrait la blessure à vif. Je sors du commissariat dans le même état qu’après l’entretien de 2015 : en pleurs, en panique, avec la sensation de revivre la scène. On m’envoie voir la médecine légale à Lille, un psychologue évalue mon état à ce moment-là, mais même là, tout n’est pas pris en compte, et je reste longtemps sans explication claire, sans diagnostic définitif. En parallèle, je découvre qu’il y a de nombreuses autres victimes, que ce n’est pas un accident, mais bien un mode opératoire répété. La colère arrive avec la compréhension. »

Vous parlez d’un avant et d’un après dans votre vie professionnelle. Qu’est-ce qui a changé ?

« Avant, j’avais un bac +5, dix ans d’expérience en marketing, je réseautais, j’osais des candidatures, je rencontrais des recruteurs. Après, tout s’est figé. Je n’ai plus envoyé mon CV, je n’ai plus cherché d’emploi, je ne me suis plus confrontée à aucun entretien. Quand un homme me tend une tasse de café, je suis incapable de l’accepter. J’ai glissé vers le RSA, les découverts bancaires, les interdictions. J’ai eu du mal à gérer mes papiers, des troubles cognitifs, au point d’être suivie par une orthophoniste. Aujourd’hui, je travaille avec ma voisine, dans un salon de coiffure et un projet de formation à Lille, dans un milieu exclusivement féminin. C’est à la fois une reconstruction et une conséquence directe de ce que j’ai vécu. »

Vous souffrez aussi de la façon dont la justice traite cette affaire. En quoi la lenteur de la procédure est-elle une nouvelle violence ?

« Parce qu’elle prolonge le traumatisme. On nous a annoncé une mise en examen, on sait qu’il y a plus de 240 femmes identifiées, et pourtant, six ans plus tard, il n’y a toujours pas de procès. Entre-temps, j’ai appris que si mon agresseur avait été radié de la Fonction publique, il avait tout de même pu continuer à travailler, à enseigner dans des écoles privées en Normandie, sous un faux nom, à se présenter au bras d’étudiantes devant les prud’hommes, à recommander des jeunes femmes sur les réseaux professionnels. Pendant que lui reconstruit tranquillement sa vie, nous, on reste en apnée, sans date, sans audience, sans reconnaissance officielle. C’est ce qu’on appelle une « seconde victimisation« . »

Vous avez aussi le sentiment d’être peu entendue par les institutions ?

« Oui. Certaines victimes ont demandé une protection fonctionnelle, n’ont jamais reçu de réponse. On envoie des mails, on ne nous répond pas. Le ministère explique qu’il n’est pas responsable. On laisse planer une forme d’omerta sur le fait qu’un haut fonctionnaire ait pu agir ainsi pendant des années. J’ai parfois l’impression qu’on prend ma vessie pour une lanterne, qu’on minimise ce qui s’est passé. Ça donne l’impression qu’en France, on peut faire 240 victimes dans un ministère de la République et continuer à vivre sa vie tranquillement. On ne peut pas traiter ça comme un simple fait divers parmi d’autres. »

Comment cela joue-t-il sur votre façon de vous percevoir comme victime ?

« C’est très compliqué, parce que je suis dans une zone grise aux yeux de beaucoup de gens. Je n’ai pas été violée, je n’ai pas été endormie, il ne m’a pas « touchée » au sens où on l’entend habituellement. Alors je me retrouve tout en bas de « l’échelle des victimes », comme si ce que j’ai subi était moins grave. Pourtant, mon corps a été instrumentalisé à des fins sexuelles, sans mon consentement, dans un contexte de domination totale. On m’a piégée avec un produit, on a joué avec ma dignité, ma santé, ma situation sociale. Les conséquences, elles, sont bien réelles : stress post-traumatique, précarité, isolement, peur permanente de l’instant où la justice va — ou ne va pas — enfin se prononcer.

Ce n’était pas simplement « un pipi sous un pont », mais une agression sexuelle faite sans mon consentement, qui a détruit ma confiance, causé des troubles psychiques et bloqué ma carrière. Mon agresseur souffrait d’une paraphilie, l’urophilie : un trouble sexuel où l’on tire une satisfaction de voir ou d’entendre quelqu’un uriner, ou d’humilier la personne en la forçant à uriner devant lui. Il ne s’agit pas de juger une pratique sexuelle, mais une perversion exploitée par un homme en position de pouvoir, sur des femmes non consentantes, et cela doit être reconnu comme tel. »

[NDLP : le terme  »paraphilie » a remplacé le terme  »perversion » pour désigner des pratiques sexuelles qui peuvent être considérées comme pathologiques. En font partie le sadisme, le fétichisme, l’exhibitionnisme, le frotteurisme, l’ondinisme ou urophilie, etc. Pour être classée comme paraphilie par les psychiatres, la pratique sexuelle déviante doit répondre à 2 critères : d’une part elle doit être soit une fantaisie imaginaire sexuellement excitante, soit une impulsion sexuelle ou un comportement répété et intense ; et d’autre part cette fantaisie, cette impulsion ou ce comportement soit provoquent soit une souffrance pour la personne soit altèrent son fonctionnement professionnel ou social.]

Qu’attendez-vous, concrètement, pour pouvoir avancer ?

« J’ai besoin que les choses soient dites clairement, que ce qui m’est arrivé soit reconnu comme une agression à caractère sexuel, que l’auteur soit jugé et condamné. J’ai besoin qu’on sorte de cette attente infinie. Tant qu’il n’y a pas d’audience, pas de jugement pénal, le dossier reste comme une ombre au-dessus de ma tête. Témoigner aujourd’hui, c’est aussi une manière de reprendre un peu de pouvoir : faire savoir que nous ne sommes pas des chiffres dans un tableau, mais des femmes qui, à Lille et partout en France, vivent encore chaque jour avec les conséquences d’un entretien d’embauche qui a viré au cauchemar. »

Deux procès à venir

Aujourd’hui, Sylvie Delezenne est devenue une « victime experte » dans le cadre de la mission parlementaire sur la soumission chimique menée par la députée Sandrine Josso et la sénatrice Véronique Guillotin, qui ont remis leur rapport le 12 mai 2025 (cf. PJ). Sylvie a été intégrée à un groupe de victimes, dont le rôle est d’apporter leur expérience vécue pour éclairer les travaux du rapport gouvernemental et contribuer à l’élaboration de pistes d’action concrètes contre ce type de violences. Cette reconnaissance lui permet de participer activement à la lutte contre la soumission chimique, d’alerter sur les dysfonctionnements de la justice et d’accompagner d’autres victimes dans leur parcours de reconstruction.

Elle est défendue par deux avocates de la Fondation des Femmes,

https://fondationdesfemmes.org/communiques-de-presse/communique-de-presse-soumission-chimique-linsupportable-lenteur-de-la-justice

qui interviennent dans le cadre de la Force juridique de l’association, spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences sexistes et sexuelles. Elle poursuit à la fois Christian Nègre au pénal pour soumission chimique et le ministère de la Culture au tribunal administratif, estimant que l’institution n’a pas su protéger les candidates et qu’elle porte une part de responsabilité dans cette affaire d’ampleur nationale. Les deux procédures sont en cours.

Source : article de Virginie Demange pour France3 régions publié le 2 décembre 2025

https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/nord-0/lille/temoignage-en-france-on-peut-faire-240-victimes-et-vivre-sa-vie-tranquillement-le-calvaire-de-sylvie-victime-de-soumission-chimique-par-un-haut-fonctionnaire-3258664.html?utm_source=firefox-newtab-fr-fr

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