En Ariège, « on nous impose des protocoles sans bon sens, sans nous écouter »   — Romain Lefebvre, éleveur, questionne l’obligation vaccinale

Auteur(s) France-Soir Publié le 17 mars 2026 – 17:45

En Ariège, « on nous impose des protocoles sans bon sens, sans nous écouter »   — Romain Lefebvre, éleveur, questionne l’obligation vaccinale

France-Soir

Reportage

À flanc de colline, entre forêt et prairies détrempées par la fin de l’hiver, les Galloway de Romain Lefebvre s’avancent au pas, attirées par le seau de grain. Ici, en Ariège, l’éleveur bio revendique une méthode : des animaux en liberté, une observation quotidienne, et le moins d’interventions possible. « Mes vaches ne sont jamais malades. Elles mangent varié, vivent dehors, et ça, ça construit l’immunité », explique-t-il, caressant le mufle d’une génisse prénommée Rita. Les bêtes ont toutes un nom. Le troupeau, une histoire. Et depuis quelques mois, un combat.

Ce combat, c’est celui qu’il mène contre l’obligation vaccinale liée à la DNC (Dermatose), une maladie bovine arrivée récemment en France. Romain Lefebvre, porte-parole du Collectif Libre qui regroupe plus d’une centaine d’éleveurs, refuse d’injecter ses bêtes et dénonce des méthodes « verticales » et « déconnectées du terrain ». « Les normes tombent de bureaux où personne n’a vu une vache dans la boue en hiver. On nous demande de contraindre des animaux de 600 kilos en pleine nature pour piquer. C’est dangereux pour nous, pour elles, et contraire au bon sens », dit-il.

Selon l’éleveur, la pression administrative s’est intensifiée : mises en demeure préfectorales, menace d’amendes « jusqu’à 750 euros par tête », blocage de l’abattage, et désormais des recommandés « portés en main propre par les gendarmes ». « Le gendarme du village m’a dit : “C’est la première fois qu’on me demande de faire la poste.” On sent la pression monter », confie-t-il. La contrainte financière, estime-t-il, équivaut à une « fermeture déguisée » d’exploitations : « On vous empêche de vendre, puis on vous facture l’amende. On met des éleveurs à la rue. »

Au-delà du bras de fer juridique — le collectif a mandaté des avocats —, c’est une vision de l’élevage qui s’oppose à la « science protocolaire ». « Nous ne sommes pas anti-vaccin. Nous demandons la liberté et des explications. Quand un vétérinaire m’explique un soin et que je comprends, j’accepte. Là, on nous répète : “c’est la loi, point. » Sans répondre sur l’efficacité, la stratégie, les effets, ni le calendrier », avance-t-il. L’intéressé assure avoir épluché études et retours internationaux avec d’autres éleveurs : « On a trouvé des sources disant que la maladie est ancienne, souvent bénigne et qu’elle se gère. On voulait ouvrir un débat contradictoire ; refusé. »

Le malaise est aussi relationnel : l’éleveur regrette la rupture avec un corps vétérinaire « devenu bras armé des ministères ». « Avant, le véto, c’était le partenaire qui connaissait votre chef de troupeau, vos parcelles, votre rythme. Aujourd’hui, on nous déroule un Excel : “Vaccin tel jour, rappel tel autre.” On perd l’écoute du terrain. » Cette crispation nourrit une défiance : « On en vient à vérifier les aiguilles, à craindre une injection sans consentement. Ce n’est bon pour personne ».

Dans ce décor de haies, de ronces et de sentiers forestiers, l’argument du stress animal revient comme un refrain. « Le non-verbal, c’est notre quotidien. Si je suis tendu, elles se ferment. Une vache, c’est des centaines de kilos et une intelligence du danger. Forcer, c’est risquer la casse, pour l’éleveur comme pour l’animal », raconte Lefebvre. Il décrit des prophylaxies annuelles « déjà compliquées en liberté » et juge «inconcevable » de multiplier les contentions « en plein hiver et 50 cm de boue au fond des couloirs ».

La solidarité villageoise affleure derrière chaque anecdote. « On échange des astuces, des remèdes, des observations. Ici, on commence par demander aux voisins. On vit de saisons, de pluie, de terre. L’empirique compte autant que le technique », dit-il, évoquant ces « sentinelles » du collectif qui veillent, documentent, transmettent. « On n’a pas de chef. Chacun apporte : com’, paperasse, liens avec syndicats, dialogue avec certains vétérinaires… On est complémentaires. »

Le traumatisme des abattages massifs plane sur la conversation. Romain cite Maxime, jeune éleveur dont le troupeau a été « entièrement abattu » malgré la vaccination, selon lui. « Des bêtes saines jetées dans des bennes. Des mères gestantes. Ça laisse des familles brisées et des fermes marquées. Comment reconstruire en se demandant si demain ça recommencera ? » interroge-t-il.

Autre front : celui du consommateur. En vente directe et bio, Lefebvre revendique la « traçabilité du non-vacciné ». Il juge « inquiétant » que, selon la notice du vaccin évoqué, « le délai entre injection et abattage soit de zéro jour » et que « des traces puissent être retrouvées dans viande et lait ». « Un restaurant peut vendre de la viande bio, locale, mais vaccinée. Qui le sait ? Qui l’écrit sur la carte ? », questionne-t-il, assurant pouvoir garantir à ses clients « une viande nourrie simplement, sans injections ».

Au milieu des veaux de trois mois — « trois petites femelles et un mâle » —, l’éleveur raconte son parcours, lui le « gars de région parisienne » venu chercher ici « plus de nature, plus d’autonomie ». Son troupeau, patiemment façonné, s’est étoffé autour d’une petite race rustique, robuste, qui « nettoie les bois » et « rouvre des parcelles ». Il sélectionne, observe, ajuste : « Je veux un troupeau calme, sain, avec de belles mères. Tout est lié : l’herbe, le fumier au potager, l’aliment que je mouds moi-même, le rythme des saisons ».

Et maintenant ? « On ira au bout, sans savoir où est le bout. Le droit devient notre dernier recours. Mais surtout, on appelle au débat : mettez-nous face à vos experts, ouvrons les études, parlons terrain. Aujourd’hui, on nous refuse même l’entretien contradictoire », martèle-t-il. Avant de lancer un avertissement citoyen : « Si on accepte des protocoles non consentis, demain ce sera quels ordres et pour qui ? Nous, on veut rester libres et responsables. C’est l’intérêt de tous que des éleveurs puissent décider avec bon sens, à visage découvert, et non sous contrainte. »

Au loin, « Filoche », la craintive, lève la tête. « C’est l’alerte du troupeau. Celle qui dit quand il faut filer. Longtemps, j’ai cru que je devais la “réformer”. En fait, elle nous protège. Dans un monde qui bouscule, les sentinelles ont toute leur place

Source : France Soir

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