LA DISSIDENCE
ET SI NOUS DEVENIONS CE QUE NOUS COMBATTONS ?

Aux dissidents autoproclamés, sincères ou de circonstance, je voudrais aujourd’hui aborder un sujet qui me tient à cœur et qui, je le sais, ne plaira pas à tout le monde. Mais depuis quand devrions-nous nous taire pour ne pas déranger ?
Nous sommes nombreux à dénoncer la censure, les manipulations, les abus de pouvoir, les injustices et cette pensée unique que nous reprochons à ceux qui nous gouvernent. Nous parlons de liberté, de souveraineté, de vérité, de justice, de conscience, mais sommes-nous réellement capables d’appliquer ces principes entre nous ?
C’est une question que je me pose depuis quelque temps et les événements que j’ai vécus récemment au sein de médias citoyens m’ont donné matière à réflexion.
Avant d’aller plus loin, je tiens à préciser une chose ; j’ai fait des erreurs, j’en fais encore et j’en ferai certainement d’autres. Je n’ai jamais prétendu détenir la vérité absolue, encore moins être un exemple à suivre. Je me remets en question constamment, parfois même trop, et ceux qui me connaissent savent combien j’accorde d’importance à cette introspection.
Je ne suis pas là pour distribuer des leçons de morale ni pour expliquer aux autres comment ils devraient se comporter, mais il y a une chose à laquelle je ne renoncerai pas, c’est ma capacité de discernement. Cette faculté de regarder une situation, d’écouter, de confronter les paroles aux actes, de prendre du recul et de me faire ma propre opinion.
Lorsque je constate des contradictions entre les valeurs que nous défendons et certains comportements, je ne peux pas simplement détourner le regard, ce serait me trahir moi-même. Une belle initiative qui méritait mieux, que des citoyens ayant pour ambition, que je trouve formidable, de réunir des médias indépendants pour venir en aide à des familles d’agriculteurs, avec l’objectif d’en soutenir une chaque mois. Nous avions là une occasion de montrer que nous étions capables de dépasser nos différences pour agir ensemble. Car finalement, n’est-ce pas ce que nous réclamons sans cesse à ceux qui prétendent nous représenter ?
Savoir mettre les egos de côté pour servir une cause qui nous dépasse. Seulement voilà, au fil des semaines, j’ai assisté à plusieurs situations qui m’ont profondément interrogée. Ce n’est pas tant chaque événement pris séparément qui m’interpelle, mais ce que j’ai retrouvé d’une situation à l’autre. Un désaccord, une mise en cause, des accusations, des pressions pour choisir un camp, puis une rupture. Je vais donc revenir sur les faits qui m’ont conduite à cette réflexion.
Je ne vais pas refaire ici tout le détail de cette histoire. Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont elle a été gérée. Plutôt que de chercher à comprendre ce qui s’était passé, j’ai assisté à des accusations et à une pression pour que je prenne position contre untel ou unetelle. J’ai refusé. Non pas parce que je pensais qu’ils avaient nécessairement raison, mais parce que je ne condamne pas quelqu’un sur la seule parole d’une autre personne. J’ai donc pris l’initiative de provoquer un échange pour que chacun puisse s’expliquer. Pourtant l’intéressé, directement concerné par le différend initial, n’était pas présent et c’est là que j’ai commencé à m’interroger.
Comment peut-on être au cœur d’un désaccord et laisser les autres gérer les conséquences de ce qu’on a contribué à déclencher ? Depuis quand citer le nom d’une organisation signifie-t-il que l’on cautionne tout ce qu’elle fait ? Depuis quand faut-il demander l’autorisation de parler de quelqu’un ? Pour ma part, j’avais exprimé mon désaccord avec certains aspects du fonctionnement de certains médias. Je considérais notamment que personne n’était propriétaire d’une idée et que plusieurs initiatives solidaires pouvaient permettre d’aider davantage d’agriculteurs. Cela ne m’obligeait pas à entrer dans une guerre de personnes. Je pouvais être en désaccord avec une organisation sans pour autant considérer tous ceux qui y participaient comme infréquentables.
Résultat : deux membres exclus et, à mes yeux, une manière de traiter les désaccords qui commençait sérieusement à poser question. Puis mon tour est arrivé J’ai participé à une émission, j’y suis allée librement et avec joie. J’avais moi-même quitté un média suite à ma volonté de reprendre ma souveraineté, certains m’ont même encouragée dans ma démarche d’indépendance.
Mais quitter une structure ne signifie pas que je doive rayer de ma vie toutes les personnes qui la composent. Je ne fonctionne pas ainsi. D’abord, ma participation à une émission devient un problème. Puis arrive un reproche sur mon implication dans des cagnottes. Je ne peux pas affirmer ce qui motivait chacun de ces messages, mais je peux dire ce que j’ai ressenti et observé. Mes choix personnels semblaient soudain remis en cause et l’on attendait de moi que j’adopte les mêmes inimitiés que certains membres. Or, je n’ai jamais donné à quiconque le pouvoir de décider de mes fréquentations. Je peux écouter les mises en garde, examiner les faits et reconnaître mes propres erreurs Mais la décision finale m’appartient Ma liberté de conscience n’est pas négociable.
On ne peut pas accuser quelqu’un de malhonnêteté simplement parce qu’on ne l’apprécie pas ou parce qu’on a un différend avec lui. Si il existe des pratiques frauduleuses, il faut apporter des faits précis, des éléments vérifiables et si une infraction a été commise saisir les autorités compétentes. Mais on ne peut pas laisser planer des insinuations sur la réputation de personnes sans être capable de les étayer. Cela me semble d’autant plus important que nous prétendons justement combattre la désinformation, les manipulations et les accusations injustes.
Comment pouvons-nous dénoncer ces pratiques chez les autres et les tolérer lorsqu’elles viennent de notre propre entourage ? Je ne suis pas là pour défendre aveuglément untel ou unetelle, je défends un principe. Celui qui consiste à ne pas condamner quelqu’un sans avoir pris connaissance des faits Celui qui consiste à ne pas transformer une opinion personnelle en vérité établie. Surtout celui qui consiste à ne pas exiger des autres qu’ils reprennent à leur compte des accusations dont ils n’ont pas pu vérifier le fondement.
Les mots ont un poids, la réputation d’une personne n’est pas un jouet. La liberté d’expression implique aussi une responsabilité.
Dans mon cas, c’est ma participation à une émission qui a provoqué cette réaction. On peut encore considérer qu’il s’agit de circonstances particulières, mais lorsque les conflits se multiplient autour des mêmes personnes, n’est-il pas légitime de se demander s’il n’existe pas un problème de fonctionnement ?
Je suis parfaitement capable d’observer des comportements, de les rapprocher et d’en tirer mes propres interrogations. C’est cela, le discernement et c’est précisément ce que je revendique. La différence entre apprécier quelqu’un et lui donner systématiquement raison Ce n’est pas de cautionner les contradictions, ce n’est pas parce que je reconnais la sincérité d’un engagement que je dois renoncer à mon discernement. Ce qui me dérange aujourd’hui, ce n’est pas les erreurs qui ont pu être commises, nous en commettons tous, c’est l’injustice dans la manière dont elles avaient été traitées et de ce que j’ai pu observer. Les explications n’ont pas été véritablement entendues et lorsque je me suis retrouvée à mon tour confrontée à des reproches concernant mes relations et mes choix personnels, j’ai retrouvé cette même difficulté à ouvrir un dialogue sur le fond. Pourquoi certaines situations justifient-elles une intervention tandis que d’autres deviennent soudain de simples « guerres de clochers » ?
Je peux comprendre la fatigue, la lassitude et même le découragement de quelqu’un qui donne beaucoup de lui-même, car c’est bien là que se situe le problème. Lorsqu’une première personne tente de vous alerter, on peut ne pas comprendre, lorsqu’une deuxième soulève des difficultés similaires, il devient nécessaire de s’interroger, et lorsqu’une troisième retrouve les mêmes mécanismes, peut-on encore tout ramener à des conflits de personnes ?
La sincérité ne nous protège pas de nos contradictions et les meilleures intentions du monde ne nous dispensent jamais de regarder les conséquences de nos décisions. Surtout, j’aurais aimé que nous puissions examiner ensemble ce qui, dans notre manière de fonctionner, avait pu conduire à ces ruptures successives. Car il ne s’agit pas de savoir qui a raison contre qui, il s’agit de comprendre pourquoi des alliances nées d’une volonté de solidarité a fini par connaître autant de tensions.
On peut être profondément sincère dans son engagement et néanmoins reproduire, sans même s’en rendre compte, des mécanismes que l’on dénonce chez les autres. Peut-être est-ce précisément parce que ces contradictions ne sont pas toujours conscientes qu’il est si difficile de les reconnaître. Mon affection pour une personne ne m’obligera jamais à fermer les yeux sur ce que je considère comme injuste. Apprécier quelqu’un, ce n’est pas lui donner raison en toutes circonstances, c’est aussi avoir le courage de lui dire lorsque quelque chose ne va pas.
J’aimerais que cette franchise puisse être entendue pour ce qu’elle est, non comme une attaque personnelle, mais comme une invitation à la réflexion. Deux exclusions, puis une dissolution évoquée en privé c’est probablement l’élément qui m’interroge le plus dans toute cette histoire.
Je ne demande pas que l’on partage mon interprétation, « la censure est un aveu, on ne bâillonne que la bouche qui dit vrai ». Sur le principe, je partage cette défense de la liberté. La liberté ne peut pas être un principe que nous défendons uniquement lorsque nous nous estimons menacés par les institutions, elle doit aussi exister dans nos relations, dans nos collaborations, dans notre capacité à accepter les désaccords. Nous ne pouvons pas dénoncer la pensée unique à l’extérieur et considérer comme suspect celui qui refuse de s’aligner à l’intérieur. C’est cette contradiction que je souhaite mettre en lumière Non pour donner des leçons mais parce que ce message illustre parfaitement la question que je me pose depuis le début. Sommes-nous aussi exigeants envers nous-mêmes qu’envers ceux que nous dénonçons ?
Quand la dissidence devient une affaire de clans, voilà finalement ce que ces événements m’ont amenée à observer. Un désaccord apparaît, puis il se transforme progressivement en conflit de personnes. On ne discute plus seulement de ce qui a été dit ou fait, on regarde avec qui chacun échange, dans quelles émissions il participe, quels noms il cite, quelles initiatives il soutient Et parfois, ne pas prendre parti devient presque aussi problématique que le désaccord initial. C’est là que le fonctionnement devient inquiétant, parce que nous ne sommes plus dans un débat d’idées, nous entrons dans une logique d’appartenance. Il faut être avec les uns ou avec les autres et celui qui refuse de choisir son camp risque de devenir suspect aux yeux de tous.
Mais enfin, où est passée cette liberté de conscience que nous prétendons défendre ? Je ne suis pas entrée dans les médias indépendants pour retrouver les mêmes mécanismes de pouvoir, les mêmes rivalités et les mêmes exigences d’alignement que ceux que nous dénonçons ailleurs.
Je ne souhaite pas remplacer une pensée dominante par une autre, je ne souhaite pas appartenir à un clan, je souhaite rester libre. Libre de penser, de parler, de me tromper, de reconnaître mes erreurs, de changer d’avis et de dialoguer avec qui je veux. Cela ne m’empêche pas d’être fidèle à mes convictions bien au contraire. Ma fidélité va d’abord aux principes que je défends, pas aux inimitiés que d’autres voudraient me faire partager. Qui décide réellement dans ces collectifs, associations ou médias ? Il y a également une question que nous devrions avoir le courage de nous poser ; Dans ces alliances qui se revendiquent citoyennes, indépendantes et attachées à la souveraineté, comment les décisions sont-elles prises ? Qui décide qu’une personne doit partir ? Sur quels critères ? Qui peut contester une accusation ? Quelle place laisse-t-on à celui qui ne partage pas l’avis des membres les plus influents ?
Lorsque des personnes entretiennent des liens de collaboration étroits et se retrouvent impliquées dans les mêmes différends, il me paraît légitime de s’interroger sur la manière dont chacun conserve son indépendance de jugement. Ce n’est pas une accusation, c’est une question de fonctionnement.
Nous réclamons de la transparence à nos institutions, nous dénonçons les arrangements, les réseaux d’influence et les décisions prises entre quelques personnes, pourquoi ne pas nous appliquer les mêmes exigences ?
Et les agriculteurs dans tout cela ? C’est peut-être ce qui me peine le plus. Au départ, nous étions réunis pour aider des familles d’agriculteurs, des personnes qui traversent de véritables difficultés et pour lesquelles notre mobilisation pouvait avoir un sens concret. Nous voilà occupés à gérer des conflits, des reproches, des susceptibilités et des désaccords sur les fréquentations des uns et des autres. Je ne nie pas le travail accompli ni l’énergie que certains ont consacrée à ces initiatives, mais je trouve regrettable que ces tensions aient pris autant de place.
Pendant que nous nous divisons, les difficultés de ceux que nous prétendons défendre, elles, ne disparaissent pas. Cela devrait nous inviter à davantage d’humilité. La dissidence doit aussi accepter de se regarder dans le miroir.
Je voudrais maintenant élargir cette réflexion. Parce que mon propos concerne tous ceux qui, comme moi, se reconnaissent dans cette volonté de faire émerger une parole différente. Nous sommes prompts à dénoncer les contradictions de nos dirigeants, nous analysons leurs stratégies, leurs manipulations, leurs réseaux et leurs abus et nous avons raison de poser des questions, mais sommes-nous capables d’exercer ce même regard critique sur nous-mêmes ? Sur nos comportements ? Sur nos réactions lorsque quelqu’un nous contredit ? Sur notre manière de traiter ceux qui ne partagent pas nos convictions ?
Je crois que c’est là que commence le véritable examen de conscience et je m’inclus pleinement dans cette réflexion. Je ne suis pas irréprochable, je ne l’ai jamais été et je ne le serai probablement jamais. J’ai commis des erreurs, certaines m’ont coûté cher et d’autres m’ont appris énormément. Je continuerai certainement à me tromper mais je continuerai aussi à me remettre en question parce que je considère que reconnaître ses erreurs n’est pas une faiblesse. C’est une condition pour avancer et cette remise en question ne signifie pas que je doive renoncer à mon discernement ou accepter des comportements que je juge contraires à mes valeurs. Je peux me tromper dans mon appréciation d’une personne, je peux réviser mon jugement lorsque de nouveaux éléments apparaissent, mais je refuse de condamner quelqu’un simplement parce qu’on me demande de le faire. Je refuse également de confondre loyauté et soumission. Ce n’est pas parce que nous partageons un combat que nous devons partager toutes nos opinions, encore moins toutes nos inimitiés.
Ma foi et ma conscience, je suis croyante et je ne m’en cache pas, ma foi occupe une place essentielle dans ma manière d’appréhender le monde et les relations humaines. Elle ne me rend ni meilleure ni supérieure aux autres. Elle me rappelle au contraire combien nous sommes tous faillibles. Je crois profondément que le mal ne se trouve pas uniquement là où nous avons pris l’habitude de le chercher, il peut aussi se glisser dans nos certitudes, dans notre orgueil, dans notre conviction d’avoir toujours raison et peut-être même dans cette facilité que nous avons parfois à nous persuader que, puisque nous défendons une cause juste, nos comportements le sont nécessairement.
C’est un piège auquel personne n’échappe automatiquement, moi comprise. C’est pourquoi je crois que la bonne conscience ne doit jamais remplacer l’examen de conscience. Je ne cherche pas à imposer ma foi ni ma vision des choses, je souhaite simplement rester fidèle à ce que je suis et lorsque je parle de prendre l’épée de la vérité et le bouclier de la foi, je ne parle pas de partir en guerre contre des personnes. Je parle de trouver en moi le courage de ne pas me taire lorsque quelque chose heurte profondément ma conscience, mais aussi celui de reconnaître mes propres erreurs lorsqu’elles me sont montrées.
Car la vérité ne nous appartient pas. Nous devons constamment la rechercher. Ce que je veux dire aujourd’hui, je ne souhaite régler aucun compte, je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit.
Je parle de comportements que j’ai observés, de situations que j’ai vécues et des questions qu’elles soulèvent. Je parle de cette difficulté que nous pouvons tous rencontrer à accepter la contradiction lorsqu’elle touche notre propre entourage. Je parle de la facilité avec laquelle une alliance peut se fragiliser lorsque les relations personnelles prennent le pas sur les principes communs. Je parle surtout de notre responsabilité collective.
Si nous voulons réellement construire autre chose, il faudra bien commencer par nous demander ce que nous reproduisons nous-mêmes. Nous ne pouvons pas réclamer la liberté pour nous et la refuser à ceux qui nous dérangent. Nous ne pouvons pas dénoncer les accusations infondées et fermer les yeux lorsqu’elles visent des personnes que nous n’apprécions pas. Nous ne pouvons pas revendiquer la souveraineté tout en cherchant à décider à la place des autres et nous ne pouvons pas prétendre défendre la justice si nous refusons de nous interroger sur nos propres méthodes.
Pour ma part, je continuerai à avancer avec mes convictions, mes doutes, mes imperfections et ma liberté. Je continuerai à rencontrer des personnes différentes, à écouter des points de vue qui me dérangent parfois et à chercher à comprendre avant de juger. Je continuerai à me tromper, certainement mais je continuerai aussi à apprendre.
Ma douceur n’est pas une faiblesse et ma bienveillance n’est pas de la naïveté. Je ne confonds pas le respect des personnes avec l’acceptation de tous leurs comportements. Je peux apprécier quelqu’un et ne pas cautionner ses actes. Je peux être en désaccord avec une personne et continuer à dialoguer avec elle et je peux quitter une alliance sans renoncer aux valeurs qui m’y avaient conduite.
Alors, à tous ceux qui se revendiquent dissidents, j’aimerais simplement poser cette question : voulons-nous réellement construire un monde différent ou risquons-nous de reproduire, à notre échelle, ce que nous reprochons à ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir ?
Je crois que la véritable dissidence ne consiste pas seulement à avoir le courage de dénoncer les autres, elle consiste aussi à accepter de se regarder soi-même et peut-être est-ce finalement là que commence le changement que nous appelons tous de nos vœux.
Shéhérazade — SheraLightShine
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