BLEU (la suite 10)

Par Pascal et Tristan Aulagner

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Photographe, idées noires, matins gris.

Il est 6 heures du matin, la ville s’éveille en cette fin de nuit, la circulation gagne en intensité progressivement alors que le flux de travailleurs reprend son ballet matinal habituel. Ces moments marquent les dernières heures d’une vacation qui tire à sa fin pour les équipages de « Nuiteux », vaillants hiboux gardiens de la tranquillité de nos nuits. C’est la dernière ligne droite nocturne, où la fatigue corporelle et l’épuisement émotionnel deviennent plus lourds à supporter. Au poste, les lumières criardes et administratives se rallument avec l’arrivée du personnel de nettoyage, s’efforçant de nettoyer la saleté inévitable déversée par l’activité nocturne, avec son lot de souillures immondes, de vomissures et d’autres déchets. Le bourdonnement de l’activité du commissariat s’intensifie progressivement avec l’arrivée de policiers matinaux profitant du calme encore relatif de la salle de sport. Pour certains, il reste encore des procédures de la nuit en attente, retardées afin de répondre toutes sirènes hurlantes à l’urgence d’appels à l’aide aux quatre coins de la circonscription. Ils en profitent pour retrouver la machine à café de la salle de repos, fumer une cigarette à l’écart dans la cour ou sur le parking, pour partager avec leurs collègues les récits des interventions les plus folles de la nuit. Temps de partage et d’échange entre novices et anciens croyant avoir tout vu lors de leurs longues carrières, mais qui arrivent encore à être surpris par la folie de ce qu’ils ont vécu durant la nuit. Retours d’expérience partagés permettant aux plus jeunes de profiter du regard de leurs aînés. Rares et courts moments de détente où le rire se transforme en thérapie permettant d’évacuer temporairement les épreuves nocturnes, mais toujours à l’écoute du moindre grésillement de leur radio. Avec un peu de chance, c’est la dernière intervention. Dernière d’une série de nuits enchaînées sans réel repos, dernière nuit épuisante avant l’espoir d’un ou deux jours de récupération salvatrice. Accidents de la route, violences conjugales, suicides, cambriolages, déclenchements d’alarmes : la litanie des appels d’urgence redémarre aux premières lueurs du jour après une trop courte accalmie. Dernière heure durant laquelle chaque équipage guette sur les ondes l’enchaînement des appels du CIC qui reprend avec le réveil de la ville. Tous espèrent secrètement que la prochaine mission ne sera pas celle qui les contraindra à faire plusieurs heures supplémentaires de procédures, alourdissant davantage les onze et bientôt douze longues heures déjà écoulées. C’est à ce moment de la nuit que l’accumulation de stress, de cris et de violence vient réclamer son dû, chez les plus jeunes comme chez les plus aguerris. C’est à ce moment que la fatigue devient dangereuse. Fatigue physique et épuisement mental sont toujours au rendez-vous lorsqu’il faut redoubler de vigilance, jusqu’au bout de la nuit et malgré l’envie de lever le pied, de rendre sa radio et son arme. De nombreux corps de métiers travaillent à ce rythme, où l’on accumule fatigue et horaires interminables, mais combien le font une arme à la ceinture, avec le risque de devoir s’en servir ? L’épuisement n’est jamais reconnu comme un facteur pouvant gravement altérer un jugement ou un réflexe dans la seule profession où le droit à l’erreur n’existe pas. Il est exigé d’un policier qu’il soit toujours irréprochable et parfaitement opérationnel, tel une machine, et cela même après les douze heures de terrain qui viennent s’ajouter aux deux ou trois nuits consécutives déjà effectuées. Heureusement arrive l’aube bleue et la rouge aurore, accompagnées de leur promesse de repos, ce bref instant où se croisent la nuit et la relève du jour, encore parfumée des senteurs agréables du petit matin contrastant avec les relents de sueurs, de feu et parfois de mort entachant les uniformes de nuiteux. La nuit salue le jour avant de se retrouver dans quelques heures pour une relève nouvelle. Transmission de consignes, fin de service, puis le calme de la vie normale, que chacun se promet de garder le plus loin possible de ces ténèbres ordinaires. Les paupières lourdes des hiboux se ferment enfin avec l’arrivée du soleil. Je pensais connaître le visage de la fatigue ; j’en étais très loin.

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Jeudi : 06H00

L’équipage rentra au commissariat tôt le matin, au terme d’une nuit sans lune. Ils n’avaient pas eu l’occasion de prendre la moindre pause depuis le début de la vacation, et les trois policiers se traînèrent jusqu’au poste, éreintés et l’air hagard. Tous souffraient intérieurement en pensant à la montagne de procédures encore à rédiger, les procédures qui s’accumulaient inéluctablement, quel que soit l’état du rédacteur.

Des taches de lumière dorée se dessinaient sur le sol du poste à mesure que le soleil se levait. Jacques jeta son sac dans un coin et s’écroula dans un fauteuil. Personne ne parlait. Bientôt, la brigade de jour arriverait, et eux seraient toujours à l’étage, à rédiger encore et toujours plus de paperasse.

Jacques crut tourner de l’œil en réalisant qu’il ne s’agissait que de la première vacation. La première… sur quatre. Il s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil en se demandant comment il pourrait bien s’en extirper.

Laurent, affecté au poste pour la nuit et donc encore frais comme un gardon, apparut le sourire aux lèvres, sous les regards torves de ses collègues rompus de fatigue et de tristesse.

— Jacques ! Viens fumer.

Celui-ci le contempla sans bouger. Laurent avait, fort heureusement pour lui, échappé à trois rixes, dont une particulièrement violente lors de laquelle les policiers s’étaient vus forcés de se replier, d’innombrables IPM et différends, des violences conjugales, trois refus d’obtempérer… Mais, s’il ne s’agissait que de ça, l’équipage aurait eu le sourire. Ils auraient été heureux d’avoir bien travaillé, heureux de finir et de rentrer chez eux pour une nuit diurne bien méritée. Non, il y avait pire, infiniment pire. Laurent avait aussi échappé au suicide d’un petit garçon de dix ans. Les cris de sa mère ne feraient jamais écho dans son cœur, pas plus que les prières vaines de son père.

— Viens !

Jacques se leva péniblement et suivit son collègue. Après tout, pourquoi pas ? Ça lui ferait peut-être du bien. Ils traversèrent le couloir donnant sur la cour. Laurent avait suffisamment de bon sens pour se taire, mais Jacques savait qu’il était prêt à écouter, si besoin. Arrivés au bout du couloir, Laurent lui tint la porte, puis s’éclipsa discrètement. Jacques resta planté là, bouche bée ; Lola, qui aurait dû être en vacances chez sa famille à l’autre bout de la France, se tenait adossée au mur, les bras croisés. Elle admirait le soleil levant et n’avait pas encore vu son mari. Il s’approcha doucement. Elle lui sourit et ils s’étreignirent avec une tendresse infinie.

— Laurent m’a prévenue, pour le petit, murmura Lola. Je suis désolée Jacques.

— Mais, quand est-ce que tu es revenue ? demanda-t-il, à la fois par curiosité sincère et pour changer de sujet.

— Je viens d’arriver, répondit-elle en indiquant d’un signe de tête la voiture garée devant le commissariat.

— Tu as conduit jusqu’ici… toute la nuit ?

— Bien sûr.

Il la serra à nouveau dans ses bras.

Au-dessus d’eux, un nuage noir et menaçant. De grosses gouttes de pluie commençaient à tomber, mais ils ne s’en souciaient guère. Jacques s’adossa au mur à côté de Lola, un bras autour de ses épaules. Elle posa sa tête contre lui. En silence, ils profitèrent de la compagnie l’un de l’autre. Elle, découvrant une infime partie de ce métier qu’elle ne pouvait réellement connaître. Lui, puisant sa force dans la chaleur de sa famille, son foyer.

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Dimanche : 11H00

Une ombre glissait sur la façade du commissariat ; une forme lourde et voûtée qui se rapprochait lentement, très lentement. Elle s’arrêta devant l’entrée principale, sans toutefois trop s’approcher, préférant pour l’instant rester en retrait dans la pénombre.

Seul sous les panneaux LED du poste d’accueil, Michel scrutait en vain la nuit au-delà de la fenêtre blindée. Il aurait tant voulu éteindre la lumière ; cette impression d’être vu sans voir le dérangeait au plus haut point et la lumière blanche et froide lui donnait la migraine. Mais c’était formellement interdit et il n’avait aucune envie de se faire sermonner, dans l’éventualité d’une visite impromptue d’un officier. Et encore moins d’écrire un rapport pour s’expliquer. Frustré, il se cala dans son fauteuil et sortit son téléphone, son seul rempart contre l’ennui absolu qu’était le rôle d’assistant du chef de poste en brigade de nuit.

Et puis il la vit. Son cœur rata un battement et il bondit du fauteuil ; une silhouette se dessinait dans l’encadrement de la porte, à peine visible dans le noir.

La surprise passée, Michel se reprit rapidement et, plissant les yeux, il comprit qu’il s’agissait d’une femme. Elle le regardait droit dans les yeux ; il frissonna en se demandant depuis combien de temps elle était là, mais appuya tout de même sur le bouton qui déverrouilla la porte. L’inconnue entra. Une fois dans le sas de sécurité, elle fit mine de pousser la deuxième porte, que Michel s’était bien gardé d’ouvrir. Il se pencha sur le micro devant la vitre sans-tain.

— Bonsoir Madame.

Elle ne le vit pas tout de suite et répondit en regardant le plafond.

— Bonsoir, dit-elle avec un fort accent que Michel ne reconnut pas.

— Que puis-je faire pour vous ? s’enquit-il.

— Je rentre.

— Non, pas encore. Dites-moi ce qui vous amène.

— Dormir.

— Pardon ?

— Je dormir.

— Euh… Désolé madame, mais c’est pas un hôtel ici.

— Mais…

— Est-ce qu’on peut faire autre chose pour vous ?

— Michel, ouvre-lui ! C’est madame Leblanc.

Claire venait d’apparaître derrière Michel. Il se tourna vers elle.

— Madame Leblanc ?

— Elle vient souvent dormir ici. Parfois elle va dans la salle d’attente des urgences mais quand il y a trop de monde, ou trop d’hommes, elle vient se mettre en sécurité ici. Tu peux ouvrir.

— Ah…

Il ouvrit la porte et, entendant le bruit familier du déverrouillage, Madame Leblanc sourit et entra. Sans la moindre hésitation, elle alla poser sur une chaise son sac à dos ainsi qu’une peluche qu’elle serrait entre ses bras, puis retira sa veste.

— La Alpha a enfin pu rentrer pour la pause, tu viens manger avec nous ? demanda Claire.

— Avec plaisir, mais… le poste ?

— J’ai la radio, dit Claire en la sortant de sa poche. Si on nous appelle j’entendrai. Viens.

Rongé par le remords d’avoir parlé ainsi à une femme qui cherchait un abri, Michel suivit Claire et se dirigea vers la cuisine. À mi-chemin, une pensée lui traversa l’esprit et il s’arrêta net.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Claire.

— Vas-y, je te rejoins.

Il fit demi-tour et regagna le poste. Madame Leblanc était toujours au même endroit, penchée en avant, immobile. Elle avait mis sa veste sur son dos et sa tête afin de se protéger de la lumière infernale tombant du plafonnier juste au-dessus d’elle. Michel hésita un instant, puis abaissa l’interrupteur avant de rejoindre ses collègues. Dans l’obscurité, les épaules de la jeune femme se détendirent et elle s’installa plus confortablement, en sécurité pour la nuit.

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Mardi : 22H00

Le Policier Adjoint, Tristan, caressait avec amour les plats préparés qu’il avait sortis pour les occupants de la première cellule de garde-à-vue. Deux barquettes ; poulet curry et pâtes aux champignons. Il avait beau, de par son expérience au poste de garde, connaître l’odeur répugnante de l’un et l’autre, ce soir-là il aurait englouti les deux en autant de bouchées, cartons inclus.

Depuis la salle de repos, il entendait le Chef occupé à finir son paquet de Princes. Il glissa le premier plat dans le micro-ondes en insultant Jacques. Ce dernier lui avait certes offert deux biscuits, mais c’était le paquet qu’il voulait. Son estomac grondait. La nuit dernière avait été si éprouvante que, arrivé chez lui, il s’était jeté sur son lit pour ne rouvrir les yeux qu’une heure avant sa prise de service ; pas le temps de manger, ni de cuisiner en prévision de cette nouvelle nuit. Bientôt, même le kebab serait fermé, et comme il ne pouvait quitter le poste, encore moins sortir seul du commissariat, il devrait attendre six heures de plus.

D’une humeur massacrante qu’il dissimula avec peine, il distribua poulet et pâtes aux deux jeunes, puis reprit sa place au poste, près du téléphone.

Il lorgnait les Princes lorsque l’OPJ de nuit, Philippe, entra et s’assit sur son fauteuil préféré. Contrairement à la plupart des OPJ, Philippe aimait passer du temps en compagnie de la brigade. Il n’était jamais à court de sujet de conversation, mais savait tout aussi bien écouter. Chose encore plus rare, plutôt que de rester cloîtré dans son bureau, il sortait patrouiller avec un enthousiasme sincère, sans le moindre complexe de supériorité. Il était pour Tristan le modèle du policier qu’il aspirait à devenir. Mais ce soir la conversation ne l’intéressait pas ; il avait faim.

— T’es tout pâle Tris, ça va pas ?

— Ça va, t’inquiète.

— Il a pas mangé, dit Jacques en lui jetant son dernier Prince.

L’OPJ jeta un œil à l’horloge.

— Minuit. Y’a plus rien d’ouvert pour commander ?

— Non.

— Y’a le kebab, dit Jacques.

— Je peux te prendre ton adjoint dix minutes Jacques ?

— Allez-y, je gère.

— Viens, prends ton gilet.

Tristan se redressa sur sa chaise.

— Vraiment ?

Sans répondre, Philippe s’empara des clefs de la voiture du Capitaine, absent à cette heure tardive. En sortant, ils entendirent Jacques rigoler.

— Un OPJ qui escorte un PA !

En route vers le burger qu’il sentait déjà, Tristan n’en revenait pas de sa chance. Jamais il n’aurait osé demander, et Philippe le savait.

— Je m’en fous des grades, c’est l’homme qui compte. Adjoint, Major, on est tous flics.

— Merci. Je savais plus quoi faire.

— Je sais, c’était écrit sur ton front !

— Jacques, dis-moi que j’ai mal vu. S’il te plaît, dis-moi que j’ai mal vu.

Jacques, la bouche pleine de frites, suivit le regard de Victor : assis à l’autre bout de la table, Laurent mordait dans un petit cheeseburger. Devant lui trônait une boîte en carton ; la boîte rouge et jaune emblématique du Happy Meal. Jacques faillit s’étouffer sur ses frites.

— Désolé de te décevoir…

Victor reposa son Royal Deluxe Bacon sur le papier d’emballage et dévisagea Laurent, qui, lui, ne prêtait attention qu’à son repas.

— Il bouffe un Happy Meal. Il bouffe vraiment un Happy Meal.

Jacques sentit venir la tempête. Si le tonnerre avait grondé à ce moment précis, la scène aurait été parfaite. Victor se leva et s’approcha de Laurent, tel un gros chat traquant un lapereau. Lorsqu’il fut tout près, Laurent avança sa chaise sans lever les yeux, pensant simplement que son collègue voulait passer.

Victor abattit son poing sur la table d’une telle force que Laurent lâcha le cheeseburger.

— Tu fais quoi là ? demanda Victor, en tentant de maîtriser sa voix.

— Euh… rien ?

— Tu manges quoi ?

— Ça.

Victor saisit le jeune Gardien par le col. Ce dernier fut tellement surpris qu’il ne réagit pas et se laissa traîner jusqu’au couloir.

— T’es en brigade de nuit maintenant ! Tu manges pas un Happy Meal ! T’es un HOMME !!! LES HOMMES ÇA MANGE PAS DES HAPPY MEAL !!!

— Mais…

— TA GUEULE !!!

Désormais seul dans la salle de repos, Jacques riait en piochant dans les frites de Victor.

Photographe, idées noires, matins gris

Le vieil homme avait marché toute la journée, perdu dans ses pensées, poursuivant un chemin inscrit dans sa seule mémoire. Marmonnant parfois quelques mots inintelligibles, jetés dans le vent à destination de fantômes échappés d’un passé lointain. Seulement couvert d’un léger gilet de laine malgré le froid et de ses chaussons habituels, il traversait la ville dans l’indifférence générale. Maigre silhouette anonyme et discrète, il marchait à petits pas tranquilles, ignorant l’agitation futile de la circulation. En début de nuit, un appel général fut envoyé sur les ondes à propos d’une disparition inquiétante, donnant la description approximative d’une personne manquante. Les différents équipages patrouillant sur la voie publique prirent note, sans avoir d’information précise sur une possible zone de recherche. Quelque part dans la ville, une famille attendait d’improbables nouvelles dans une angoisse croissante. Quelque part dans la nuit, un vieux monsieur cheminait vers son ancien atelier de mécanique, à la recherche d’un garage depuis longtemps démoli, souvenir d’une jeunesse heureuse. Fragile voyageur, en quête d’un souvenir de bonheur, potentielle proie égarée dans la nuit à la merci de tous les dangers. La joie et le bonheur simple d’avoir retrouvé ce voyageur tardif, de l’avoir raccompagné auprès des siens après s’être réchauffé en notre compagnie dans la voiture de patrouille. Les remerciements et les sourires, le soulagement de cette famille inquiète furent un véritable instant de satisfaction bercé du sentiment d’une belle mission de police secours accomplie. Un souvenir qui, pour une fois, ne sera pas enfermé dans une cage.

À suivre…

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