Trente millions de Vénézuéliens savent désormais ce que le droit international n’a jamais fait pour eux. Merci, Donald J. Trump

Par Patrick Ledrappier

« Narco-terrorisme, trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et conspiration criminelle »

   Nicolás Maduro a été formellement inculpé par la justice fédérale américaine le 26 mars 2020 pour narco-terrorisme, trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et conspiration criminelle.

   Ces poursuites, maintenues dans les années suivantes, relèvent du droit pénal fédéral des États-Unis et ne s’appuient ni sur un mandat de la Cour pénale internationale ni sur un acte judiciaire international exécutoire.

   Au 6 janvier 2026, les bases juridiques de l’arrestation du couple Maduro ne sont pas publiquement documentées et – à notre connaissance – aucun document officiel détaillant le fondement juridique précis de l’arrestation n’a été publié.

   La CPI : justice pénale internationale lente, prudente, politique par structure

Alors que des accusations graves de crimes contre l’humanité sont documentées par des organes des Nations unies et qu’une enquête de la Cour pénale internationale est en cours, aucun mandat d’arrêt international n’a été émis à ce jour contre Nicolás Maduro par la CPI.

   « Ni une innocence reconnue, ni une anomalie juridique »

   L’absence de mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale ne constitue ni une innocence reconnue, ni une anomalie juridique. Elle illustre la lenteur structurelle du droit pénal international face à des régimes politiques encore en place.

   Ce vide juridique n’a pas empêché l’événement.

   Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, ce n’est ni un juge, ni un mandat international, mais une opération militaire américaine qui a mis une fin – définitive, espérons-le – à la carrière d’un tyran sanguinaire qui a économiquement et socialement détruit le Venezuela, où il faudrait plusieurs jours de salaire moyen pour pouvoir se payer un kilo de bananes.

   Dans la réalité, ce sont ces rapports de force qui décident quand et comment une situation bascule. Comme Slobodan Milošević (Serbie, 2001), Charles Taylor (Nigeria, 2006) ou Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire, 2011), les chefs d’État poursuivis pour crimes internationaux ne sont arrêtés qu’après leur chute politique ou militaire — jamais tant qu’ils contrôlent encore l’appareil d’État.

   La séquence militaire : asymétrie, silence et démonstration de force

   À ce stade, un élément frappe par son absence autant que par sa portée : le silence.

   Des déclarations officielles ont bien été formulées par les autorités américaines à l’issue de l’opération. Lors d’une conférence de presse, Donald Trump a même affirmé qu’aucune perte militaire américaine n’avait été enregistrée et qu’aucun dommage matériel – même pas un bout de tôle froissée – n’était à déplorer côté américain.

   Ces déclarations, si elles établissent une position officielle, ne s’accompagnent toutefois d’aucun détail opérationnel vérifiable, ni de documentation publique permettant d’apprécier l’ampleur exacte de l’engagement militaire, les modalités tactiques de l’opération ou l’état réel des forces engagées.

   Aucune communication institutionnelle vénézuélienne crédible n’a, de son côté, documenté des combats significatifs, des pertes militaires précises ou une résistance organisée de l’appareil sécuritaire du régime.

   Ce double silence n’est pas neutre. Il suggère moins une bataille qu’une opération asymétrique, rapide, ciblée, menée dans un contexte de désorganisation ou de neutralisation préalable des capacités de réponse du régime.

   Le Venezuela dispose pourtant, sur le papier, d’un arsenal militaire non négligeable, incluant des systèmes de défense aérienne d’origine russe, des forces terrestres numériquement importantes et une coopération stratégique affichée avec Moscou et Pékin.

   Or, aucun engagement aérien majeur, aucune interception documentée, aucune riposte structurée n’a été rendue publique à la suite de l’opération américaine.

   Cette absence de réaction militaire observable pose une question centrale : le régime disposait-il encore, au moment des faits, d’une capacité opérationnelle réelle, ou seulement d’une capacité déclarative ?

   Dans les opérations militaires modernes, le succès ne se mesure pas seulement à la destruction visible d’infrastructures ou au nombre de victimes, mais à la neutralisation du commandement, à la paralysie décisionnelle et à l’effondrement de la chaîne d’autorité.

   Sous cet angle, l’opération américaine apparaît moins comme une démonstration de force brute que comme une opération de décapitation politique, rendue possible par un déséquilibre profond des rapports de force.

   L’absence de bilans officiels précis, tant côté américain que vénézuélien, ne signifie pas une absence d’événement. Elle signale au contraire un phénomène récurrent dans les conflits contemporains – comme l’illustre actuellement le conflit en Ukraine : ce qui compte n’est plus ce qui est détruit, mais ce qui cesse soudainement de fonctionner.

   Russie et Chine : alliés proclamés, spectateurs silencieux

   L’un des enseignements majeurs de la séquence tient moins à l’action américaine qu’à la non-réaction de ceux que le régime Maduro présentait comme ses alliés stratégiques.

   Ni Moscou ni Pékin n’ont, à ce stade, opposé de réponse politique significative, diplomatique ou militaire à l’opération américaine. Aucune annonce de mesures de rétorsion, aucune mobilisation visible, aucun signal d’escalade n’a été émis par les deux puissances, pourtant régulièrement mises en avant par Caracas comme garantes de sa sécurité stratégique.

   Ce silence contraste avec la rhétorique antérieure.

   Depuis des années, le Venezuela s’affichait comme un partenaire militaire de la Russie, notamment à travers l’acquisition de systèmes de défense aérienne, des exercices conjoints et une coopération sécuritaire assumée.

   La Chine, de son côté, avait investi massivement dans le pays, tant sur le plan économique que financier, faisant du régime chaviste un point d’ancrage de son influence en Amérique latine.

   Le Venezuela disposait, sur le papier, de systèmes de défense aérienne russes parmi les plus sophistiqués de la région — S-300VM, Buk-M2, Tor-M2, Su-30 – et d’une coopération militaire affichée avec Moscou.

   Mais face à l’opération américaine, cet arsenal n’a produit aucun effet visible, pas plus que les alliances avec la Chine et la Russie n’ont produit d’effet dissuasif observable.

   Pour quelles raisons ?

   Certes, on l’a vu avec la Russie et la Syrie, les grandes puissances soutiennent, financent, arment – mais ne se sacrifient pas pour des régimes devenus trop coûteux ou trop instables.

   De même, ni la Russie ni la Chine n’avaient intérêt à transformer le cas Maduro en point de rupture directe avec Washington. Le Venezuela, aussi utile soit-il comme levier régional, ne constitue ni un enjeu vital ni une ligne rouge stratégique comparable à d’autres théâtres géopolitiques, comme l’Ukraine pour la Russie ou Taïwan pour la Chine.

   En ce sens, l’épisode confirme une règle rarement formulée mais souvent vérifiée : les alliances affichées protègent tant que le rapport de force global le permet ; lorsqu’il se retourne, elles se transforment en neutralité prudente.

   Le régime Maduro apparaît ainsi comme une variable d’ajustement, non comme un pilier. Soutenu tant qu’il tenait, abandonné dès lors qu’il cessait d’être défendable, il illustre la fragilité intrinsèque des régimes qui confondent appui diplomatique et garantie existentielle.

   Une hypothèse impossible à écarter

   Il existe toutefois une hypothèse que l’on ne peut écarter sans naïveté, même en l’absence de toute preuve formelle : les États-Unis n’auraient pas agi sans l’assurance préalable que ni la Russie ni la Chine ne s’y opposeraient activement.

   En géopolitique, l’absence de réaction vaut parfois davantage qu’un communiqué.

  Le silence simultané de Moscou et de Pékin, conjugué à l’absence totale d’escalade diplomatique ou militaire, suggère au minimum un choix stratégique de non-intervention, et peut-être davantage.

   Cette hypothèse n’implique ni traité signé, ni pacte explicite. Elle s’inscrit dans une pratique ancienne des relations internationales : les arrangements tacites, les lignes rouges respectées sans être proclamées, les zones d’influence tolérées tant qu’elles ne menacent pas l’équilibre global.

   En grossissant volontairement le trait, le schéma pourrait être le suivant :

   – la Russie poursuit son opération en Ukraine sans confrontation directe avec les États-Unis ;

   – la Chine continue de préparer, à son rythme, le rattachement de Taïwan à la Chine continentale ;

   – Washington reprend la main sur son arrière-cour stratégique – l’Amérique centrale, le Venezuela, et, plus largement, l’équilibre régional incluant le Mexique.

   Une telle lecture n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire contemporaine. Elle ne suppose ni morale, ni amitié, ni alliance idéologique, mais un partage pragmatique des priorités, dicté par le rapport de force et l’intérêt mutuel à éviter un affrontement direct entre grandes puissances.

   Une autre hypothèse, tout aussi plausible

   Une autre hypothèse, non contradictoire avec la précédente, mérite toutefois d’être considérée.

   L’opération américaine n’aurait été possible que parce que l’appareil d’État vénézuélien lui-même avait cessé de tenir.

   Dans ce scénario, une partie significative des chefs militaires et sécuritaires aurait choisi de lâcher Maduro, voire de le remettre directement entre les mains américaines, en échange de garanties implicites : survie politique, protection personnelle, maintien de certains équilibres internes.

   L’intervention militaire américaine se serait alors limitée à neutraliser ou frapper des poches de résistance – casernes, unités, bastions demeurés fidèles – non pour renverser le régime par la force, mais pour sécuriser un basculement déjà engagé.

   Ce type de dénouement n’a rien d’exceptionnel. Il correspond à une logique bien connue : lorsqu’un régime devient indéfendable, la loyauté se dissout, et la chute ne prend plus la forme d’une bataille, mais d’une transaction silencieuse.

   Qu’on les juge plausibles, cyniques ou dérangeantes, ces hypothèses ont au moins le mérite d’expliquer ce que les versions officielles ne disent pas : pourquoi tout semble s’être déroulé en trois heures, sans le moindre dégât pour les Américains et, surtout, pourquoi ni la Chine, ni la Russie n’ont bougé.

Patrick Ledrappier

Président co-fondateur

Libre Consentement Éclairé

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