Quand la protection des enfants sert de prétexte au verrouillage des réseaux sociaux

Par Khider Mesloub. 19 Août 2026

Sous couvert de protéger le cerveau de nos enfants contre les méchants algorithmes, voilà que resurgit une vieille tentation politique aussi ancienne que l’État : protéger les citoyens contre leurs propres pensées, les préserver des mauvaises influences, les prémunir contre les informations jugées pernicieuses et, finalement, leur apprendre à penser correctement.

Un récent article intitulé « L’Algérie doit-elle agir avant qu’il ne soit trop tard ? », publié dans Le Quotidien d’Oran le 8 août 2026, nous alerte gravement : nos enfants grandiraient désormais dans un univers où les algorithmes connaîtraient parfois « mieux leurs émotions que leurs propres parents ». Rien que cela ! À lire cette prophétie neuro-apocalyptique, TikTok serait devenu une sorte de psychanalyste numérique omniscient, Instagram un laboratoire clandestin de manipulation cérébrale et YouTube une officine internationale de reprogrammation neuronale.

Certes, personne ne saurait nier les ravages que peut produire l’usage compulsif des réseaux sociaux. Personne ne peut davantage contester que les multinationales du numérique ont transformé l’attention humaine en marchandise et l’utilisateur en matière première informationnelle. Les algorithmes de recommandation sont effectivement conçus pour retenir l’internaute, collecter ses données, profiler ses comportements et accroître sa consommation. Mais de cette réalité économique incontestable, faut-il conclure que l’État doit désormais se transformer en gardien du cerveau des citoyens ? Car c’est ici que commence la prestidigitation idéologique.

On entre dans l’article de Oukaci Lounis par la porte apparemment innocente de la protection des enfants. On en ressort escorté par la « sécurité nationale », la « cohésion sociale », la protection du « front intérieur », la lutte contre les « manipulations informationnelles » et, couronnement de cette nouvelle neurologie patriotique, la défense de la « souveraineté cognitive de la Nation ». Le cerveau de l’enfant vient miraculeusement de devenir affaire de sûreté nationale.

Après les frontières territoriales, les frontières cérébrales

Jadis, l’État surveillait ses frontières. Désormais, il ambitionnerait de surveiller nos synapses. Hier, il fallait protéger le territoire national. Aujourd’hui, il faudrait protéger le territoire neuronal. Hier encore, la souveraineté concernait les frontières, l’économie, la monnaie, les ressources naturelles et les institutions. Voici maintenant apparue la « souveraineté cognitive », concept suffisamment élastique pour permettre demain à n’importe quel pouvoir de déclarer qu’une information, une opinion, une vidéo ou une critique politique menace « l’intégrité cognitive » de la Nation. Étrange conception de l’émancipation : après avoir voulu maîtriser les territoires, les frontières et les données, voici que les États devraient désormais « maîtriser » les capacités cognitives de leurs populations. À quand la nationalisation des consciences ? Car enfin, qu’est-ce qu’une information cognitivement souveraine ? Qui délivrera le certificat de conformité cérébrale ? Quel ministère distribuera l’imprimatur neurologique ? Quel fonctionnaire décidera qu’une information fortifie la souveraineté cognitive tandis qu’une autre intoxique le cerveau national ? Faudra-t-il bientôt créer un ministère de l’Hygiène neuronale, assisté d’une Direction générale de la salubrité informationnelle chargée de désinfecter quotidiennement les cerveaux algériens contaminés par les informations étrangères ? La question pourrait prêter à rire si l’histoire contemporaine ne nous avait pas appris combien les vocabulaires apparemment protecteurs peuvent rapidement devenir les auxiliaires de politiques de contrôle et de surveillance.

De la protection des enfants à la protection des institutions

Le glissement est particulièrement révélateur lorsque l’article de Oukaci Lounis affirme que les réseaux sociaux peuvent « fragiliser progressivement la confiance entre les citoyens et leurs institutions ». Voilà donc le véritable malade enfin identifié. Ce n’est déjà plus seulement l’enfant. C’est la confiance dans les institutions. Depuis quand la fonction de l’éducation consiste-t-elle à fabriquer des citoyens confiants dans leurs institutions ? Une démocratie véritable devrait précisément former des citoyens capables de douter des institutions, de les examiner, de les critiquer et, lorsque cela s’impose, de les combattre politiquement. L’esprit critique n’est pas une matière scolaire destinée uniquement à débusquer les mensonges circulant sur TikTok. Il doit également pouvoir s’exercer contre les gouvernements, les médias dominants, les puissances économiques, les experts institutionnels et toutes les autorités autoproclamées détentrices de la vérité officielle.

Un citoyen réellement doté d’esprit critique est, par définition, un individu politiquement dangereux pour tous ceux qui prétendent penser à sa place. Mais voilà que, sous couvert de protéger les adolescents, on nous parle désormais de préserver le « front intérieur ». Le vocabulaire est instructif. Car qui dit « front intérieur » dit guerre. Qui dit guerre dit ennemi. Et lorsqu’un gouvernement commence à chercher l’ennemi dans l’espace informationnel intérieur, le dissident n’est jamais très loin, y compris parmi les enfants jugés trop indépendants intellectuellement.

J’avais déjà décrit cette mécanique en 2023

En juillet 2023, dans mon article « Verrouillage des réseaux sociaux pour museler les dissidents de France », j’avais analysé cette même mécanique à l’œuvre sous le gouvernement Macron. À la suite des émeutes provoquées par la mort de Nahel, Emmanuel Macron avait rapidement dirigé la focale vers les réseaux sociaux, accusés d’alimenter les violences et d’encourager les jeunes à participer aux troubles. Déjà, le pouvoir voulait obtenir des plateformes le retrait de certains contenus. Déjà, la circulation incontrôlée de l’information devenait un problème d’ordre public. Déjà, derrière la dénonciation des « désordres informationnels », apparaissait cette vieille obsession des pouvoirs en difficulté : reprendre possession d’un espace public qui leur échappe.

Avant cela, la lutte contre le « complotisme » et les « fake news » avait déjà fourni son arsenal lexical. Trois ans plus tard, le vocabulaire s’est perfectionné. Le mot « censure » est évidemment proscrit. On parle désormais de « protection ». On ne contrôle plus l’information : on protège la jeunesse. On ne surveille plus les opinions : on lutte contre la manipulation. On ne cherche plus à restaurer le monopole informationnel : on défend la souveraineté cognitive. On ne neutralise plus la dissidence : on renforce la résilience du « front intérieur ». À ce rythme, la censure finira bientôt par être remboursée par la Sécurité sociale au titre de la prophylaxie neurologique.

Et voici qu’en Algérie est désormais proposée la création d’un « Observatoire national des usages numériques des jeunes », chargé de suivre leurs pratiques et « d’éclairer les décisions publiques ». L’appellation est rassurante ; la logique beaucoup moins. Car lorsque cet Observatoire s’inscrit dans un discours invoquant simultanément la « souveraineté cognitive », la « sécurité nationale » et les « manipulations informationnelles », l’observation risque rapidement de se muer en surveillance, la prévention en normalisation et la protection en contrôle. C’est précisément ici que se profile la tentation dictatoriale : non plus seulement gouverner les actes, mais administrer l’environnement informationnel dans lequel se forment les pensées. Aujourd’hui, on observe les usages ; demain, qui décidera des informations jugées saines ou toxiques pour la jeunesse ? Une dictature moderne n’a pas nécessairement besoin d’interdire toutes les paroles : il lui suffit de prétendre protéger les citoyens contre celles qu’elle aura elle-même déclarées dangereuses. De l’Observatoire des usages numériques à l’observatoire des consciences, il n’y a parfois qu’un changement de vocabulaire.

La neurologie au secours de la politique

Pour donner à cette entreprise de moralisation numérique l’apparence irréfutable de la science, rien de mieux que de convoquer le cerveau. Cortex préfrontal. Dopamine. Système limbique. Plasticité neuronale. Circuits de récompense. Fonctions exécutives. Une fois le cerveau installé dans le débat politique, le contradicteur devient presque suspect de nier les neurosciences. Certes, le cerveau adolescent poursuit son développement. Certes, les adolescents sont particulièrement sensibles à la gratification sociale et aux sollicitations de leur environnement. Mais depuis quand cette réalité neurobiologique autorise-t-elle à déduire un programme politique de surveillance informationnelle ? À ce compte-là, puisque le cortex préfrontal poursuit sa maturation longtemps après 16 ans, pourquoi s’arrêter à cet âge ? Pourquoi pas 18 ans ? 21 ans ? 25 ans ? Et puisque les adultes eux-mêmes peuvent être manipulés, influencés, dépendants ou crédules, pourquoi ne pas protéger également leurs cerveaux ? Nous voici alors arrivés à la destination logique de ce raisonnement : une société entière placée sous assistance cognitive permanente pour son propre bien. Le paternalisme politique aura simplement troqué la soutane du confesseur et la matraque du policier contre la blouse blanche du neuroscientifique.

Les algorithmes manipulent, les États jamais ne manipulent ?

Il existe surtout dans cette argumentation un oubli considérable. Les plateformes manipulent. Les multinationales manipulent. Les algorithmes manipulent. Les puissances étrangères manipulent. Mais l’État ? Jamais, apparemment. Il serait cette entité providentielle, rationnelle, bienveillante, scientifiquement éclairée, uniquement préoccupée par la protection du cortex préfrontal de nos enfants. Quelle touchante naïveté politique. Les États ont pratiqué la propagande bien avant l’invention de TikTok. Les gouvernements ont dissimulé des informations bien avant Facebook. Les armées ont organisé des opérations psychologiques bien avant Instagram. Les médias dominants ont fabriqué du consentement bien avant YouTube. Les puissances économiques ont acheté de l’influence bien avant l’apparition du premier smartphone. La manipulation de l’opinion n’est pas née dans la Silicon Valley. Internet a seulement commis un crime impardonnable aux yeux de nombreux pouvoirs : il a démocratisé la possibilité de contester leurs récits officiels.

Le péché originel d’Internet : avoir donné la parole aux sans-voix

Pendant des décennies, quelques rédactions, quelques chaînes de télévision, quelques radios, quelques institutions et quelques experts sélectionnaient l’essentiel de ce que des millions de citoyens pouvaient lire, entendre et regarder. Le citoyen recevait. Le journaliste parlait. L’expert expliquait. Le gouvernement déclarait. Le téléspectateur écoutait. Internet a dynamité cette verticalité. Aujourd’hui, un ouvrier peut filmer une violence policière. Un citoyen peut contredire un ministre. Un étudiant peut vérifier les affirmations d’un éditorialiste. Un chercheur marginalisé peut publier ses analyses. Un journaliste indépendant peut contourner les grands médias. Une information censurée ici peut réapparaître ailleurs quelques secondes plus tard.

Bien sûr, dans cet immense marché numérique circulent également des sottises, des mensonges, des escroqueries, des délires et des propagandes. Mais depuis quand la liberté d’expression garantit-elle l’intelligence de tout ce qui s’exprime ? La liberté de la presse n’a jamais garanti que tous les journaux disent vrai. La liberté de publier n’a jamais garanti que tous les livres soient intelligents. La liberté de parole n’a jamais signifié que tous les locuteurs soient raisonnables. La liberté implique précisément le risque de l’erreur. À vouloir supprimer tout risque d’erreur, on finit inévitablement par supprimer la liberté.

Éduquer les jeunes ou dresser les consciences ?

Qu’on enseigne aux enfants à vérifier les sources : parfaitement. Qu’on leur apprenne à distinguer un fait d’une opinion : évidemment. Qu’on leur explique comment fonctionnent les algorithmes : indispensable. Qu’on les protège du cyber-harcèlement, du profilage publicitaire et de l’exploitation commerciale de leurs données : absolument. Mais cette éducation doit fonctionner dans toutes les directions. Il faut apprendre aux jeunes à se méfier d’une vidéo TikTok mensongère comme d’un communiqué gouvernemental trompeur. À vérifier l’affirmation d’un influenceur comme celle d’un ministre. À examiner les intérêts économiques d’une plateforme comme ceux du propriétaire d’un grand média. À questionner une propagande étrangère comme une propagande nationale. Sinon, ce que l’on baptise pompeusement « éducation à l’esprit critique » devient simplement l’enseignement de la confiance envers les sources agréées. Ce n’est plus de l’éducation. C’est du dressage informationnel.

Réglementer les capitalistes du numérique plutôt que les cerveaux

Le problème réel existe pourtant. Les multinationales numériques ont effectivement transformé l’attention humaine en marchandise. Voilà précisément où devrait porter le combat. Interdire le profilage publicitaire des mineurs. Limiter la collecte de leurs données. Imposer la transparence des systèmes de recommandation. Neutraliser certaines fonctionnalités volontairement conçues pour prolonger compulsivement la connexion. Renforcer les moyens de lutte contre le cyber-harcèlement. Sanctionner sévèrement les entreprises qui exploitent commercialement les vulnérabilités des enfants. Autrement dit, réglementer les capitalistes du numérique plutôt que réglementer les cerveaux de leurs utilisateurs. (Voir :  AUTOPSIE DU MOUVEMENT DES GILETS JAUNES – AUTOPSY OF YELLOW VESTS – les 7 du quebec).

La proposition d’instaurer un « système fiable de vérification de l’âge » soulève d’ailleurs une autre question, étrangement laissée dans l’ombre : comment vérifier systématiquement l’âge de millions d’utilisateurs sans développer parallèlement des mécanismes d’identification numérique susceptibles d’affaiblir l’anonymat sur Internet ? Sous prétexte de protéger les mineurs, ne risque-t-on pas de construire l’infrastructure permettant demain d’identifier, de tracer et de contrôler l’ensemble des internautes ? La protection de l’enfance ne saurait servir de cheval de Troie à la disparition de l’anonymat numérique. Car le problème fondamental n’est pas que les adolescents disposent de trop de liberté. Le problème est que quelques multinationales disposent de trop de pouvoir. Et ce pouvoir économique privé ne doit surtout pas servir de prétexte à l’accroissement symétrique du pouvoir politique de l’État sur l’information.

Quand la souveraineté cognitive devient souveraineté sur les consciences

Voilà finalement toute l’ambiguïté de cette nouvelle expression à la mode : « souveraineté cognitive ». La « souveraineté cognitive » peut signifier une chose parfaitement défendable : empêcher quelques multinationales étrangères de coloniser commercialement l’attention des populations. Mais elle peut en signifier une autre, infiniment plus inquiétante : permettre à l’État de déterminer quelles informations doivent parvenir aux citoyens afin de préserver leur « cohésion », leur « résilience » et leur « sécurité cognitive ». Dans le premier cas, il s’agit de défendre l’autonomie intellectuelle. Dans le second, il s’agit de l’administrer. Et une autonomie administrée n’est plus une autonomie.

Oukaci Lounis nous fournit lui-même la définition de cette nouvelle doctrine : la « souveraineté cognitive » consisterait notamment à « limiter les influences informationnelles susceptibles d’altérer [le] libre jugement » des citoyens. Admirable paradoxe : pour protéger le libre jugement, il faudrait donc commencer par limiter ce que les citoyens peuvent voir, lire ou entendre. Autrement dit, garantir leur autonomie intellectuelle en administrant préalablement leur environnement informationnel. Mais qui déterminera quelles influences « altèrent » le jugement et lesquelles, au contraire, l’éclairent ? L’État ? Ses experts ? Une commission scientifique ? Une autorité administrative ? Nous retrouvons exactement le problème que je soulevais en 2023 : dès lors qu’un pouvoir politique s’arroge le droit de distinguer l’information qui émancipe de celle qui « altère », la protection contre la manipulation peut insensiblement devenir le contrôle de l’information. Le libre jugement sous tutelle n’est plus un libre jugement. Le risque est donc de passer insensiblement de la souveraineté cognitive des citoyens à la souveraineté sur les citoyens. De la protection des cerveaux au contrôle des pensées. De l’hygiène numérique à l’hygiène idéologique. De l’éducation aux médias à la certification des médias. De la lutte contre la manipulation à la désignation officielle de la vérité. Puis, finalement, de la protection des enfants à la protection du pouvoir contre ses propres citoyens.

Qui nous protégera de nos protecteurs ?

Oui, les réseaux sociaux doivent être réglementés. Oui, les enfants doivent être protégés. Oui, les multinationales numériques doivent être empêchées de transformer les cerveaux disponibles en marchandises publicitaires. Mais non, l’État ne doit pas devenir propriétaire de notre attention sous prétexte de nous délivrer de la propriété des plateformes.

Entre la dictature de l’algorithme marchand et la tutelle du ministère de la Vérité, il existe une troisième voie : celle de citoyens instruits, autonomes, sceptiques, capables de confronter les informations et suffisamment libres pour se tromper sans qu’un fonctionnaire soit chargé de penser à leur place. Car la véritable souveraineté cognitive ne consiste pas à protéger une population contre les idées que le pouvoir juge dangereuses. Elle consiste à donner à chacun les moyens intellectuels de juger lui-même.

Il faut protéger les enfants contre la prédation numérique. Il faut protéger les citoyens contre la manipulation algorithmique. Mais il faut également protéger les enfants et les citoyens contre tous ceux qui, au nom de leur protection, rêvent d’obtenir les clés de leur cerveau. Car après avoir nationalisé les frontières, sécurisé le territoire et surveillé les réseaux, il ne faudrait pas que l’État découvre un ultime territoire à administrer : celui de nos consciences, à commencer par celles de la jeunesse algérienne.

La véritable souveraineté cognitive ne réside pas dans la tutelle de l’État sur le cerveau de ses citoyens, mais dans la capacité de chaque jeune à penser par lui-même, librement, y compris au risque de l’erreur, de la contestation et de la dissidence.

Khider MESLOUB

Source : Les 7 du Quebec

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