À la Une : Képis sans blé

Képi sans blé

Les problèmes financiers de la gendarmerie entraînent des difficultés, notamment sur les effectifs. L’enveloppe débloquée par Manuel Valls va d’abord sur les postes les plus urgents.

Après l’audition du chef de la gendarmerie devant les parlementaires à la mi-octobre, il n’aura fallu que quelques jours à Manuel Valls pour débloquer une enveloppe de 111millions d’euros.

Gendarmes et policiers pourront donc renouveler quelques ordinateurs, racheter des voitures, payer leur loyer, etc.

Pourtant, il ne faut pas croire que ce pansement sur l’hémorragie a tout résolu. Depuis des années, les crédits sont en baisse. Les gels et dégels budgétaires sur les équipements restent la face visible de l’iceberg. En première ligne de ces saignées budgétaires : les effectifs.

L’équation est simple : moins d’argent, moins de gendarmes, moins de patrouilles, donc moins de carburant brûlé… Mais le résultat demeure invariable : le travail des gendarmes en souffre. Les premiers indicateurs de ces baisses de personnel deviennent difficiles à camoufler.

Les écoles forment moins de compagnies. L’utilisation des réservistes ralentit également, car leur coût s’avère élevé. Certains citoyens s’en réjouissent à l’avance. Moins de gendarmes, signifie moins de contrôles sur les routes. Sauf  que cette activité ne représente qu’une petite partie de leur travail.

Dans les zones urbaines, la gendarmerie est moins déployée. En revanche, à la campagne, la brigade reste souvent à la fois un lien et un garde-fou. Il est très difficile d’avoir des données chiffrées sur les gendarmes.

Combien seront-ils à partir en retraite en 2014 ? Estimation des départs volontaires ? Ce n’est pas tellement le culte du secret qui empêche la communication de ces chiffres. Mais un départ en retraite, par exemple, peut être décidé en un mois seulement. Toutefois, il est possible de contourner la question. Combien de gendarmes seront formés en 2014 ?

Il existe plusieurs écoles de gendarmes, dont une très importante à Chaumont. En ce moment, quatre compagnies sont en formation. En 2013, huit compagnies d’élèves-gendarmes sont sorties de l’école, et deux autres concernant les gendarmes adjoints volontaires. En 2012, sept compagnies avaient formé des élèves-gendarmes.

En 2014, l’école espère instruire au moins six compagnies. Soit au minimum deux compagnies en moins… À raison d’une moyenne de 120 élèves par compagnie, le report d’incorporation est notable. Sachant qu’en pleine activité, l’école peut accueillir jusqu’à sept compagnies. Selon différents témoignages, les départs en retraite ne pourraient pas être remplacés avant la mi-juillet 2014.Car si l’enveloppe débloquée par le ministre de l’Intérieur peut vite remédier aux soucis d’équipement, la formation d’un gendarme prend du temps et ce délai est incompressible. Minimum six mois d’école et trois de stage.

Heureusement, pour remédier à ce déficit humain, la gendarmerie a sa réserve. Composée de militaires à temps partiel, elle permet une gestion des ressources plus souple. Même si les réservistes sont volontaires et amoureux de la gendarmerie, il faut tout de même les rémunérer. Comme dans la gendarmerie classique, tout est fonction de grade. Ainsi, en province, si un lieutenant-colonel est payé 134 euros net par jour, un adjudant gagnera 62 euros net et un militaire du rang seulement 41 euros.

Faire appel aux réservistes était régulier, mais là aussi, ça coûte cher, surtout quand il faut employer des officiers… Résultat, selon différents témoignages de sous-officiers et d’officiers réservistes, l’activité est en baisse. Un officier soupire : «Cette année, je ne me souviens même pas avoir été appelé.»  D’autres ont noté une baisse d’activité de 20%, au moins. Bref, là aussi, il faut se serrer le ceinturon. Mais ce problème n’affecte pas que les bulletins de paie des réservistes puisque cela signifie encore moins de personnel pour la gendarmerie. Et donc moins d’opérations menées.

Ainsi, le programme Tranquillité vacances, verrait sa voilure réduite. Mais le 16 octobre dernier, à l’Assemblée nationale, il y avait urgence. C’est pourquoi le directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN) n’a pas mâché ses mots devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale. «Nous sommes également en difficulté pour assurer les paiements sur des lignes incontournables, par exemple les dépenses d’énergie pour lesquelles il manque aujourd’hui 16 millions d’euros. Je ne serai plus en capacité de payer ces factures à la fin du mois d’octobre. Aussi, pour continuer d’assurer le bon fonctionnement des unités, je serai conduit à reporter le paiement des loyers aux collectivités locales.» Puis, il tire la sonnette d’alarme : «Le budget carburants, par exemple, ne pourra pas être abondé.»

Imaginer les gendarmes faire du stop pour se rendre sur une intervention, ou encore tout simplement qu’ils refusent de se déplacer à cause d’une panne sèche semble impossible.

Le général Favier va plus loin en évoquant les loyers. Les bâtiments des casernes n’appartiennent pas en propre à la gendarmerie. Elle les loue à des collectivités comme les conseils généraux par exemple. Mais les caisses sont tellement vides, que le général  Favier avertit : «De nombreux logements de nos gendarmes sont insalubres, les familles doivent parfois vivre dans des appartements où, faute d’argent pour le chauffage, la température chute à moins de 16 degrés. Le budget pour les opérations immobilières de la gendarmerie est de 6 millions d’euros alors que le budget pour l’hébergement des étrangers en situation irrégulière augmente de 100 millions d’euros !»  

Sa déclaration, un brin populiste, aura eu le mérite de remuer les instances. Il fallait d’abord, pour le général Favier, assurer la survie de la gendarmerie. Le report d’incorporation devra attendre un peu, jusqu’à sa prochaine audition peut-être. Les problèmes financiers dans la gendarmerie ne sont pas nouveaux. Mais jusqu’à présent, le sens pratique et la débrouille ont toujours permis à ce corps créé par Napoléon de sortir la tête de l’eau. Mais à force de tirer sur la corde, la situation devient intenable

Jérémie Demay

Parole de gendarme

« Le droit de réserve n’est pas défini législativement »

Dans la quasi-totalité des interviews menées pour ce dossier, une expression est revenue systématiquement : «Nous sommes corvéables à merci.»

Qu’ils soient en activité, sous-officiers, officiers, militaires du rang, ou même retraités, ils partagent ce sentiment. Mais attention, rares sont ceux à pouvoir le dire haut et fort. Les gendarmes, mêmes placés sous l’autorité du ministère de l’Intérieur, restent des militaires. Ils obéissent aux ordres et ne peuvent pas donner leur point de vue à des civils.

Cette histoire de déficit financier a permis une nouvelle fois de le vérifier. En région, interdiction formelle d’évoquer l’histoire devant la presse. Tous les gendarmes interrogés ont refusé d’apparaître à visage découvert.

Tous, sauf un.  Il s’appelle Ronald Guillaumont. C’est un  ancien gendarme, et il en ras le képi qu’on invoque le devoir de réserve pour éviter de répondre. «C’est utilisé à tort et à travers. Heureusement, le général Favier a tapé du poing sur la table.»

Le souhait de Ronald Guillaumont : créer une association professionnelle pour les gendarmes. Le but étant de pouvoir porter quelques revendications, comme le ferait un syndicat pour les civils. Mais à chaque fois, la réponse qui lui est apportée reste invariablement : «Incompatible avec le droit de réserve.»  Cet argument chauffe les oreilles de l’ancien gendarme. «Il n’est pas défini législativement ! Qu’on ne parle pas des enquêtes, et qu’on respecte le secret professionnel est tout à fait normal. Mais en quoi indiquer qu’il n’y a plus de ramettes de papier porte atteinte au devoir de réserve ?»

Avec internet, la donne a changé.  Le 17 avril 2013, Ronald Guillaumont ouvre le site «Profession-gendarme.com».

Cette  page permet de relayer l’actualité des gendarmes, mais aussi d’ouvrir une tribune pour la grande muette. «Nous avons eu plus de 168 000 visites en quelques mois», se réjouit-il. Pour lui, cela signifie bien qu’il y a une demande et un besoin.

Si les gendarmes respectent le plus scrupuleusement possible ce mutisme médiatique, cela s’explique simplement : «C’est la politique de la carotte et du bâton. Si un officier s’exprime à visage découvert, il aura un coup de bâton. Le militaire qui aura du courage, sera étouffé.»

Pour Ronald Guillaumont, le problème a plus d’incidences qu’une simple privation de liberté d’expression. Les gendarmes ne peuvent pas expliquer à la population leur quotidien et les difficultés qu’ils rencontrent. «On donne l’impression que les gendarmes ne sont que dans la sanction et la répression. Les liens avec la population sont coupés. »  Pourtant, sur le problème d’effectifs, les gendarmes auraient pu expliquer que leurs missions ne cessent d’augmenter. «Les brigades sont devenues des zones dortoir où les gendarmes sont de moins en moins présents.» Ils sont sur le terrain pour remédier au manque de personnel.

Ronald Guillaumont ne comprend pas pourquoi les policiers ont leur syndicat, et les gendarmes c’est «taisez-vous». Il n’est pas le seul, loin de là, à vouloir que les militaires puissent expliquer leur quotidien. Ainsi, les retraités de la gendarmerie éditent L’essor. Ce magazine possède un ton très libéré et n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, quand la situation l’impose.

Même élan du côté de l’armée où là aussi, internet permet de libérer un peu la parole avec le site Armée-Média.com. La technologie aide les militaires à arrêter de se camoufler pour parler librement.

J. D.

Sources : La Gazette Cote d’Or – Képi sans blé

                La Gazette Cote d’Or – Parole de Gendarme

 

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