10 septembre : violences policières « ordinaires », silence médiatique

Manifestants frappés sans raison apparente, gazages à bout portant, y compris devant une école et un parc fréquenté par des enfants, étranglement d’un manifestant et d’un journaliste : la mobilisation du 10 septembre s’est accompagnée de la cohorte désormais habituelle de brutalités policières. La mobilisation a pourtant été, dans l’ensemble, assez calme.

D’un pas décidé, visiblement hors de lui, le policier, casqué et masqué, fond sur l’homme qui tient la caméra. Il donne d’abord un coup sur l’objectif, puis saisit sa proie par la gorge. « Je travaille, je suis journaliste, je te promets, arrête », implore-t-il, après que le policier l’a lâché. Celui-ci s’éloigne dans un premier temps, puis revient vers le reporter, le pousse et le prend en photo avec son portable. « C’est alors qu’en reculant, je suis tombé dans un pot de fleurs », décrit à Blast Samuel Clauzier, journaliste à Rue 89 Bordeaux, basé à Montpellier.

Le journaliste Samuel Clauzier se fait agresser par un policier, à Montpellier, le 10 septembre.
Images compte X Samuel Clauzier

À son passage, le policier lui assène un coup de genou dans les parties génitales, ce qui déséquilibre le journaliste, comme on le voit sous un autre angle dans cette vidéo filmée par le journaliste indépendant Ricardo Pareira.

« Au départ, j’étais simplement en train de filmer une interpellation très violente, à peu près à cinq mètres de distance, poursuit le journaliste, et j’étais clairement identifié comme étant de la presse. Et tout d’un coup, ce policier, visiblement très énervé, a foncé sur moi, tenté de prendre l’iPhone avec lequel je filmais et m’a saisi la trachée à une main, en serrant très fort. Franchement, j’ai eu peur, je n’avais jamais subi ça, je pouvais à peine parler. »

Reporters sans frontières a publié un communiqué de protestation, et le journaliste a l’intention de porter plainte et de faire un signalement à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN).

À Montpellier, utilisation illégale du canon à eau

Cette vidéo fait partie d’une longue liste d’images de violences illégitimes qui parsèment les réseaux sociaux, un peu partout en France. Certaines sont spectaculaires, d’autres un peu moins, mais toutes mettent en évidence des pratiques illégales, devenues courantes dans les manifestations. Nous en avons recensé un certain nombre, mais n’avons gardé que celles qui ne souffrent d’aucune ambiguïté. Petit florilège des violences policières ordinaires dans la France de 2025.

À Montpellier, la police a fait usage d’un canon à eau, sans sommations préalables, pour disperser des manifestants. L’un d’entre eux, un peu plus avancé, se trouve à une vingtaine de mètres de l’engin qui le vise délibérément à tirs tendus et à hauteur de tête. L’homme est projeté en arrière et se cogne violemment la tête contre le sol. Atteint d’un traumatisme crânien qui a occasionné des pertes de mémoire et des difficultés à s’exprimer, il a fini à l’hôpital pour examen et en est heureusement ressorti rapidement.
Un tel usage du canon à eau est clairement illégal. Si les médias et syndicats policiers nous rebattent les oreilles avec le « monopole de la violence légitime », qui n’existe pas dans la loi (1), l’usage de la force est strictement encadré et n’est permis qu’en dernier recours. De plus, il doit être proportionné et graduel. « L’utilisation des armes dites “intermédiaires”, comme le canon à eau et le gaz lacrymogène n’est autorisée que lorsque la seule force physique n’a pas suffi » (voir encadré), explique Me Sophie Mazas, présidente de la Ligue des droits de l’homme de l’Hérault. De plus, les sommations préalables sont obligatoires et les tirs visant la tête sont interdits.

Me Mazas a constaté de nombreux autres dérapages : « Des street medics (équipes de bénévoles de premiers secours pour les manifestants) ont été matraqués en ma présence. J’ai moi-même eu droit à un petit coup de matraque sur le côté, accompagné de cette réflexion d’un policier : “Mme Mazas, vous devriez rentrer chez vous.” » « Il y a aussi eu l’emploi de gazeuses à bout portant dans le visage, nous sommes en train de documenter cela », affirme la militante des droits humains.

Gazages à bout portant à Clermont-Ferrand

Si à Montpellier aucune image ne montre de tels usages illégaux — et dangereux ! — de gazeuses, à Clermont-Ferrand, un policier a arrosé en pleine tête une manifestante tranquillement assise sur un trottoir, en l’absence de tout incident. Toujours dans la capitale auvergnate, la police a tiré des grenades lacrymogènes dans un parc fréquenté par des enfants, sans que l’on connaisse les circonstances exactes.

À Paris, ce sont les abords d’une école maternelle du XXe arrondissement qui ont été emplis d’un épais nuage de lacrymogènes, semant la panique parmi les enfants et les parents. Rappelons que le 28 juin dernier, dans un souci légitime de préserver la santé des enfants, le gouvernement a interdit de fumer aux abords des établissements scolaires…

À Valence, devant un lycée, des images montrent un policier perdant manifestement les pédales : le fonctionnaire en civil pousse brutalement un élève, puis part à sa poursuite et le rattrape quelques mètres plus loin. Un autre policier saisit le jeune par la gorge. L’élève est embarqué dans une voiture de police, sous les yeux de jeunes mineurs hilares et sidérés, reprenant de leurs voix fluettes, qui ont à peine mué, le désormais rituel « Tout le monde déteste la police ». Une scène hallucinante, quelque part entre le ridicule et le pathétique, mais finalement plus inquiétante qu’elle n’en a l’air.

https://video.blast-info.fr/videos/embed/vGavjfKrdq23z2sWt8Za4x

Des gaz atterrissent aux abords d’une école, forçant parents et enfants à courir.
Images compte X Cerveaux non disponibles

Coups de poing et de pieds contre des manifestants

Certaines brutalités policières auraient pu occasionner de graves blessures, voire pire. Cette courte mais très spectaculaire vidéo prise à Paris montre des policiers fracassant la tête d’un manifestant contre un mur : une image qui fait froid dans le dos. Apparemment la victime n’est pas gravement blessée, et après un contrôle d’identité, elle est relâchée, ce qui, selon toute vraisemblance, indique qu’elle n’avait commis aucune violence.
Des images de manifestants violemment frappés, mais que les policiers n’interpellent pas, démontrant par là même l’illégitimité des violences policières, il y en a eu à foison.

Près de la place de la Nation à Paris, un manifestant est violemment poussé au sol, tandis qu’un autre est frappé à la tête.

https://video.blast-info.fr/videos/embed/1tKqnnm8JoFFiYj2AVD57

Un usage de la violence devenu récurrent en contexte de manifestation.
Images compte X AnthoZ

Toujours à Paris, des policiers se ruent sur un manifestant, le projettent violemment au sol et lui assènent coups de pieds et de poings, pour finalement le laisser repartir. À Châtelet, un manifestant isolé, tenant un bâton, qui ne lui sera même pas confisqué, reçoit un coup de poing au visage. Place de la République, un manifestant reçoit un coup de poing avant d’être interpellé.

Dans la capitale, plusieurs charges violentes et disproportionnées par rapport au danger que représentaient les manifestants ont émaillé les cortèges, comme ici, boulevard de Strasbourg.

L’explosion d’une grenade de désencerclement, arme classée  « matériel de guerre » et interdite dans de nombreux pays européens, a aussi causé plusieurs blessures à notre reporter de terrain.

Des manifestants peu violents

Bruno Retailleau avait prévenu que la répression serait impitoyable, et donné des consignes en ce sens. Il avait mobilisé un nombre record de policiers et gendarmes : pas moins de 80 000 pour environ 200 000 manifestants, soit un ratio supérieur à 1 pour 3, quand la moyenne tourne plutôt autour de 1 pour 6 à 1 pour 10. Un dispositif qui paraît disproportionné : à titre de comparaison, les émeutes ayant suivi la mort de Nahel Merzouk en 2023, autrement plus violentes que la journée d’hier, n’avaient mobilisé que 45 000 policiers. Le nombre d’interpellés est très élevé : 675, sensiblement plus, par exemple, que le 1er décembre 2018 (412), où les manifestations de gilets jaunes avaient tourné à l’émeute.

Côté manifestants, les violences ont pourtant été très limitées. La seule attaque importante contre la police a eu lieu devant le lycée Hélène-Boucher à Paris. Il y a également eu très peu de casse dans les manifestations : les agences bancaires, assurances et fast-foods, cibles classiques des black blocs, sont restés intacts, hormis un distributeur automatique endommagé à Lyon. En dehors d’un bus incendié sur la rocade de Rennes, pas de véhicules brûlés, sauf une voiture qui a pris feu à la suite d’un tir maladroit de lacrymogène par la police dans la soirée à Paris. Il y a certes eu des affrontements sporadiques avec les forces de l’ordre, mais de très faible intensité : si de petits projectiles ont été lancés à Paris, concernant les commerces, l’incident le plus grave reste un départ de feu dans un restaurant du quartier des Halles à Paris, provoqué vraisemblablement par un tir de grenade lacrymogène. En revanche, pas de cocktails Molotov ni de jets d’objets dangereux (boules de pétanque, marteaux).

Après ce tableau bien déprimant, une petite histoire réconfortante : à Bayonne, un policier a plongé dans l’Adour pour sauver une manifestante de la noyade. D’après la presse locale, la femme, prise de panique, se serait jetée à l’eau à la suite d’un mouvement de foule provoqué par une charge des forces de l’ordre.

(1) Le monopole de la violence légitime est un concept développé par le sociologue Max Weber et utilisé par l’extrême droite pour justifier des violences policières. Il s’agit d’un lourd contresens, puisque Max Weber constate simplement que c’est un droit que l’État s’est arrogé : « L’État est cette communauté humaine qui, à l’intérieur d’un territoire déterminé (le “territoire” appartient à sa caractérisation), revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. »

Que dit la loi sur l’emploi de la force par la police ?

L’usage de la force par la police est en principe réglementé. L’article L. 211-9 du Code de la sécurité intérieure précise que « les représentants de la force publique peuvent faire directement usage de la force dans deux hypothèses : si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ; s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent. Dans ce dernier cas, il faut entendre que l’exécution de la mission doit être compromise par l’action des fauteurs de troubles ou manifestants ». C’est seulement lorsque l’usage de la seule force physique s’est avéré inefficace que l’utilisation d’armes non létales est autorisée.

L’Instruction du 21 avril 2017 relative au maintien de l’ordre par la police nationale le précise :

« L’emploi de la force n’implique pas nécessairement l’usage des armes. L’emploi de la force dans le cadre du maintien de l’ordre public consiste à mettre en œuvre des moyens coercitifs strictement nécessaires à la dispersion d’un attroupement, suivant un principe de gradation :

– emploi de la force physique seule (ex. : charges nécessaires aux opérations de dégagement par les forces de l’ordre) ;

– emploi de la force physique et des moyens intermédiaires (armement non classé en tant qu’arme à feu, bâtons, engins lanceurs d’eau, conteneurs lacrymogènes à main, grenades lacrymogènes MP7 ou CM6 à main). »

Si vous avez été témoins ou victimes de violences policières, vous pouvez nous alerter sur co*****@********fo.net

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

Source : Blast

En complément, petit rappel d’un mensonge manifeste de Nunez :

https://www.blast-info.fr/articles/2025/info-blast-journaliste-blesse-le-22-mars-les-images-qui-contredisent-la-version-du-prefet-nunez-Z98CBEe_TFmRahSgKdwZvg

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