L’Amérique après l’hégémonie : Trump et la recomposition du monde

Par François Dubois, vice-président de Profession-Gendarme

Nous vivons des temps de bascule. Non pas une fin du monde, mais la fin d’un monde — celui d’une géopolitique hégémonique globale née à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, aujourd’hui épuisée par ses propres excès.

C’est à la fin du XIXᵉ siècle que la géopolitique cesse d’être une simple lecture descriptive de l’espace pour devenir une véritable stratégie de conquête territoriale à visée hégémonique. Trois dynamiques convergentes en constituent l’acte de naissance.

La première est celle de l’impérialisme européen. Le partage de l’Afrique, l’expansion coloniale et la course aux ressources et aux routes maritimes installent l’idée que la puissance ne se mesure plus seulement à la force militaire, mais à la capacité de contrôler durablement des espaces, des flux et des points de passage.

La deuxième dynamique est la formalisation scientifique de l’espace. La cartographie moderne, la géographie politique et le déterminisme géographique transforment la Terre en un échiquier rationnel. Avec Friedrich Ratzel, l’État devient un organisme vivant en quête d’espace vital ; avec Alfred Mahan, la mer devient l’axe structurant de la puissance ; avec Halford Mackinder, le monde se fige autour du Heartland, ce cœur continental dont le contrôle conditionnerait la domination globale.

La troisième dynamique est l’émergence des États-nations industriels. L’industrialisation exige des matières premières, des débouchés, de la profondeur stratégique. La conquête cesse alors d’être seulement militaire : elle devient systémique et rationalisée. La géopolitique naît comme science du pouvoir spatial.

Le XXᵉ siècle portera cette logique à son apogée. Après 1945, sous l’impulsion des idéologies universalistes et du traumatisme des guerres mondiales, une hégémonie nouvelle se met en place : celle des États-Unis. Elle ne repose pas seulement sur la force armée, mais sur un triptyque redoutablement efficace — domination monétaire, maîtrise des flux commerciaux et projection militaire globale.

Le système de Bretton Woods, puis le pétrodollar, deviennent l’ossature invisible de cette puissance. Le dollar n’est plus seulement une monnaie : il est une arme géopolitique. L’OTAN, créée en 1949, en constitue le bras armé stratégique, légitimant une présence militaire permanente au nom d’un ordre présenté comme universel. La guerre froide n’est pas seulement un affrontement idéologique ; elle est
une lutte pour l’espace, conforme à la vision mackindérienne d’un monde structuré par la domination des grands blocs.

Durant des décennies, l’enjeu central fut de savoir si l’Est basculerait définitivement dans le camp occidental. L’objectif, rarement avoué mais bien réel, était celui d’une gouvernance mondiale fondée sur un modèle libéral, progressiste et déterritorialisé, porté par une thalassocratie au sens de Mahan et, plus tard, de Nicholas Spykman : contrôle des mers, des flux, des marges.

Mais l’histoire n’est jamais linéaire. La Russie et la Chine n’ont pas cédé. Pire encore pour les architectes de cet ordre : l’équilibre économique mondial s’est déplacé. Les BRICS, par leur organisation, leur masse démographique et leur stratégie monétaire, fragilisent le cœur du système — le pétrodollar. Or, les États-Unis sont une puissance structurellement endettée, dont l’économie est historiquement liée à l’industrie de la guerre. Depuis leur création, ils n’ont jamais cessé de combattre ; la guerre est un moteur de leur histoire.

Si le pétrodollar vacille, c’est toute la machine de guerre américaine qui se grippe, et avec elle la capacité à maintenir une hégémonie globale coûteuse. Nous entrons alors dans une phase de transition.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre Donald Trump. Trump modifie notre échelle de perception de la géopolitique classique. Il ne renonce pas à la puissance, il renonce à l’hégémonie globale idéologique. America First n’est ni un isolationnisme naïf ni un pacifisme masqué : c’est un recentrage stratégique, brutalement réaliste, presque schmittien.

Trump ne pense plus le monde comme un tout à gouverner, mais comme un ensemble de blocs à stabiliser. Il accepte la multipolarité non par altruisme, mais par pragmatisme. Il comprend que le rêve hégémonique d’une partie de l’élite américaine est devenu irréalisable. Dès lors, la priorité devient la survie du cœur impérial.

Nous assistons ainsi non pas à une transformation achevée, mais à une hybridation : les États-Unis demeurent une puissance maritime, financière et technologique, tout en cherchant à se reconstituer une profondeur territoriale et énergétique. Le regard se tourne vers l’Arctique, vers l’Amérique du Sud, vers les zones d’influence historiques. Dans cette logique, le contrôle des ressources et des routes redevient central.

Trump doit pour le moment s’efforcer de préserver le système du pétrodollar et, dans la logique du redécoupage en cours de la carte du monde, maintenir le contrôle des ressources énergétiques au sein de ce qu’il considère comme son espace d’influence prioritaire : le continent sud-américain. Dans cette perspective, le Venezuela de Nicolás Maduro a longtemps constitué un point de friction stratégique, susceptible de favoriser une pénétration accrue de la Chine dans la région. Sa marginalisation
progressive répond à cette nécessité de sécurisation énergétique. Dès lors, il est hautement probable que l’attention américaine se porte prochainement sur le Panama, où les enjeux — énergétiques, commerciaux et de contrôle des routes stratégiques — s’inscrivent dans une logique comparable. Pour instaurer de nouvelles dynamiques, il doit aller vite et le redécoupage se fait au détriment du droit international. Le monde multipolaire est celui de puissances revendiquées et pleinement assumées. Par nature il tend à rejeter toute autorité ou instance de justice supranationale, exposant les
relations internationales à des frictions accrues. Je suis tout sauf mondialiste, mais c’est un danger potentiel à souligner.

Le monde de 2026 n’est plus celui des flux libres dissociés du politique. La frontière revient… Et les droits de douane deviennent des armes. L’économie redevient un levier direct de la puissance. Trump utilise la coercition commerciale comme d’autres utilisaient hier les armées. Nous assistons en quelque sorte, à un retour sous une forme modernisée, de la doctrine Monroe.

Dans un monde multipolaire, la recherche de l’équilibre passe par la fixation des espaces. Les nations se figent. Les zones d’influence se redessinent. La géopolitique redevient ce qu’elle n’a jamais cessé d’être au fond : «une lutte pour l’espace», selon la formule consacrée de Karl Haushofer.

L’Europe, héritière d’un projet initialement conçu — avec l’appui de la CIA et le reclassement de certains cadres issus de l’administration allemande, parfois liés au régime national-socialiste — comme tête de pont américaine face à l’URSS, comme le rappelait Zbigniew Brzezinski dans Le Grand Échiquier, se retrouve aujourd’hui dans une position paradoxale. Elle reste l’un des derniers moteurs d’un mondialisme que Washington cherche désormais à dépasser. Dès lors, son affaiblissement politique,
économique et stratégique devient un facteur déterminant dans le rééquilibrage des rapports de force internationaux.

Dans ce contexte, l’OTAN perd sa cohérence originelle. Conçue comme l’instrument militaire d’une stratégie hégémonique globale, elle n’est plus adaptée à un recentrage américain fondé sur la priorisation des intérêts vitaux. Au-delà d’un coût financier devenu disproportionné, l’Alliance représente désormais un risque stratégique majeur : celui d’un entraînement automatique dans un conflit non souhaité, en particulier face à la Russie. Dès lors, la mise à distance, la neutralisation, voire le désengagement de l’OTAN s’imposent non comme un renoncement, mais comme une option rationnelle
dans une stratégie de désengagement maîtrisé.

Cela ne signifie pas la fin du cynisme américain. À l’aune de ce changement de paradigme, quoi de plus cohérent ? La voie de sortie la plus rationnelle semble aujourd’hui passer par le Groenland. D’un point de vue géopolitique, ce serait un coup de maître stratégique : au-delà du projet d’une « super-Amérique » et d’une possible mainmise sur des ressources énergétiques et minérales décisives, le Groenland offrirait surtout une opportunité politique majeure par le conflit qu’elle génère avec les européens — celle de provoquer une déstabilisation irréversible de l’OTAN en exposant ses contradictions internes.

L’ironie stratégique demeure : une Europe affaiblie mais réarmée reste un marché lucratif pour l’industrie militaire des États-Unis. Entre 2020 et 2024, les exportations américaines d’armement vers les pays européens ont plus que triplé, faisant de l’Europe la principale destination des armes américaines, avec des commandes massives de systèmes avancés comme les avions de combat F-35 et les systèmes de défense aérienne.

Sur cette période, les États européens membres de l’OTAN ont importé près de deux- tiers de leurs armes des États-Unis, soulignant une dépendance technologique profonde.

Dans ce contexte, la relation transatlantique en matière de défense n’est pas seulement celle d’un fournisseur à un client : elle est structurelle. Les équipements américains ne sont pas des biens isolés, mais des systèmes interconnectés dont certaines fonctionnalités, codes logiciels et maintenances restent contrôlés par Washington. Par exemple, les avions F-35 achetés par plusieurs États européens — Allemagne, Belgique, Italie, Pologne, Danemark, Pays-Bas — requièrent des accès logiciels et des
chaînes logistiques gérés par Lockheed Martin et ses serveurs américains, ce qui rend leur autonomie d’emploi dépendante de la bonne volonté des États-Unis.

Dans l’hypothèse d’un conflit délocalisé opposant des forces européennes à la Russie, l’industrie de l’armement américaine serait ainsi en mesure de poursuivre une rentabilité élevée, tout en conservant les leviers technologiques, logistiques et politiques lui permettant, le moment venu, d’en accélérer l’issue ou d’en provoquer la désescalade… Le tout sans engager directement les USA face à la Russie

Ainsi se dessine peut-être le projet implicite d’une « super-Amérique », non pas mondiale, mais continentale et arctique, s’étendant du Sud au Nord, avec les États- Unis comme épicentre. Stabiliser l’Ukraine, redéfinir les alliances, fragmenter les anciennes dynamiques : le temps est compté, le mandat court, l’action doit être rapide.

Nous ne sommes pas à l’aube du chaos, mais à celle d’un monde plus dur et dénué d’illusions. La géopolitique contemporaine repose sur le territoire protégé, la puissance assumée et des économies isolationnistes transformées en rapports de force alternatifs aux guerres classiques. Paradoxalement, c’est la course aux armes et à la technologie — nucléaire, hypersonique, spatiale — qui stabilise le monde, transformant ce qui aurait été hier un terreau de guerre en un fragile équilibre. Pendant ce temps, l’Europe avance à contre-courant, s’acharnant à défier la Russie, au risque d’accélérer son propre déclin.

François Dubois,

vice-président de Profession-Gendarme

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