Les héros sont fatigués. Essai sur la jeunesse désabusée

Article rédigé le 12 août 2025 par Alexandre Raynor pour la Revue de la Nouvelle Droite Européenne

Brigitte Bouzonnie

Dans cet essai, Guillaume Faye explore l’évolution du concept de jeunesse dans la société moderne, retraçant sa transformation d’une phase organique de croissance et de responsabilité à un idéal marchandisé et artificiel. Il soutient que, historiquement, la jeunesse était une étape de transition marquée par l’aventure, le défi et la poursuite de la maturité. Cependant, avec l’essor de l’industrialisation et de la culture de consommation de masse, la jeunesse est devenue une construction sociale, d’abord romancée, puis commercialisée et finalement dépouillée de son potentiel révolutionnaire.

Faye critique la façon dont les conflits générationnels, les mouvements contre-culturels et la soi-disant libération de la jeunesse ont été cooptés au service d’un ordre mondial technocratique et commercialisé. Il examine deux mentalités émergentes chez les jeunes : le groupe de recentrage, qui recherche le confort et la sécurité au sein du système, et le groupe changeant, qui se désengage dans des sous-cultures fragmentées et égocentriques. Dans les deux cas, la véritable vitalité de la jeunesse, autrefois moteur du renouveau de la société, a été neutralisée.

En fin de compte, Faye met en garde contre le fait que la société contemporaine impose une fausse image de la jeunesse éternelle, superficielle et déconnectée de son véritable esprit de renouveau et de transformation. Pourtant, malgré cette artificialité, l’essai est porteur d’espoir : tant qu’il y aura ceux qui éveilleront les nouvelles générations à une compréhension plus profonde du but de la jeunesse, le cycle du renouveau pourra se poursuivre.

Publié originalement dans Éléments n° 43, octobre-novembre 1982.

Traduit par Alexander Raynor


Le passage de l’enfance à la maturité, la jeunesse, a toujours été perçu comme un temps d’éveil aux réalités du monde, une initiation, magnifiquement exprimée sous diverses formes par le mythe de Perceval dans la tradition européenne (ci-dessus : une scène de Perceval le Gallois, un film d’Éric Rohmer). Cependant, les idéologies égalitaires ont déformé les valeurs de la jeunesse, les transformant en simulacres creux et paralysants. Aujourd’hui, la jeunesse est réduite à un silence névrotique, une condition lourde de graves conséquences pour l’avenir de notre monde.

Chaque époque a la mythologie qu’elle mérite. La nôtre a fait de la jeunesse son idole omniprésente, à laquelle elle voue un culte permanent et obsessionnel. C’est comme si la première préoccupation de nos contemporains était d’être jeunes ou, à défaut, de paraître jeunes. Et c’est l’utilisation excessive de ce mot qui suscite – ou devrait susciter – la suspicion. Car il faut poser à la jeunesse la même question que Jean Baudrillard à propos de la nouveauté : dans un monde où tout se prétend nouveau, comment se fait-il qu’il y ait si peu de véritable renouvellement ?

De même, alors que la jeunesse prend une signification quasi magique, comment se fait-il que les valeurs dominantes qui façonnent la mentalité collective des jeunes – le confort, l’humanitarisme, l’assistance, etc. – soient si séniles ? Comment expliquer ce paradoxe d’une société qui exalte la jeunesse mais qui, dans son idéologie et ses valeurs, rejette le goût du risque, du défi et de la lutte ?

Mais d’abord, qu’est-ce que la jeunesse ? Éthologiquement, il correspond à la phase de formation de l’homme adulte, plus précisément au passage de l’enfance à la maturité. Au cours de cette période, qui s’étend largement de dix-huit à vingt-cinq ans, la physiologie humaine atteint son dynamisme maximal. L’homme, en tant qu’être d’une juvénilité persistante, éprouve au cours de cette étape un besoin de curiosité et d’aventure, parfois jusqu’au sacrifice de soi. Et lorsqu’il atteint la maturité, il conserve, c’est ce qui le distingue des animaux, ces qualités de jeunesse : la soif d’expérience et l’amour du risque. Car c’est un être qui n’est jamais tout à fait complet.

Il n’est donc pas surprenant que de nombreuses cultures aient représenté « l’homme idéal » en tant que jeune individu. C’est l’âge du kouroi, que l’on peut admirer au musée du Parthénon ; c’est aussi l’âge des guerriers chinois représentés dans les gravures de l’ère Ming.

Pourtant, dans les sociétés traditionnelles, celles qui ont précédé la révolution industrielle, les gens ont assumé des responsabilités à un âge beaucoup plus précoce. Il n’y a pas eu de phase de transition entre l’enfance et l’âge adulte. À Rome, on passait directement de la toga praetexta à la toga virilis à l’âge de dix-huit ans. Au Moyen Âge, dès qu’un apprenti commence à travailler, quel que soit son âge, il s’intègre dans le monde des adultes.

Les généraux de Bonaparte avaient souvent entre vingt et vingt-cinq ans, tout comme les hiérarques de la bataille de Cunaxa décrits par Xénophon, qui menèrent les troupes de Sparte dans la bataille. Les valeurs de la jeunesse étaient organiquement ancrées dans le tissu social, aux côtés de celles de la maturité et de la vieillesse, qui incarnaient la réflexion et l’expérience. Chacun équilibrait les autres, sans conflit.

Certes, la jeunesse avait sa place dans les festivités traditionnelles, mais pas en tant que groupe d’âge distinct au sens moderne (on parle aujourd’hui d’un « troisième âge »). Ces rassemblements servaient souvent à rassembler des jeunes en âge de se marier ou ceux qui atteignaient l’âge de porter les armes. La jeunesse, à cette époque, signifiait le contraire de ce qu’elle est aujourd’hui : non pas une seconde enfance prolongée, mais une entrée dans le monde des hommes, dans le monde réel. En bref, il n’y avait pas de concept de jeunesse tel que nous l’entendons aujourd’hui, mais la juvénilité imprégnait les valeurs sociales.

C’est à partir de l’ère romantique, et surtout avec la révolution industrielle, que la jeunesse a émergé à la fois comme une classe sociale distincte et une valeur en soi.

L’allongement de la durée de vie moyenne retarde l’âge auquel les responsabilités sont assumées. Une étape intermédiaire s’est progressivement installée entre l’enfance et la vie professionnelle. Dans les sociétés traditionnelles à faible niveau de scolarité, les connaissances étaient transmises au sein de la communauté, en mélangeant tous les groupes d’âge. Cependant, à partir du XIXe siècle, l’éducation obligatoire et le service militaire, combinés à l’essor de la famille nucléaire, ont isolé fonctionnellement les jeunes du reste de la société. Dans le même temps, la société a commencé à adopter une structure gérontocratique : les carrières sont devenues basées sur l’ancienneté et des seuils d’âge minimum ont été établis pour les postes de responsabilité.

En 1890, les livres sur l’adolescence devenaient de plus en plus courants.1 La jeunesse, en particulier l’adolescence, est désormais perçue comme une valeur en soi, associée aux thèmes de l’aventure et de la guerre. Le mouvement scout a émergé, prenant une forme nettement paramilitaire. Le service militaire obligatoire a transformé les armées européennes en groupes de jeunesse nationaux plutôt qu’en forces professionnelles composées d’âges divers. Partout, des mouvements de jeunesse se sont développés, revêtant des uniformes et se proclamant agents du renouveau social et politique. Cette tendance s’est encore intensifiée après la Seconde Guerre mondiale.

À l’école et au lycée, les jeunes ont appris à vivre ensemble et à se reconnaître comme une catégorie sociale à part. Entre 1880 et 1910, la littérature se passionne pour l’adolescence et les études sur la jeunesse se multiplient dans la presse – cinq études de ce type sont publiées en France rien qu’en 1912. Raymond Radiguet et Colette, dans leurs romans, célèbrent le culte de la jeunesse comme « excusable de tous les excès », tandis que Montherlant constate en 1926 l’émergence d’un nouveau phénomène : « l’adolescentisme », nouveau rival du féminisme.

Entre-temps, le culte du sport et de l’olympisme est né, souvent lié à une exaltation de la jeunesse qui a parfois été interprétée – de manière séduisante – comme annonciatrice d’un renouveau païen. Cherchant à libérer la jeunesse des contraintes de la famille bourgeoise, Gide a déclaré : « Familles, je vous hais ! » Pendant ce temps, les régimes totalitaires émergents en Russie, en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Hongrie et ailleurs cherchaient tous à se présenter comme des « dictatures de la jeunesse ».

La modernité des nouvelles technologies, incarnée par les pionniers de l’aviation et les héros de la vitesse automobile, a été interprétée comme l’apanage de la jeunesse. Paradoxalement, il en va de même pour le désir de retour à la nature, illustré par des mouvements comme le Wandervogel en Allemagne. Dans les deux cas, il y avait le même élan vers une pureté sauvage et agressive, la même revendication que la jeunesse devait se réinvestir dans une fonction créatrice et guerrière qui avait été oubliée par le monde bourgeois.

Cependant, un changement de sens s’est produit, à peu près après la Seconde Guerre mondiale. Peu à peu, l’adolescence a laissé place à l’ère de l’adolescence. La jeunesse était maintenant absorbée dans la sphère marchande : idéologiquement et dans le discours, elle était glorifiée, mais en réalité, les valeurs de la jeunesse s’effondraient. Être jeune ne signifiait plus sacrifier sa vie pour une cause, mais plutôt consommer une sous-culture fabriquée spécifiquement pour les jeunes.

À l’instar de leurs armées – fonctionnelles et bureaucratiques malgré leurs jeunes recrues – les sociétés occidentales ont cherché à domestiquer la jeunesse, en réorientant le dynamisme d’avant-guerre de l’idée de jeunesse elle-même. À partir des années 1950, deux mouvements paradoxaux émergent : la jeunesse perd ses organisations et ses institutions, souvent jugées trop « militaristes » pour une société de consommation, mais dans le même temps, l’idéologie de la jeunesse est plus exaltée que jamais. La jeunesse est désormais considérée comme un groupe social distinct, doté de droits (la critique du « racisme anti-jeunes » émerge) et de sa propre culture, façonnée par l’adolescent d’inspiration américaine.

La jeunesse est devenue un substitut du prolétariat, et les adeptes de l’École de Francfort ont introduit le thème de la lutte générationnelle. D’une part, la société est devenue de plus en plus individualiste et l’organisation physique de la jeunesse a disparu. De l’autre, l’idéologie et la culture ont construit ce qui n’était finalement rien de plus qu’un simulacre de juvénile.

Ci-dessus : François Marceau, l’un des généraux les plus fougueux de la Révolution, mort à Altenkirchen (Allemagne) en 1796 à l’âge de 27 ans, alors qu’il commandait une division. Aujourd’hui, un jeune Saint-Cyrien du même âge ne peut guère espérer plus que le grade de capitaine. L’allongement de l’éducation a transformé les jeunes adultes en adolescents perpétuels. « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans n’est qu’un bon à rien », déclarait le général Lasalle à ses cavaliers. Au début du XIXe siècle, l’héroïsme, le courage et la jeunesse étaient des concepts indissociables.
Ci-dessus : Illustration de Plantu. Homme 1 : « Maintenant que j’ai fait 3 ans d’université*, 4 ans d’ENSAM (École Nationale Supérieure d’Arts et Métiers), 2 ans INSEAD (Institut Européen d’Administration des Affaires), mon doctorat en science-écologie, je pense à reprendre le travail. » Homme 2 : « C’est une belle aventure. » (* = « Arts et Métiers » se traduit littéralement par « arts & crafts » mais dans ce contexte, il fait référence à une « grande école » très sélective et prestigieuse ou à un établissement d’enseignement de haut niveau)

L’entrée sur le marché de larges groupes d’âge d’après-guerre a coïncidé, dans les pays occidentaux, avec l’émergence d’une culture de la jeunesse qui est apparue pour la première fois aux États-Unis. Lancée dans les années 1950 avec des films mettant en scène James Dean dans le rôle d’un héros rebelle, et perpétuée pendant trois décennies à travers la mode (jeans), la musique (rock, pop, disco, etc.), la nourriture et l’idéologie, cette culture de la jeunesse anglo-américaine et tournée vers l’international a servi à isoler les jeunes générations de leurs traditions nationales et à les intégrer dans la nouvelle société de consommation dominée par les normes culturelles américaines. Une nouvelle classe internationale a ainsi été créée, la première catégorie de consommateurs véritablement « occidentale ». L’idée de jeunesse d’avant-guerre a été réutilisée en véhicule commercial, son sens original s’est progressivement évidé, dépouillé de toute énergie révolutionnaire. Les générations nées après le traumatisme de la guerre avaient l’avantage particulier, par rapport à leurs parents, d’être plus facilement détachées de leurs traditions culturelles spécifiques. La soi-disant « culture de la jeunesse », soi-disant rebelle et libératrice, était en fait la première grande tentative de massification et d’homogénéisation culturelles et économiques, imposée à toute une génération test. Ce processus a atteint son apogée à la fin des années 1960 – à l’époque de Woodstock – au moment précis où le plus grand nombre de jeunes de vingt ans, une époque de malléabilité maximale, était présent. Depuis, le phénomène s’est atténué, mais la jeunesse reste le terrain d’expérimentation de l’occidentalisation, de ses tendances, de ses coutumes, de son mode de vie.

Il faut donc porter un regard critique et sceptique sur les doctrines de la « guerre générationnelle » prônées par des personnalités comme Marcuse, ainsi que sur la légitimité des mouvements de protestation qui ont mobilisé la jeunesse jusqu’au milieu des années 1970. Ces mouvements, ainsi que les cultures dites clandestines qui prétendaient rompre avec le monde bourgeois, ont non seulement été cooptés par le système mais, pire encore, lui ont donné un second souffle. En effet, la fonction de l’idéologie de la rupture générationnelle était d’intégrer la jeunesse – par l’acculturation – dans une nouvelle forme de capitalisme mondial, technocratique plutôt que patrimonial. Ce nouveau modèle reposait sur un style américanomorphe et des normes sociales permissives, spécialement conçues pour détacher les jeunes de leurs sensibilités ethno-nationales.

La rhétorique anti-bourgeoise et l’apparence révolutionnaire de la contre-culture ne doivent pas être trompeuses : elles promeuvent une idéologie de stupéfaction et des modèles qui mènent directement à l’hyper-individualisme et à la poursuite d’un bonheur superficiel. Theodor Adorno a au moins eu le mérite de démontrer que la musique rythmée n’était qu’un simulacre de rébellion, servant à démobiliser la jeunesse avant de lui apprendre à consommer.

Alors que le monde adulte continue de s’infantiliser, les jeunes sont de plus en plus adultes. En haut : Aux États-Unis, pendant les campagnes électorales, les adolescents se comportent comme de vrais journalistes, couvrant les conventions d’émissions de télévision destinées à d’autres enfants. En bas : Une troupe de scouts français en 1912. Dans l’entre-deux-guerres, les adolescents en uniforme occupent le devant de la scène, apprennent à vivre ensemble et forment peu à peu une véritable classe sociologique.

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les théories de la guerre générationnelle, des mouvements de protestation et du style rebelle des contre-cultures aient commencé à décliner au début des années 1980. Une fois l’intégration dans l’américanosphère réalisée, il n’était plus nécessaire de la revisiter – sauf sous des formes de plus en plus aseptisées, presque académiques et étrangement conservatrices. Une véritable contre-culture des jeunes générations, en perpétuel renouvellement, porteuse de thèmes véritablement mobilisateurs et de sensibilités aventureuses, serait profondément troublante pour le monde bourgeois humanitaire. Il est beaucoup plus commode d’embrasser l’individualisme de la fausse rébellion et de la pseudo-marginalité – partagés par la jeunesse « branchée » d’aujourd’hui et leurs parents de quarante ans, les anciens adolescents des années 1960, qui croient qu’ils sont restés jeunes alors qu’en réalité, ils ne l’ont jamais été.

Plusieurs études sociologiques contemporaines, dont celles du Centre de Communication Avancée, mettent en évidence l’émergence de deux nouvelles mentalités chez les jeunes : le recentrage, qui est la tendance majoritaire, et le shifting, encore minoritaire mais en croissance constante chez les moins de vingt ans.

La jeunesse recentrée revient au Système après s’y être opposée, car elle se rend compte peu à peu, consciemment ou non, qu’il a toujours porté ses valeurs. Déçus par les vertus du révolutionnisme, ces nouveaux petits-bourgeois ont conservé de la gauche ses idéaux humanitaires, écologistes et pacifistes. L’avenir qu’ils envisagent est un avenir où la paix doit être préservée à tout prix. Les valeurs dominantes ne sont plus la révolution sociale ou même l’ambition personnelle des jeunes cadres dynamiques, mais plutôt la sécurité et la tranquillité d’une vie privée sans contraintes, remplie de loisirs esthétiques, de temps libre abondant et de revenus suffisants. Les questions sociales ou nationales à grande échelle n’intéressent plus le groupe de recentrage, bien que, en tant que consommateurs avides de médias, ils versent toujours des larmes sur la Pologne et soutiennent constamment Amnesty International. S’ils s’engagent dans l’activisme, c’est pour des questions de qualité de vie, visant à construire une société apaisée et conviviale. Le dynamisme et le pouvoir collectifs sont rejetés par ces nouveaux adeptes d’un pétainisme cool. Passionnés de magnétoscopes et de magazines lifestyle, ils réservent leur imagination aventureuse à la bande dessinée ou aux palmiers du Club Med, faisant l’expérience de la libération sexuelle par procuration. Ils ont besoin d’un environnement rassurant et joyeux, que ce soit à la télévision, en musique ou dans les interactions sociales. Pour eux, la vie est avant tout une vie privée, un nid douillet ou un cocon, loin du chaos stupide de l’activisme et de la vraie compétition.

Après la Seconde Guerre mondiale, les jeunes Américains ont été saisis par un intense esprit de « rebelle sans cause » (ci-dessus : James Dean dans Rebel Without a Cause). Un mythe qui est revenu à la mode. Pendant quelques années, il avait été éclipsé par la vague hippie (ci-dessous : un festival du début des années 1970), une tentative infructueuse de remettre en question l’art de vivre américain. Se recentrant désormais sur eux-mêmes, les anciens hippies vendent des ordinateurs et des jeux vidéo à la nouvelle jeunesse.

Les métamorphes, qui représentent déjà 20 % des jeunes âgés de quinze à vingt-cinq ans, se distinguent des jeunes recentrés par leur désengagement. Ils ne protestent ni n’approuvent, ils se déconnectent. Ne sont même pas des utopistes, ils se replient dans le narcissisme, formant souvent des micro-groupes fragmentés avec leurs propres styles distinctifs. Leur créativité est souvent forte, mais elle est orientée vers la sphère individuelle ou la reconstruction de petits mondes faits de simulations et de rêves. À la fois enfants prolongés et adultes désabusés, ces jeunes deviennent schizophrènes en quelque sorte : ils travaillent, souvent dans des emplois temporaires, pour survivre, mais leur vraie vie est ailleurs. Mentalement détachés de leurs professions et de leur vie sociale, ils sont dans une perpétuelle recherche d’évasion, dérivant comme des rêveurs à travers une sorte de marginalité psychologique et d’indifférence sans résistance, ce qui n’empêche pas leur intégration sociale effective. Ils consomment toujours – parce qu’ils le doivent – et le font sans retenue. L’État-providence n’a pas grand-chose à redire à cette nouvelle jeunesse, dont la sécession interne laisse le champ libre aux dictatures administratives de l’appareil maternel de l’État. Leur ambition déclinante, leur égocentrisme et leur néo-tribalisme laissent présager une mentalité bien adaptée aux structures économiques d’une société socialisée et axée sur le marché, caractérisée par un taux de chômage élevé, une croissance lente des revenus et un système de protection sociale bureaucratique global.

C’est précisément de cette implosion du sens dont parle Baudrillard : au milieu de la prolifération fragmentée des styles, des caprices fétichistes et des valeurs intimes, il y a un silence retentissant – aucun discours, aucun projet, aucun idéal n’émerge de la jeunesse.

À notre époque, le grand silencieux n’est plus l’armée, mais la jeunesse elle-même, et pourtant, comme en compensation, tout parle de la jeunesse. Nous vivons une névrose de jeunesse.

La jeunesse est devenue une qualité en soi, purement extériorisée, tout comme elle cesse d’être un état d’esprit. Superficielle et physique, cette fausse jeunesse aspire à être éternelle, s’alignant parfaitement avec une société obsédée par le présent. Une véritable culture juvénile, au contraire, exigerait que l’adolescence soit un passage vers l’âge adulte, un état transitoire. Le véritable adulte – le vir des Romains, le kalos kagathos des Grecs – incarnait à la fois la vitalité dionysiaque et la maîtrise de soi apollinienne. Mais il n’a jamais cherché à rester jeune, mais plutôt, en devenant pleinement un adulte en contrôle de lui-même, il pouvait actualiser cette partie de son âme qui, quoi qu’il arrive, resterait toujours créative et jeune. Nous sommes aujourd’hui bien éloignés de cette conception organique de l’humanité…

À l’infantilisation du monde adulte s’oppose ce qu’on ne peut appeler – par un néologisme assez grossier – l’adultisation des enfants et des jeunes en général. L’enfant-roi des années 1950 et 1960 est devenu un jeune blasé, mais ses parents restent bêtement naïfs, lisant toujours Mickey Mouse. Ils jouent à être jeunes, croyant qu’il suffit d’adopter les vêtements, l’apparence ou le langage de la jeunesse pour rester jeune.

Ces traits enfantins de la culture de masse sont contrebalancés par une affectation généralisée de sérieux. La soi-disant libération des mœurs, méticuleusement programmée comme une nouvelle morale, dissimule à peine la rigidité des comportements sociaux. Les formalités sociales et le fonctionnalisme fragmenté de la vie quotidienne éteignent tout caractère ludique et spontané dans les interactions humaines. Le chant, le rire, le mime et les jeux de mots n’animent plus les relations sociales, qui peuvent sembler débridées mais qui sont, en réalité, piégées dans des circuits rigides. Les célébrations de la jeunesse consistent désormais en de mornes soirées dansantes ou de copulations électroniques à travers des simulateurs de guerre spatiale, les successeurs des flippers vieillissants.

La disparition de la juvénilité dans les interactions sociales correspond, d’ailleurs, à l’intellectualisme qui domine notre époque. L’esprit de la géométrie triomphe partout de l’esprit de subtilité, et la sphère littéraire dont parlait Aldous Huxley a été avalée par la culture mathématique. Les jeunes d’aujourd’hui sont, d’une part, excessivement formés en mathématiques, mais, d’autre part, entièrement néo-primitivistes dans leur langage, leur comportement, leur sens de la mode et leurs goûts musicaux. Dans le même temps, l’essor de la pensée hyper-analytique érode la spontanéité naturelle de la société dans son ensemble. La jeunesse moderne risque de devenir l’avant-garde d’une nouvelle bourgeoisie barbare, dévouée au confort et aux commodités électroniques, l’esprit confiné par le pragmatisme technologique, la sensibilité émoussée par l’exposition à la sous-culture américaine.

Rudimentaire mais prophétique, Reiser avait déjà compris en 1969 (ci-dessus : couverture de Hara-Kiri Hebdo) que les conséquences de mai 1968 seraient d’une tristesse déprimante (Chien : « Nous avons perdu tout goût pour tout… »). L’esprit de protestation s’est transformé en un anarchisme petit-bourgeois grognant. Sur le plan politique, les revendications se concentrent désormais uniquement sur l’amélioration du système plutôt que sur son remplacement (ci-dessous : illustration de Lauzier). Le Système a absorbé les élans créatifs d’une fausse jeunesse, piégée dans un présent éternel.
Signe 1 : « Augmentation de 10 % du bonheur minimum garanti ! » ; Signe 2 : « Pour un capitalisme au sourire éclatant ! »

C’est comme si, pour compenser le vieillissement démographique et l’enracinement des valeurs séniles de l’égalitarisme de masse, l’idéologie sociale avait fabriqué un simulacre de jeunesse et, pour prévenir une véritable rébellion de la jeunesse contre cet état de fait, l’avait emprisonnée dans un monde artificiel.

Mais l’artifice peut se retourner contre ceux qui le manient. Que les architectes de la fausse jeunesse se méfient : tant qu’il y aura des éveilleurs, tout reste possible. Un jour, les jeunes les entendront peut-être. Comme le fleuve de la vie qui coule sans cesse, il revient à chaque génération.

Et il y a des éveilleurs. Ils sèment, non pas pour ce monde, non pas pour cette jeunesse, mais pour celui à venir.

Cf. Théodore Zeldin, « Histoire des passions françaises », Seuil 1979

Source : Brigitte Bouzonnie

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