Lettre ouverte à Emmanuel Macron sur la déclassification des archives concernant la mort de Robert Boulin

Quarante ans après la mort de Robert Boulin, une dizaine de journalistes (dont Jacques Collet, Elise Lucet ou bien encore Alain Rodier) publient une lettre ouverte au président de la République. Ils souhaitent que la France obtienne une déclassification des éléments détenus par les services de renseignement dans le cadre de cette affaire.
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Monsieur le Président de la République,

Il y a quarante ans, le 27 novembre 1979, sur Antenne 2, le Chef de l’Etat Valéry Giscard d’Estaing était interrogé sur les conditions troubles de la mort de son ministre du Travail et de la Participation, Robert Boulin, survenue un mois plus tôt.

Il faisait alors la promesse suivante :

« Je ferai en sorte que la vérité soit connue entièrement par la justice. »

- Et donc vous êtes certain, Monsieur le Président, que lumière sera faite de façon inattaquable ?

Absolument ! »

Quarante ans plus tard, nous sommes loin de cette vérité promise par l’un de vos prédécesseurs.
Depuis 1979, alors que six présidents de la République se sont succédés, cette affaire empoisonne et déshonore la vie politique et civique de notre pays.  Faut-il dérouler ici le catalogue des mystifications entourant cette affaire, les graves lacunes de l’enquête et de la procédure qui entachent les circonstances de cette disparition ?

Citons simplement ces exemples :

- L’annonce de la découverte du cadavre de Robert Boulin a été faite au premier ministre Raymond Barre et à son ministre de l’Intérieur Christian Bonnet entre 2 h et 3 h du matin dans la nuit du 29 au 30 octobre, alors que le corps du ministre sera officiellement découvert par deux gendarmes motocyclistes à 8 h 40, flottant dans un étang de la forêt de Rambouillet.

- Selon l’enquête express du SRPJ de Versailles – qui fige la vérité officielle depuis quarante ans – le ministre se serait suicidé en se noyant dans un étang n’excédant pas cinquante cm de profondeur, sans qu’aucune analyse des poumons ne vienne le corroborer, les bocaux contenant les prélèvements opérés sur le cadavre ayant mystérieusement disparu de l’institut médico-légal. Cette version n’explique en rien les contusions et fractures découvertes sur le visage du ministre, comme le révéleront les photos qui nous seront communiquées trois ans et demi après sa mort, événement qui relança l’affaire en invalidant la thèse du suicide. Les importantes lésions visibles sur le visage ne pouvaient être dues qu’au choc avec un objet contondant … et non pas à une chute sur quelques nénuphars.

- Les lividités cadavériques visibles sur le dos, sont en flagrante contradiction avec la position ventrale dans laquelle le cadavre a été repêché par les pompiers. Sans aucun doute possible, le corps a reposé de longues heures sur le dos. Jamais, ni la Police, ni la Justice n’ont admis cette évidence. Robert Boulin n’est donc pas mort là où son corps a été découvert !  Ce ne sont là que quelques-unes des anomalies parmi les plus criantes de ce dossier qui, selon nous, entachent la crédibilité et la réputation de nos institutions.

Signataires de cette lettre, nous sommes tous journalistes, et avons en commun d’avoir travaillé à un moment ou à un autre sur cet événement extraordinaire : la liquidation d’un ministre en exercice, grossièrement maquillée en suicide.

À  l’occasion du traitement journalistique de cette affaire, certains d’entre nous ont connu les intimidations, les mises à l’écart professionnelles, voire les menaces, larvées ou plus directement physiques …

Nous avons toutes les raisons d’être convaincus que les atermoiements, les approximations, les mensonges dans lesquels s’égarent depuis quarante ans certains policiers, magistrats et responsables politiques, ne servent qu’à maintenir l’illusion d’une démocratie irréprochable.

La CIA américaine a reconnu qu’elle détenait un dossier sur la mort de Robert Boulin. Comment imaginer que les Services de renseignement français n’aient rien conservé sur la disparition d’un ministre en exercice ?

C’est la raison pour laquelle nous nous adressons à vous aujourd’hui. Vous seul avez la possibilité, historique, de faire en sorte  que les Services français ouvrent leurs archives sur cette part obscure de notre Vème République. Vous seul, en votre qualité de Chef de l’Etat, pouvez obtenir de votre homologue américain la déclassification des éléments détenus par les Services secrets des Etats Unis. Ce n’est qu’à cette condition que la Justice pourra passer.

En septembre 2018, vous avez reconnu la responsabilité de l’Etat et de l’armée française dans la disparition du mathématicien Maurice Audin, militant communiste et anticolonialiste.

En septembre 2019, vous avez demandé la levée du secret-défense dans l’affaire du crash de la Caravelle Ajaccio-Nice (95 morts) le 11 septembre 1968, dans laquelle de multiples indices indiquent qu’il pourrait s’agir d’un tir de missile français et non d’un accident.

Quarante ans après la mort du gaulliste Robert Boulin, la France s’honorerait à lever le voile sur les conditions réelles de la disparition d’un serviteur de la République.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, à notre respectueuse considération.

Jacques BACELON (Le Matin de Paris)
Henri CHAMBON (TF 1)
Francis CHRISTOPHE (Agence France Presse)
Jacques COLLET (TF 1)
Benoît COLLOMBAT (Radio France)
Michel DESPRATX (Canal +)
Marie-Pierre FARKAS (France 2)
Jean-Pierre GUERIN (Directeur de l’Information – TF 1, 1983)
Eric LEBEC (La Cinq)
Elise LUCET (France 2 – France 3)
Bernard NICOLAS (Canal +)
Alain RODIER (TF1)
James SARAZIN (Le Monde – L’Express)
Vincent VANTIGHEM (20 Minutes)

Source : Atlantico

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