Rougeole & vaccination : les Amish dans le viseur de l’État américain. Enquête sur une campagne institutionnelle où la sémantique remplace la science

Auteur(s) Le Collectif citoyen, France-Soir Publié le 29 août 2026 – 17:00

Entre sensibilisation en Pennsylvanie, amendes et menace d’exode dans l’État de New York

Le 27 août 2026, le journaliste Sayer Ji a publié une investigation détaillée sur ce qu’il décrit comme une campagne institutionnelle visant la communauté Amish — la plus grande communauté « Plain » des États-Unis — au nom de la vaccination contre la rougeole.  Cette enquête documente une campagne vaccinale d’ampleur contre les communautés amish de Pennsylvanie et de New York.

Deux États, deux méthodes, même population : la Pennsylvanie multiplie les cliniques mobiles, les visites à domicile et un travail de persuasion qu’un directeur d’État a lui-même qualifié de « multi-générationnel ». L’État de New York, qui a abrogé l’exemption religieuse en 2019, inflige 118 000 dollars d’amendes à trois écoles Amish d’une seule pièce.  Dans le même temps, l’annonce de deux « décès associés à la rougeole » par le gouverneur Josh Shapiro se heurte au médecin légiste local, à la définition internationale de l’Organisation mondiale de la santé et à un recul sémantique de l’État.

C’est l’histoire d’une tension classique — santé publique contre liberté religieuse — devenue particulièrement aiguë parce que les faits officiels sur les deux morts ne tiennent pas clairement. Le public a d’abord entendu que la rougeole avait tué. Les documents officiels disent autre chose.

Une épidémie réelle, une communication contestée

La Pennsylvanie a recensé 393 cas confirmés de rougeole en 2026, dont une part importante dans le comté de Lancaster, cœur de la plus grande colonie Amish du pays. Selon les autorités étatiques, aucun de ces patients n’était pleinement vacciné (deux doses de ROR). Le taux de couverture des enfants d’âge scolaire dans le comté reste inférieur au seuil théorique d’immunité collective de 95 %.

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Le 25 août 2026, le gouverneur démocrate Josh Shapiro s’est rendu à l’hôpital Penn Medicine Lancaster General Health Women and Babies pour annoncer « les deux premiers décès associés à la rougeole en Pennsylvanie depuis 35 ans ». Les deux personnes étaient non vaccinées. Shapiro a lié la situation à la méfiance vaccinale et a critiqué le secrétaire à la Santé fédéral Robert F. Kennedy Jr.

Dès le lendemain, le commissaire républicain du comté, Josh Parsons, a déclaré avoir parlé au coroner (médecin légiste élu du comté), le docteur Stephen Diamantoni. Le bureau du coroner n’avait « aucun décès dû à la rougeole ». Un nourrisson était mort avec la rougeole, pas de la rougeole. Cette distinction, déjà entendue pendant l’épidémie de Covid-19, est devenue le nœud de l’affaire.

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Ce que disent vraiment les définitions

Dans un fil publié dans la nuit du 28 au 29 août, l’enquêteur Sayer Ji relève un recul de vocabulaire. L’expression « mort de la rougeole » a cédé la place à « décès associé à la rougeole ». Or cette seconde formule, selon lui, ne figure dans aucun manuel des Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies, du Conseil des épidémiologistes d’État et territoriaux, ni de l’Organisation mondiale de la santé.

L’Organisation mondiale de la santé utilise le terme « décès lié à la rougeole » (measles-related death). Trois conditions sont requises : une rougeole confirmée (cliniquement, par laboratoire ou par lien épidémiologique) ; un décès dans les trente jours suivant l’apparition de l’éruption ; une mort qui n’est pas due à une autre cause sans rapport, par exemple un traumatisme.

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La définition du département de la Santé de Pennsylvanie est plus large. L’État emploie « associé à la rougeole » lorsque des preuves de laboratoire ou épidémiologiques de rougeole sont présentes, « mais que la maladie peut ne pas être considérée par le certificateur médical ou le coroner comme la cause immédiate du décès ». La dernière clause change tout : l’association n’exige pas que la rougeole ait tué.

Le nourrisson de Lancaster : traumatisme, pas rougeole

Le premier cas identifié est un nouveau-né de sexe masculin, mort le 14 août 2026 dans un centre de naissance de Christiana, dans le comté de Lancaster. Le coroner retient une lacération traumatique de la rate, avec hémorragie massive. Un test post-mortem a révélé une infection rougeoleuse, probablement contractée avant la naissance. Le médecin légiste pathologiste a estimé que la rougeole n’était pas un facteur contributif : pas de gonflement de la rate. Sur le certificat de décès, la rougeole figure en deuxième partie, celle des affections associées qui n’ont pas entraîné la cause sous-jacente.

Sous la définition de l’Organisation mondiale de la santé, ce décès est exclu : l’exclusion pour traumatisme vise précisément ce type de situation. L’enfant était trop jeune pour recevoir le vaccin ROR, habituellement administré entre 12 et 15 mois. Le présenter comme « non vacciné par choix » est donc inexact.

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Le second décès reste opaque. Le coroner a déclaré ne pas savoir de qui il s’agit. L’État invoque la vie privée et rappelle que toutes les morts ne lui sont pas automatiquement transmises. Aucun âge, aucun lieu, aucune chaîne causale n’a été rendu public.

Sayer Ji résume l’écart : « associé » n’est pas « causé par ». Le public entend qu’un bébé est mort de la rougeole. L’étiquette signifie qu’un bébé est mort et qu’un test de rougeole était positif. Ce sont deux affirmations différentes. C’est dans cet écart, écrit-il, que meurt la confiance. Il interroge aussi le refus apparent de l’État d’accepter une enquête des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, alors que le gouverneur accuse Washington de semer la méfiance. Selon lui, M. Shapiro cherche désormais à clore le débat en qualifiant ces questions de « théorie du complot ».

Des voix pourtant favorables à la vaccination, comme Amesh Adalja (université Johns Hopkins) ou Michael Mina, ont demandé que l’État dise clairement si le lien est fort ou faible. La secrétaire à la Santé de Pennsylvanie, Debra Bogen, maintient que deux décès associés à la rougeole ont bien été recensés et notifiés à l’équipe fédérale. Le désaccord n’est plus seulement politique : il porte sur la méthode de classement des morts.

Alice Yoder et le lieu de l’annonce

L’annonce a été faite dans un hôpital historiquement lié aux campagnes vaccinales auprès des Amish. Alice Yoder, commissaire démocrate du comté, a passé plus de trente ans à Lancaster General Health. Dans les années 1990, l’hôpital a lancé le programme ChildProtect, qui a vacciné des dizaines de milliers d’enfants, dont une forte proportion d’Amish. En 2015, alors directrice de la santé communautaire, elle expliquait que l’approche des Amish visait aussi l’immunité collective et les contacts avec la population non amish. Présente à la conférence de presse aux côtés du gouverneur et du directeur de l’hôpital, elle n’a pas rappelé ce parcours. Elle a ensuite accusé M. Parsons de diffuser de fausses informations.

Deux instruments, une même « population prioritaire »

L’enquête de Sayer Ji décrit deux régimes appliqués en même temps à la même minorité religieuse.

En Pennsylvanie, l’approche est officiellement volontaire : plus de quatre-vingt-dix cliniques temporaires de vaccin ROR depuis avril, cliniques en calèche, présence aux ventes rurales amish (les mud sales), visites d’écoles, immunisations à domicile. Plus de mille soignants ont été briefés juste avant l’annonce du 25 août. En avril 2025, Tom McCleaf, directeur du Bureau des immunisations de Pennsylvanie, a présenté une session intitulée « Approche des communautés plaines » lors d’une conférence nationale, dans un bloc « Réponse aux foyers de rougeole dans les populations prioritaires », à côté d’une intervention new-yorkaise sur les communautés juives ultra-orthodoxes. Les diapositives parlent de matériel à laisser sur les marchés, de « visage humain » de l’État dans les écoles, et d’une phrase clé : les progrès notables prendront du temps, « peut-être même sur plusieurs générations ».

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Dans l’État de New York, le levier est coercitif. L’exemption religieuse aux vaccins scolaires a été abrogée le 13 juin 2019. Trois écoles amish d’une seule pièce — Dygert Road près de Canajoharie, Pleasant View à Heuvelton, Shady Lane à Clymer — se sont vu infliger au total 118 000 dollars d’amendes. Chaque jour de présence d’un élève non vacciné constitue une infraction. La cour d’appel du deuxième circuit a confirmé le jugement en juin 2026. Une nouvelle requête doit être déposée en septembre devant la Cour suprême. L’avocat Aaron Siri a déclaré que les écoles ne pourraient payer que si l’État saisissait leurs terres. Environ 25 000 Amish de New York envisagent de partir vers la Pennsylvanie.

Les outils diffèrent. La cible — une communauté religieuse dont le taux de vaccination est jugé insuffisant — est la même.

Un État qui fabrique plus de la moitié des vaccins américains

Un décret exécutif de 2025 affirme que la Pennsylvanie fabrique plus de la moitié des vaccins administrés aux États-Unis. Des investissements concernent GSK à Marietta (comté de Lancaster), Merck à West Point (vaccin ROR), Sanofi à Swiftwater et d’autres. Les fonds du programme fédéral « Vaccins pour les enfants » transitent par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies, puis par l’État, puis par les coalitions locales. Aucune preuve publique de paiement direct des laboratoires aux campagnes auprès des Amish n’a été produite. Le contexte industriel n’en reste pas moins lourd.

Ce que disent les Amish

Les communautés amish ne forment pas un bloc. Certaines familles vaccinent, d’autres non. Il n’existe pas d’autorité centrale. Les requêtes déposées devant la Cour suprême invoquent l’obéissance à Dieu plutôt qu’à l’homme. Les écoles concernées sont privées, financées par la communauté, d’une pièce. Les Amish paient l’impôt et demandent à éduquer leurs enfants selon leur foi, comme depuis deux siècles.

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La littérature médicale est contrastée : moins de diagnostics d’autisme dans certaines études anciennes, mais aussi davantage d’hospitalisations pour des maladies évitables par la vaccination. Les Amish ne sont pas « naturellement protégés ». Ils ont connu des foyers de rougeole et de coqueluche. Cela n’efface pas la question : jusqu’où un État peut-il aller pour convaincre, ou contraindre, une minorité religieuse isolée ?

Une affaire de mots, donc de crédibilité

La santé publique a le devoir de limiter une épidémie de rougeole, maladie grave, parfois mortelle, très contagieuse. Les Amish ont le droit de vivre selon leur conscience. Entre les deux, le vocabulaire n’est pas un détail.

Dire « mort de la rougeole » puis « décès associé à la rougeole », alors que le médecin légiste retient un traumatisme, que le pathologiste écarte la rougeole comme facteur, que le certificat range le virus en deuxième partie et que la définition internationale exclut les morts par traumatisme, ce n’est pas une nuance d’épidémiologiste. C’est un écart entre ce que l’État met en scène et ce que les pièces du dossier permettent d’affirmer.

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Une campagne de sensibilisation « sur plusieurs générations » d’un côté, des amendes pouvant mener à la saisie de terres de l’autre, et au milieu deux morts dont une au moins ne correspond pas à la définition mondiale d’un décès lié à la rougeole : voilà le dossier, tel qu’il se présente au 29 août 2026. La confiance ne se décrète pas. Elle se documente.

Retrouvez le décryptage vidéo de cet article : 

Source : France Soir

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