THÉORIE DU GENRE : SYMPTÔME DE LA DÉGÉNÉRESCENCE CIVILISATIONNELLE OCCIDENTALE

Par Khider Mesloub.

Dans le monde occidental en pleine dégénérescence, une partie croissante des individus, profondément intégrés à l’ordre marchand et privés de toute perspective historique collective, ne cherche plus à transformer le monde mais à se transformer elle-même. Faute d’horizon politique émancipatrice, l’énergie autrefois portée vers les luttes sociales se replie sur l’individu, son corps, son identité, ses désirs immédiats. Le capitalisme sénile pousse ainsi chacun à se vivre comme un projet personnel permanent à remodeler, corriger, réinventer.

Dans ce contexte, le corps devient un terrain d’expérimentation identitaire et de consommation. La morale elle-même cesse d’être pensée comme un cadre collectif structurant pour être réduite à une somme de préférences individuelles fluctuantes.

C’est dans ce contexte de reflux des projets collectifs émancipateurs qu’il faut inscrire l’offensive des théories identitaires contemporaines, dont la théorie du genre, où l’identité sexuelle tend de plus en plus à être présentée comme une construction subjective librement modifiable. Les débats autour du changement de sexe, y compris chez les mineurs et les adolescents, cristallisent aujourd’hui ces profondes mutations anthropologiques, culturelles et politiques qui traversent les sociétés occidentales contemporaines.

En effet, dans le monde occidental contemporain, frappé par une crise historique profonde du capitalisme et par l’effondrement de toute perspective collective émancipatrice, une forme « d’aporie civilisationnelle », une mutation anthropologique majeure, semble s’opérer sous nos yeux. Les sociétés occidentales autrefois traversées par de grands conflits sociaux, par des projets révolutionnaires, par des aspirations collectives à transformer l’ordre du monde, paraissent désormais enfermées dans un individualisme sans horizon historique. L’idéal de transformation sociale recule à mesure que progresse l’intégration des individus au système marchand. L’imaginaire politique s’étiole. La contestation elle-même se trouve progressivement absorbée, recyclée et neutralisée par le capitalisme sénile contemporain.

Dans ce contexte de désagrégation idéologique, l’individu occidental, privé de grandes causes collectives, tend de plus en plus à reporter sur lui-même les aspirations autrefois dirigées vers la transformation du monde social. Ne pouvant – ou ne voulant – remettre en cause les structures économiques, les rapports de domination ou l’organisation générale de la société capitaliste, il se replie sur la seule réalité qu’il croit encore pouvoir maîtriser : son identité personnelle, son apparence, son corps, sa subjectivité intime. Le terrain de la conflictualité se déplace ainsi du champ social vers le champ identitaire et psychologique.

Le corps comme dernier territoire politique

L’individu contemporain, incapable de transformer un système économique devenu à ses yeux aussi écrasant qu’intouchable – ce capitalisme sénile désormais présenté comme un horizon indépassable, voire naturel – retourne progressivement sa volonté de puissance contre lui-même, contre son propre corps, contre son identité intime.

Le repli obsessionnel sur le « moi » constitue ainsi moins un signe de liberté conquise qu’un aveu d’impuissance politique historique. Nous assistons à un déplacement majeur de la conflictualité sociale : le passage de la lutte des classes à la « lutte des identités ». Faute de perspectives révolutionnaires, de projets collectifs cohérents ou d’horizons historiques émancipateurs, l’énergie sociale se fragmente, se privatise et se psychologise. L’ancienne contestation dirigée contre les structures économiques et les rapports de domination se replie désormais sur l’individu lui-même. Le corps devient alors le dernier territoire sur lequel l’individu occidental croit encore pouvoir exercer une souveraineté. Puisqu’il ne peut (veut) plus transformer le corps social, il transforme son corps personnel, métamorphose son apparence, son genre, son identité ou sa subjectivité intime. Le corps cesse d’être une donnée biologique relativement stable pour devenir un projet personnel malléable, un espace d’expérimentation identitaire permanent soumis aux logiques du désir individuel et de l’auto-construction narcissique.

Dans le même mouvement où la société occidentale entreprend de « débiologiser » le sexe, désormais présenté comme une construction subjective et socialement modulable, elle naturalise parallèlement le capitalisme, traité non plus comme un système historique transitoire mais comme un horizon indépassable de l’organisation humaine. Ainsi, tandis que les réalités biologiques sont de plus en plus relativisées, déconstruites ou reconfigurées au nom de la fluidité identitaire, les structures économiques du capitalisme, elles, échappent largement à toute remise en cause fondamentale. Le marché, la concurrence, l’accumulation du profit, l’ordre marchand et les guerres qui les suivent comme leur ombre sont désormais présentés comme des données naturelles, quasi immuables, relevant d’une nécessité objective plutôt que d’un système historique produit par des rapports sociaux déterminés.

Ce paradoxe est révélateur de l’époque : tout devient discutable, transformable, déconstructible, révolutionnable, sauf le capitalisme lui-même. Les identités sexuelles peuvent être redéfinies, les normes anthropologiques remodelées, les repères symboliques dissous, mais l’ordre économique dominant demeure sanctuarisé. Plus la société occidentale proclame la fluidité généralisée des identités, plus elle rigidifie l’ordre marchand qu’elle présente comme l’unique cadre possible de l’existence humaine. En Occident, le sexe devient une construction variable ; le capitalisme, lui, devient une seconde nature.

L’individu occidental n’est plus en conflit avec la société qu’il juge répressive mais avec son propre corps, qu’il perçoit désormais comme biologiquement contraignant, voire incompatible avec son identité subjective. Le corps devient alors un objet central de remodelage permanent. Dans une civilisation dominée par le culte de l’individu-roi, chacun est sommé de se concevoir comme une entité à reconstruire continuellement : transformer son apparence, modifier ses comportements, réinventer sa personnalité, redéfinir son identité sexuelle, remodeler son existence comme un produit adaptable aux désirs du moment.

Le capitalisme occidental décadent ne se contente plus d’exploiter la force de travail ; il colonise désormais l’intimité même des individus, leurs affects, leurs perceptions, leur rapport au corps et à l’identité.

Le corps comme nouveau marché capitaliste

Pour demeurer fidèle à l’analyse matérialiste de l’histoire, en dernier ressort l’explication de ces transformations demeure, pour nous, profondément économique. Le capitalisme contemporain, arrivé à un stade avancé de saturation marchande, a besoin d’ouvrir sans cesse de nouveaux espaces de valorisation et de nouveaux marchés.

Après avoir colonisé les territoires (colonisation), le temps libre, les loisirs, les désirs (la pornographisation de la société) et l’ensemble de la vie quotidienne, il étend désormais son emprise jusqu’à l’identité elle-même, notamment sexuelle. Sous couvert de libération individuelle et d’émancipation des normes traditionnelles, l’individu occidental contemporain se retrouve de plus en plus dépendant des structures médicales, technologiques et bureaucratiques qui encadrent la transformation de son corps et de son identité : traitements hormonaux, chirurgie, suivi psychologique, dispositifs administratifs, plateformes numériques, industries pharmaceutiques et économie de l’image de soi.

Transformer son identité devient alors un processus impliquant consommation, assistance technique et intégration accrue aux dispositifs marchands contemporains. Pour accompagner cette extension du marché identitaire et biomédical, les États occidentaux intègrent désormais certaines de ces transformations aux dispositifs publics de prise en charge sanitaire et administrative. Les transitions de genre, les traitements hormonaux ou certaines interventions chirurgicales tendent ainsi à être directement financés par les structures médico-psychologiques publiques, notamment la sécurité sociale. Ce qui est présenté comme une conquête de liberté vis-à-vis des contraintes sociales et biologiques tend ainsi à produire une nouvelle forme de dépendance à l’égard du complexe médico-industriel et pharmaceutique contemporain. L’individu croit s’émanciper ; il s’insère en réalité toujours davantage dans les réseaux de contrôle, de consommation et de gestion produits par le capitalisme sénile contemporain.

Cette dynamique favorise l’essor de nouvelles doctrines identitaires qui tendent à dissocier toujours davantage les réalités biologiques des constructions subjectives. La théorie du genre s’inscrit dans ce contexte historique précis. Initialement présentée comme un outil critique destiné à analyser les mécanismes sociaux de domination et les rôles sexués imposés, elle tend désormais, dans certaines de ses formes les plus radicales, à promouvoir l’idée que l’identité sexuelle relèverait essentiellement d’une autodétermination individuelle indépendante de toute réalité biologique stable. Le sexe lui-même se voit progressivement redéfini comme une donnée modulable, susceptible d’être réinterprétée, modifiée ou médicalement transformée selon le ressenti subjectif de chacun.

Dans plusieurs pays occidentaux, cette évolution culturelle s’accompagne désormais de politiques publiques, de dispositifs éducatifs et de campagnes médiatiques visant à banaliser les transitions de genre, y compris chez les adolescents et parfois chez les enfants. Toute interrogation critique sur les conséquences psychologiques, médicales ou sociales de ces transformations tend souvent à être disqualifiée moralement, comme si le débat rationnel lui-même devenait interdit. Nous avons affaire à une véritable dictature des doctrines identitaires, notamment la théorie du genre. Cette dictature s’accompagne de la criminalisation des opposants de ces doctrines identitaires. Une partie des classes dirigeantes culturelles et médiatiques occidentales présente ainsi ces mutations anthropologiques comme le signe ultime du progrès, de l’émancipation et de la modernité.

Pourtant, derrière le discours officiel de la libération individuelle, se profile également une société occidentale profondément atomisée, déracinée et désorientée, où l’individu isolé devient plus que jamais dépendant des structures marchandes, médicales, technologiques et bureaucratiques qui encadrent son existence. Plus les solidarités collectives s’effondrent, plus l’individu occidental contemporain se retrouve seul face à lui-même, condamné à chercher dans la transformation permanente de son identité une compensation symbolique au vide politique et existentiel produit par le capitalisme occidental décadent.

Ainsi, tandis que les inégalités sociales explosent, que les guerres se multiplient, que les conditions matérielles d’existence se dégradent et que les oligarchies économiques consolident leur domination à l’échelle mondiale, une partie importante du débat public occidental se trouve déplacée vers des questions exclusivement identitaires et subjectives. Le système peut alors poursuivre tranquillement sa logique de destruction sociale tout en donnant l’illusion d’une société en perpétuelle « libération ». Derrière cette agitation culturelle permanente se cache moins une véritable émancipation humaine qu’un symptôme supplémentaire de l’épuisement historique d’une civilisation capitaliste occidentale incapable désormais de proposer un projet collectif cohérent à ses propres populations. La « théorie du genre » et les nouvelles doctrines identitaires apparaissent alors non comme les fers de lance d’une émancipation humaine supérieure, mais comme des productions idéologiques caractéristiques d’un capitalisme occidental sénile en quête permanente de nouveaux marchés, de nouvelles fragmentations sociales et de nouveaux modes de neutralisation politique.

Une civilisation matériellement rassasiée et spirituellement épuisée

Ce basculement anthropologique trouve ses racines dans les transformations profondes du monde occidental contemporain. Dans les pays les plus développés, plusieurs décennies d’abondance matérielle relative, de confort technologique et de pacification sociale ont profondément transformé les comportements, les mentalités et jusqu’au rapport des individus à l’existence. Une partie importante des populations, habituée à vivre dans des univers saturés de marchandises, de loisirs, d’assistance technique et de sécurités matérielles, semble avoir progressivement perdu tout rapport tragique au monde, toute conscience aiguë des rapports de force historiques et des nécessités collectives qui structurèrent pourtant l’histoire humaine durant des siècles. L’individu occidental contemporain, constamment bercé par la société de consommation, protégé par un environnement technologiquement assisté et enfermé dans une logique de satisfaction immédiate des désirs, tend ainsi à se replier sur une existence de plus en plus narcissique, fragile et désincarnée. À mesure que disparaissent les grandes expériences collectives – luttes sociales, engagements politiques profonds, solidarités organiques, conscience de classe, sens du sacrifice révolutionnaire ou de l’effort historique – se développe un individu occidental psychologiquement désarmé, hypersensible, obsédé par lui-même et par la gestion permanente de son confort émotionnel.

Cette évolution produit ce que certains critiques de la modernité décrivent comme une forme d’atrophie civilisationnelle. Dans une large partie du monde occidental contemporain, la société matériellement suralimentée mais spirituellement vidée donne désormais l’impression d’avoir perdu toute vitalité historique. L’abondance permanente, loin d’avoir produit des individus plus autonomes et plus puissants, engendre des êtres dépendants, anxieux, infantilisés et incapables d’affronter la moindre contrariété sans assistance psychologique, médicale ou institutionnelle. Le confort lui-même devient alors un facteur d’affaiblissement anthropologique.

Dans le monde occidental contemporain, la valorisation croissante de la vulnérabilité, de l’hyperémotivité et du refus de toute contrainte s’inscrit dans une mutation culturelle plus vaste où les anciennes valeurs de discipline, d’endurance, de dépassement de soi et de résistance collective se trouvent progressivement remplacées par une culture du ressenti, de la fragilité psychologique et de la subjectivité permanente. Certains y voient le symptôme d’une société occidentale sénile et épuisée, incapable de produire autre chose qu’un individualisme hédoniste et une quête incessante de sécurité psychologique. Ce phénomène ne relève pas simplement d’une évolution morale ou culturelle isolée. Il s’inscrit dans la logique même du capitalisme occidental contemporain. Une population absorbée par la consommation, focalisée sur ses préoccupations identitaires, psychologiques ou corporelles, constitue une population largement neutralisée politiquement. Plus les individus se replient sur leur bien-être personnel et leurs micro-préoccupations subjectives, moins ils remettent en cause les structures économiques et les mécanismes de domination qui organisent réellement la société.

Ainsi, derrière l’image triomphante de l’Occident prospère et technologiquement avancé, certains perçoivent une civilisation en voie d’épuisement intérieur : matériellement puissante mais moralement désorientée, saturée de richesses mais privée d’élan fédérateur historique, peuplée d’individus toujours plus assistés, fragilisés et détachés des réalités collectives fondamentales. Sous les apparences de l’émancipation individuelle se profile ainsi une société occidentale toujours plus atomisée, peuplée d’individus isolés, fragilisés et dépendants du marché.

Le triomphe de l’individu-roi

Dans ces sociétés occidentales décadentes, leur petite personne est devenue le véritable centre de leur univers. En Occident, les grandes appartenances collectives se dissolvent progressivement – conscience de classe, solidarité populaire, engagement politique, destin historique commun –, l’individu contemporain tend à se vivre comme l’unique horizon de sens légitime. Tout converge désormais vers lui-même : ses émotions, ses désirs, ses frustrations, ses traumatismes, son identité, son image, son bien-être psychologique. Le monde extérieur n’est plus perçu comme une réalité à transformer collectivement, mais comme un simple décor destiné à satisfaire ses attentes subjectives.

Cette hypertrophie du moi constitue l’un des traits majeurs des sociétés occidentales contemporaines. L’individu n’est plus invité à se dépasser au service d’un projet collectif, d’une cause commune ou d’un idéal historique ; il est encouragé à se contempler sans cesse, à analyser ses ressentis, à revendiquer ses particularités, à transformer son existence intime en projet permanent d’auto-construction narcissique. Le culte du « moi » devient ainsi la forme psychologique correspondant parfaitement à une civilisation marchande fondée sur l’atomisation sociale et la concurrence généralisée entre individus isolés.

Les réseaux sociaux amplifient encore cette logique. Chacun devient à la fois consommateur et produit, spectateur et metteur en scène de sa propre existence. L’individu occidental contemporain passe son temps à exhiber son image, mettre en scène ses émotions, raconter ses états d’âme, surveiller la reconnaissance virtuelle accordée à sa personne. La frontière entre vie intime et représentation publique s’efface progressivement. L’existence elle-même devient spectacle permanent.

Dans un tel univers mental, les grandes questions historiques – exploitation économique, guerres impérialistes, destruction sociale, domination oligarchique, effondrement culturel ou écologique – tendent à passer au second plan derrière les préoccupations individuelles immédiates. Le narcissisme contemporain agit ainsi comme un puissant facteur de dépolitisation. Plus les individus sont absorbés par leur propre personne, moins ils développent une conscience globale des mécanismes sociaux qui déterminent pourtant leurs conditions d’existence.

Le capitalisme contemporain trouve d’ailleurs dans cet individualisme radical un terrain idéal. Un individu centré exclusivement sur lui-même, sur sa réussite personnelle, son identité particulière ou son confort émotionnel devient plus facilement manipulable, plus dépendant des dispositifs marchands et plus étranger à toute dynamique collective de transformation sociale. L’obsession du « moi » fonctionne alors comme l’une des formes les plus achevées de neutralisation politique moderne.

Ainsi se dessine une civilisation paradoxale : jamais l’individu occidental n’a autant parlé de liberté, d’autonomie et d’émancipation personnelle ; pourtant, jamais il n’a peut-être été aussi isolé, aussi dépendant psychologiquement et aussi éloigné des grandes réalités collectives qui façonnent le devenir historique des sociétés humaines.

L’Occident face au vide historique

À force de vivre dans des sociétés protégées de toute épreuve historique majeure, saturées de confort matériel, de loisirs et de consommation, une partie des populations occidentales a fini par perdre jusqu’au sens élémentaire de la dureté du réel. Les générations qui avaient connu la guerre, les privations ou les grandes crises collectives possédaient souvent une endurance morale, une discipline et une conscience du destin commun que les sociétés contemporaines semblent avoir largement dissipées dans l’individualisme hédoniste et le narcissisme consumériste. Non que la guerre ou la misère soient souhaitables – elles demeurent des tragédies humaines – mais les civilisations entièrement vouées au confort, à l’exemple de l’Occident, finissent par s’affaiblir intérieurement, incapables de produire autre chose qu’un individu fragile, assisté et psychologiquement désarmé face aux secousses de l’histoire.

Ce ne sont évidemment ni la guerre ni la misère qu’il faut souhaiter, mais force est de constater qu’une partie du monde occidental contemporain, durablement installée dans le confort matériel et la satisfaction consumériste, tend progressivement à perdre sa vigueur morale, sa conscience historique et jusqu’à sa capacité à affronter les épreuves du réel.

Khider MESLOUB

Source : Les 7 du Quebec

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