Langage obscur

Notre ami « RIEN », fidèle lecteur de Profession-Gendarme, m’offre ce jour en cadeau ce merveilleux conte que je désire partager avec vous tous.

Merci à « RIEN » pour ce cadeau de l’histoire de la vie.

Langage obscur

Cette histoire commence juste à l’instant où Joseph, un jeune berger, garde le troupeau de son maître dans un pré, à la lisière de la forêt, il est midi il vient de finir de déjeuner, il s’assoit à l’ombre contre un arbre et ne sait pas trop quoi choisir entre veille et sommeil. Des mouches l’agacent qu’il chasse du revers de la main quand soudain au moment où il s’apprête à tomber du côté du sommeil, voilà qu’il entend venu du fond de la forêt, un long sifflement. Alors il se dresse, il écoute, et il se dit je n’ai jamais entendu un bruit pareil. Il s’approche près de la lisière de la forêt, il franchit les premiers buissons, puis le premier rideau d’arbres, et à peine a-t-il franchi le premier rideau d’arbres que le sifflement se fait de plus en plus pressant, mais fascinant aussi, captivant, envoutant, au point que Joseph se sent attiré vers lui, sa tête lui dit « attends », ses pieds lui disent « avance ». Il s’avance sans pouvoir résister vers ce sifflement, avec son bâton, il parvient au seuil d’une clairière. Et là, il s’arrête. Car au centre de cette clairière vous savez ce qu’il y a ? Un cercle de flammes ! Et au centre de ce cercle de flammes, vous savez ce qu’il y a ? Un serpent ! Et le serpent voyant Joseph dresse sa tête au-dessus des flammes et à voix humaine lui dit :

homme, au nom de Dieu, sauve-moi.

Alors Joseph se dit voilà qu’on m’appelle au nom de Dieu, alors il faut que j’y aille. Alors il s’approche près des flammes, il tend son bâton, et voilà que le serpent s’enroule autour du bâton de Joseph, puis du bras de Joseph, puis du cou de Joseph, puis du thorax de Joseph et Joseph se sent étouffé et il dit :

Seigneur voilà qu’on m’a appelé en ton nom, je suis venu et je vais mourir pour cela.

Alors le serpent s’adresse encore à Joseph, à voix humaine, et lui dit :

Homme ne crains pas. Ne crains pas car si je te tiens ainsi, ce n’est pas que je te veuille du mal. Non. Je suis le fils du roi des serpents et tu dois me ramener au palais de mon père.

Le palais de ton père ? dit Joseph, mais je ne sais pas où il est !

Qu’importe dit le fils du roi des serpents, je te guiderai.

Et ils s’avancent dans la forêt, et le serpent toujours enroulé autour de la poitrine de Joseph, tend la tête à droite et Joseph va à droite, le serpent tend sa tête à gauche et Joseph va à gauche. Le serpent tend sa tête de ci de là et Joseph va de ci de là. Et ils s’enfoncent dans la forêt, de plus en plus jusqu’à parvenir dans un lieu où les oiseaux ne chantent plus. Ils poursuivent leur chemin jusqu’au cœur de la forêt jusqu’à parvenir dans un lieu où le soleil ne tombe que le long des fils d’araignée. Il s’enfoncent encore jusqu’à parvenir devant un immense portail. Là ils s’arrêtent. Car c’est un bien étrange portail. En vérité, ce portail est fait de milliers de vipères enchevêtrées… Joseph s’arrête.

Alors le fils du roi des serpent s’adresse encore à Joseph à voix humaine et lui dit :

homme, nous voici parvenus au palais du roi, mon père. Mon père, tout à l’heure, en récompense de m’avoir sauvé, t’offrira tous les trésors que tu voudras. Mais si tu veux m’en croire, refuse ! Refuse tout ce qu’il te proposera et demande lui une chose, une seule chose, demande-lui de te donner le langage obscur.

Le langage obscur ? dit Joseph ! Voilà qui n’est pas très clair, mais si c’est ce qu’il faut que je demande, alors je le demanderai.

Le fils du roi des serpents pousse un sifflement et le portail de vipères se défait, disparait dans les buissons alentours et Joseph entre dans le palais du roi des serpents. Oh c’est un bien étrange palais. En vérité il est aussi haut, aussi profond qu’une cathédrale. Les piliers de cette cathédrale sont des arbres millénaires. La voûte de cette cathédrale est de feuillages, ses murs sont de brumes et au fond, tout au fond est le trône du roi des serpents, un trône de racines. Et sur ce trône de racines est assis le roi des serpents. Et son aspect est si terrifiant, qu’en s’approchant du trône, Joseph ferme les yeux, et il se prosterne devant le roi des serpents. Et voilà que soudain, Joseph entend au-dessus de sa tête la voix du roi des serpents qui lui dit :

homme tu as sauvé mon fils. Que veux tu en récompense ? Un coffre d’or ?

Non, dit Joseph.

Deux coffres d’or ?

Non dit Joseph.

3 coffres d’or, avec des diamants, des pierres précieuses ?

Non dit Joseph. Tout ce que je veux c’est le langage obscur.

Le langage obscur tonne et gronde la voix du roi des serpents au-dessus de la tête de Joseph. Mais sais-tu bien ce que tu me demandes là ? Homme, sais-tu bien que si je te donne le secret du langage obscur, tu ne devras jamais le révéler à personne, sous peine de mourir, sur l’heure. Or c’est bien connu, les hommes ne savent pas garder un secret.

Je veux le langage obscur, dit Joseph, obstiné. Rien d’autre.

Très bien, lui dit le roi des serpents au-dessus de sa tête. Tu veux le langage obscur, tu l’auras. Approche ton visage.

Et Joseph approche son visage les yeux fermés près de la tête du roi des serpents et il sent s’enfoncer dans son oreille droite la langue du roi des serpents, puis il sent s’enfoncer dans son oreille gauche la langue du roi des serpents et Joseph entend le roi des serpents qui lui dit :

Homme tu as voulu que je te donne le langage obscur. Maintenant tu l’as. Va !

Et Joseph se redresse, remercie le roi des serpents, dit au revoir au fils du roi des serpents. Il quitte le palais et voilà Joseph qui court, qui court et qui s’émerveille, car la rumeur du vent dans les feuillages des arbres que tout le monde entend n’est plus une rumeur ordinaire, non, c’est un langage , et un langage que Joseph comprend, comme il comprend le langage des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, le hululement des hiboux, le silence des coquelicots, même le silence des cailloux est un langage, et Joseph entend tous ces langages et le voilà qui court, qui danse, qui chante, qui papote et bavarde avec la nature entière et chantant, dansant avec toute la nature, il parvient à la lisière de la forêt.

Eh bien dans le pré ! Là où il a laissé son troupeau. Le troupeau est toujours là, à paître l’herbe. Et l’arbre, auprès duquel il allait faire sa sieste ? Il est toujours là, lui aussi. Alors à nouveau il s’allonge à l’ombre de l’arbre et à nouveau il hésite entre veille et sommeil, et à nouveau des mouches viennent l’agacer et Joseph les chasse comme ça d’un revers de main et voila que juste à l’instant où il va basculer du côté du sommeil, voilà qu’il entend sur la branche de l’arbre, une pie jaser et un corbeau croasser. Enfin pour vous et moi, pour le commun des mortels, cette pie jase et ce corbeau croasse, mais pour Joseph, ces deux oiseaux discutent, ils parlent et Joseph comprend tout ce qu’ils se disent.

Et le corbeau dit à la pie :

Tu vois là-bas, là où est couchée la chèvre noire ? Eh bien je ne sais pas si tu te rappelles, mais là où est couchée cette chèvre noire, c’est sur une dalle et sous cette dalle est un caveau et dans ce caveau il y a un immense trésor et bien là sont des vers délicieux, probablement les meilleurs du coin !

Et Joseph entend cela et il se dit mais enfin là où est couchée la chèvre noire, c’est sur une dalle de caveau et dans le caveau il y a un immense trésor, mais ça m’intéresse !

Et il redescend en courant chez son maître et Joseph dit :

Maître, prends un chariot, une pioche, j’ai quelque chose à te montrer.

Ils reviennent au pré, là où était couchée la chèvre noire. Ils lèvent la dalle et découvrent un trou, et au fond de ce trou est un coffre. Ils remontent le coffre sur l’herbe, ils l’ouvrent, et là ils le découvrent débordant de pièces d’or, de diamants, de pierres précieuses. Ils restent là à s’émerveiller un moment puis le maître de Joseph, qui est un bon maître (ça arrive !!!) lui dit :

Écoute je suis riche, je n’ai besoin de rien, toi tu es pauvre tu as besoin de tout, et puis après tout c’est toi qui l’a trouvé ce trésor alors prends-le, prends-le, il est à toi. Achète une ferme, des champs, des vignes, des troupeaux de chèvres, des brebis, des chevaux, engage des bergers, des palefreniers, des agriculteurs puis prends femme, tiens ma fille est à marier, si tu veux, épouse-là !

Et Joseph fait ainsi. Il achète une ferme, des champs, des vignes, des troupeaux de chèvres, de brebis, de chevaux, engage des bergers, des palefreniers, des agriculteurs puis épouse Marie, la fille de son maître.

Nuits et jours les firent heureux, jusqu’au Noël prochain. Et quand vient le temps de Noël, Joseph pense aux bergers, à ses bergers à lui qui sont là-haut dans la montagne et Joseph se souvient du temps où il n’y a pas si longtemps où lui même était berger, et Joseph se souvient de sa solitude, de sa tristesse, de sa mélancolie quand il devait garder les bêtes pendant que sa famille, ses amis réveillonnaient dans les villages, et il se dit qu’il n’aimerait pas que ses bergers à lui puissent être tristes et chagrin comme il avait pu être lui même.

Alors il dit à sa femme,

Fais seller ta jument, je vais faire seller mon cheval et nous allons porter quelques cadeaux, quelques victuailles, quelques bonnes bouteilles pour que nos bergers réveillonnent, comme tout bon chrétien.

Et ils font ainsi, l’une sur sa jument l’autre sur son cheval, ils montent dans la montagne et Joseph dit à ses bergers :

Voilà, ce soir c’est la nuit de Noël, donc mangez, festoyez, ce soir c’est moi qui garderai les troupeaux.

Et le lendemain matin, Joseph et Marie redescendent vers la vallée. Il chevauchent la lande quand soudain Joseph remarque que la jument de son épouse traîne, ralentit, et voilà que Joseph entend son cheval dire à la jument :

Allons, presse-toi un peu, sinon on n’arrivera jamais avant la nuit.

Et il entend la jument répondre au cheval :

Tu as beau jeu de parler comme tu le fais. Toi tu ne portes qu’une seule charge, moi j’en porte trois !

Comment ça, trois ? répondit le cheval.

Oui ! Trois charges. Le poulain que j’ai dans le ventre, la femme que j’ai sur le dos et l’enfant dans le ventre de cette femme !

Et Joseph entend cela et le voilà qui part d’un grand éclat de rire, l’éclat de rire d’une homme qui apprend qu’il va bientôt être père. Et Marie entendant l’éclat de rire de son mari de Joseph, pousse sa jument jusqu’à hauteur de son mari et lui dit :

Dis, pourquoi tu ris ?

Ah ! ça je ne peux pas te dire pourquoi je ris.

Comment ça tu ne peux pas me dire pourquoi tu ris. Je viens à l’instant de t’entendre rire aux éclats et tu ne peux pas me dire pourquoi ?

Eh bien non ! Je ne peux pas te dire pourquoi. Voilà !

Alors là, je ne sais pas si vous savez comment sont les femmes, en général, hein, pas ici, bien sûr, mais en général. En général il suffit que l’on dise qu’on ne peut pas leur dire pourquoi on a ri pour qu’elles ne veuillent plus savoir qu’une seule chose : pourquoi on a ri. Et la voilà qui se met à harceler Joseph.

Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu ris, tu me caches quelque chose, d’ailleurs il y a quelque temps que tu as changé, je m’en suis aperçue, il y a une autre femme là-dessous, tu ne m’aimes plus…

Enfin bref, vous connaissez la chanson soit pour l’avoir entendue, soit pour l’avoir chantée vous-même, hein ! L’une harcelant l’autre, les voilà qui arrivent dans la cour de la ferme, et parvenus dans la cour de la ferme, Joseph est tellement excédé par le harcèlement incessant de son épouse qu’il lui dit :

Je ne peux pas te dire pourquoi j’ai ri, parce que si je te disais pourquoi j’ai ri, je mourrais, voilà. Alors qu’est-ce que tu préfères ? Que je meure ou que je te dise pourquoi j’ai ri ?

Et vous savez ce qu’elle lui répond ? Vous le savez, hein !

Meurs si tu veux, mais moi je veux savoir pourquoi tu as ri !

Très bien lui dit Joseph. Très bien. Puisque que tu veux savoir pourquoi j’ai ri, et que je mourrai après, permets que je prenne congé du monde.

Il va chez son menuisier. Se fait tailler un cercueil à sa mesure. Joseph revient chez lui avec son cercueil sur le dos, il le pose devant sa porte, il se couche là, dans le cercueil, il dit adieu au ciel et aux oiseaux dans le haut du ciel, aux nuages, aux champs, aux vignes, à son vieux chien qui est là, son vieux chien qui est tellement malheureux de perdre son maître, que Joseph dit à Marie,

Tiens jette un croûton de pain à cette pauvre bête c’est le dernier cadeau qu’elle aura de moi.

La femme jette un croûton par la fenêtre. Mais le chien est tellement triste du départ de son maître qu’il n’a pas le cœur à goûter ce croûton. Par contre, le coq de la basse cour qui passe par là, voit le croûton, se précipite et donne du bec vigoureusement, goulûment. Alors Joseph entend le chien dire au coq :

Alors là vraiment notre maître est en train de mourir et toi tu as encore le cœur de festoyer sous son nez. Tu n’as pas honte !

Et il entend le coq répondre au chien :

Mais si notre maître meurt, c’est de sottise et moi je ne vais pas pleurer un homme qui meurt de sottise. Tiens, moi qui te parle, ce n’est pas à une femme que j’ai à faire chaque jour dans la basse-cour, c’est à cent femmes, et si j’étais aussi sot qu’il l’est, il y a longtemps que je n’aurai plus une plume sur le dos ! Mais tout de même à son âge, il devrait savoir ce qu’il faut à sa femme. Une bonne volée de bois vert pour lui faire passer l’envie de poser des questions qu’elle ne doit pas poser !

Et Joseph entend cela, et il se dit : mais il a raison, il a mille fois raison ce bougre.

Joseph sort de son cercueil, casse une branche de l’amandier d’à côté de sa maison, brandit le bâton, et dit :

Tu veux savoir pourquoi j’ai ri, tu veux savoir pourquoi j’ai ri ?

Et juste à l’instant où il va abattre le bâton sur le dos de sa femme, Marie lui dit :

Attends, attends je vais te raconter une histoire.

Car juste à cet instant, Marie vient juste d’avoir cette sorte de pressentiment, ce savoir de source sûre, cette intuition qu’il ne peut être qu’aux femmes d’ailleurs… Elle vient de sentir qu’elle porte un enfant dans le ventre. Alors elle dit à son mari :

Joseph, viens écouter l’histoire.

Elle prend le visage de Joseph à deux mains, et le colle contre son ventre. Joseph colle son visage contre le ventre de Marie, et il écoute l’histoire…

L’histoire qui se dit sans paroles, l’histoire de la vie…

Voilà !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *