BLEU (la suite 8)
Par Pascal et Tristan Aulagner
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Mardi : 3h10.
— Bon sang, ce que je hais les parkings souterrains ! soupira Laurent.
Mourad n’allait pas le contredire. De fait, il ne connaissait pas un seul policier qui se sentait à l’aise au sein de ces maudites cavernes où n’importe qui pouvait jaillir de n’importe où, à tout moment. Les centaines de recoins sombres constituaient autant de merveilleuses cachettes et, malheureusement, tout le monde le savait.
De taille moyenne, avait dit le CIC. Brun, mince, survêtement noir, environ vingt ans. Aucun problème ; ce signalement ne décrivait qu’un tiers de la circo. Un homme alcoolisé qui déambulait dans les parties communes, s’amusant à sonner à toutes les portes. La Bravo s’était rendue sur place plus pour la forme que dans l’espoir d’une interpellation. Mais peut-être auraient-ils de la chance ?
Les deux policiers avaient parcouru l’intégralité des étages supérieurs, progressant précautionneusement dans le dédale de couloirs. Ils n’avaient rien remarqué et en étaient maintenant au deuxième sous-sol.
— On perd notre temps, dit Laurent, il a largement eu le temps de filer.
— Tu es chat noir ou chat blanc ?
— Noir, et toi ?
— Noir foncé. On a donc une chance de le trouver.
— Si tu le dis. Il n’est pas ici en tout cas. On va au moins trois ?
— Allez.
Ils firent demi-tour et se dirigèrent vers la cage d’escalier.
— Mais je maintiens qu’on n’a aucune chance de le trouver, bougonna Laurent.
— L’espoir fait vivre et la gale gratter.
Laurent arqua un sourcil.
— Quoi ?
— Non, rien.
Ils descendirent les escaliers, tout de même attentifs et alertes. Arrivés en bas, Mourad allait tourner la poignée de la porte donnant sur le dernier niveau quand, soudain, une terreur primaire s’empara de lui. Il sentit sa peau se hérisser sur ses bras et son sang se glacer. Même sans l’avoir tournée, il avait la certitude que quelqu’un tenait la poignée de l’autre côté de la porte. Il aurait été bien en mal de l’expliquer, mais il sentit tout de suite que sa vie était en danger. Il resta planté là, immobile sous le regard perplexe de son collègue.
— Qu’est-ce que… commença ce dernier.
Mourad lui fit signe de se taire. Il lâcha la poignée et recula lentement, très lentement, sans un bruit.
— Y’a quelqu’un, souffla-t-il à Laurent. Il est là.
— Mais comment tu…
— Il est là, répéta Mourad.
Laurent finit par hocher la tête et vint se placer sur le côté, prêt à bondir. Aussi silencieux qu’un caméléon, Mourad s’approcha à nouveau de la porte. Alors qu’il s’apprêtait à l’ouvrir, quelqu’un éternua de l’autre côté. Laurent, pour une raison connue de lui seul, décocha un coup de pied dans la porte qui s’ouvrit avec fracas.
Un homme se tenait planté là, les mains en l’air.
— J’ai rien fait !
Il ne semblait pas alcoolisé, mais correspondait en tout point au signalement indiqué par le CIC. Ses grands yeux vides scrutaient les policiers en un regard dérangeant. Devant son attitude passive, Mourad se détendit un peu, mais son estomac resta noué. Il laissa à Laurent le soin de mener l’intervention.
— Soir, dit ce dernier. Vous habitez ici ?
— Euh… Oui.
Autour d’eux, pas le moindre bruit.
— Vous avez une pièce d’identité ?
— Oui.
Il ne bougea pas.
— Vous pouvez me la donner ? s’impatienta Laurent.
— Oui…
La seconde suivante, Mourad regardait son bras en sang tandis que Laurent se jetait sur le jeune. Il n’avait rien vu et fut si surpris qu’il en oublia brièvement où il se trouvait. Le jeune, qui avait paru si calme, presque perdu, avait sorti son couteau à une vitesse ahurissante avant de bondir sur lui. Mourad avait levé un bras, par simple réflexe. Maintenant, il observait de façon détachée la manche de son polo tourner au rouge vif.
Laurent avait réussi à interpeller le jeune, qui n’avait par ailleurs jamais tenté de résister. Assis menotté aux pieds de Laurent, il le fixait de son regard si étrange, oscillant entre le vide et l’hilarité. Laurent aida Mourad à s’asseoir un peu plus loin.
— Ça va aller ?
Mourad haussa les épaules, toujours sous le choc.
— Putain, il t’a pas raté, dit Laurent en relevant sa manche.
Six heures et quarante-deux points de suture plus tard, Laurent prit le volant pour raccompagner son collègue chez lui. Mourad se sentait beaucoup mieux à présent, en dépit des élancements dans son bras qui se répercutaient dans tout son corps tel un courant électrique. Il ressassait l’intervention dans sa tête, essayant en vain de donner un sens logique aux événements.
En sortant du parking des urgences, Laurent passa une main dans ses cheveux et soupira.
— On cherchait un simple IPM et… dit-il, comme s’il lisait dans les pensées de Mourad. J’aurais jamais imaginé ça.

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Mercredi ; 20h30.
— Police secours bonsoir.
— Bonsoir, je vous appelle parce qu’il y a du remue-ménage chez les voisins du dessus. C’est un couple et ils se battent souvent, mais le mari est très grand et très fort, et la pauvre dame est toute menue ! Je l’entends crier. J’ai peur qu’il lui arrive malheur si ça continue. Bonté divine, vous entendez ? Il va finir par la tuer !
— C’est à quelle adresse ?
— 9 rue Victor Hugo.
— Ils sont seuls ?
— Je pense, oui. Je n’entends qu’eux.
— À quel étage ?
— Au quatrième. Au-dessus de chez moi. Moi je suis au troisième. Mais dépêchez-vous !
— Il faut un code pour entrer dans l’immeuble ?
— Non, non, c’est ouvert.
— C’est noté madame, un équipage est en route.
Dylan, Jacques et Mourad s’arrêtèrent au pied de l’immeuble, attentifs à d’éventuels cris, pleurs, ou appels au secours. Mourad, qui n’avait pas oublié l’œuf éclaté sur sa tête lors d’une simulation en école de Policier Adjoint, scruta la façade. Rien. Ils entrèrent. Au deuxième étage, une femme âgée attendait sur son palier.
— Enfin, vous êtes là ! C’est moi qui vous ai appelés, pour Laure et Victor, les voisins du dessus. Faites quelque chose, je vous en supplie. C’est comme ça tous les jours, il va la tuer !
Des coups étrangement réguliers retentirent dans la cage d’escalier. Après avoir conseillé à la requérante de rester chez elle, les policiers montèrent au quatrième. La jeune femme, Laure, était là, seule sous un plafonnier crépitant couvert d’insectes morts. Affalée contre une porte close, elle envoyait de légers coups de tête, sans conviction.
— Madame ? Aucune réaction.
— C’est la police, dit Jacques, sur un ton qu’il espérait doux et rassurant. Venez vers nous. Elle continuait à cogner et ne semblait rien entendre. Jacques s’approcha. Il aurait préféré qu’elle descende car la configuration du couloir étroit forçait les policiers à se placer directement face à la porte ; une dangereuse position lorsque l’on ignore qui se tient de l’autre côté. Hélas, il n’eut pas le choix.
— Madame, vous m’entendez ? Vous êtes blessée ?
Ses collègues attendaient légèrement en retrait, afin de ne pas effrayer la victime.
— État de choc ? murmura Mourad.
— État de défonce terminale, répondit Dylan.
Il avait raison ; à un mètre de Laure, Jacques fut frappé par l’exhalaison de whisky agrémentée de sueur rance et d’halitose. Un long filet de bave avait coulé jusqu’au sol. Lorsque Jacques posa une main sur son épaule, Laure se retourna enfin. Il resta sans voix. Les yeux gonflés, les paupières collées par une croûte de mascara, son menton luisant de salive, elle léchait la morve qui coulait sur ses lèvres.
Soudain, un râle leur parvint de l’appartement. Immédiatement, Laure repoussa Jacques et se précipita à l’intérieur. Sous l’effet de la surprise, aucun des policiers n’avait réagi assez vite. Jacques se reprit le premier et entra juste à temps pour apercevoir Laure avant qu’elle ne s’engouffre dans une chambre, à l’autre bout du salon. Elle claqua la porte et poussa le verrou au moment où il l’atteignait.
— Madame ! Ouvrez !
Un gémissement s’éleva de la pièce ; une voix masculine. Un ricanement lui succéda.
— Renforts ? demanda Mourad en sortant la radio.
Il n’eut pas de réponse. Dylan, une main sur la crosse de son arme, fit signe à Jacques. Ce dernier acquiesça, se plaça face à la porte, et lui expédia un coup de rangers si violent qu’elle s’arracha de ses gonds, révélant un carnage au-delà de tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Un homme nu , probablement Victor , gisait au sol, en position fœtale dans une mare de sang. Il tentait d’attraper quelque chose sous le lit dont le matelas était lui aussi couvert de sang mais n’avait plus la force de bouger. Laure, complètement figée devant les policiers, serrait un sac poubelle sur sa
poitrine. En s’approchant, les policiers virent les chevilles de Victor ; ses tendons d’Achille avaient été tranchés. Il ne lui restait plus que deux plaies béantes et noires d’où le sang coulait en abondance. Un morceau de chair pendait sur son pied droit, et ce qui semblait être de la graisse saillait du gauche. Dylan arracha la radio à Mourad.
— TN de Alpha, besoin des SP en urgence pour victime blessée.
Ils n’attendirent pas la réponse du CIC pour fondre sur Laure. Ils l’amenèrent au sol sans ménagement, ignorant pleurs et supplications. Une fois maîtrisée, Jacques effectua une palpation sommaire, qui s’avéra négative. Ce n’est qu’alors qu’il comprit ce que le blessé avait voulu attraper sous le lit. Il rampa jusqu’au couteau et le mit hors de portée de tous. Dylan porta alors son attention sur Victor, mais ne sut que faire pour des blessures d’une telle ampleur. Par chance, il n’eut pas à réfléchir longtemps ; les bottes des pompiers résonnaient déjà dans la cage d’escalier. Victor haletait.
— Je dormais… je dormais… c’est ma faute…
Une fois le blessé pris en charge, les policiers escortèrent Laure jusqu’à la voiture, ce qui ne fut pas une mince affaire. Elle hurlait, ruait furieusement et crachait en les visant du mieux qu’elle le pouvait. Lorsqu’ils sortirent enfin de l’immeuble, elle changea de tactique ; pleurant si fort qu’ils durent s’arrêter le temps qu’elle vomisse trois litres de whisky, elle refusa d’avancer et se laissa tomber. Les policiers durent donc la traîner. Elle se remit à supplier.
Aucun d’entre eux ne remarqua le couple de promeneurs qui, devant ce spectacle choquant, s’était arrêté sur le trottoir d’en face.
— Mon dieu, trois hommes sur une femme.
— Ils doivent se sentir tellement forts !
— C’est une honte.
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Samedi ; 19h35.
À vingt heures, le marché de Noël battait son plein. Après un passage au stand de vin chaud, les promeneurs déambulaient au hasard entre les petits chalets où était vendu tout et n’importe quoi, allant du pain d’épice aux jeans d’occasion.
— J’te nique ta France ! hurlait un homme en sueur tout en se frayant un chemin dans la foule.
— J’te NIQUE TA FRANCE !!!
Deux policiers suivaient tant bien que mal, les badauds étant peu enclins à leur ouvrir un passage. Le plus jeune des deux était couvert de boue et de sang, le polo de l’autre était déchiré au niveau du col. Bientôt, les cris de l’homme s’estompèrent, perdus dans la musique et le brouhaha ambiant. Les têtes tournées dans sa direction suivirent les policiers encore un instant, puis chacun vaqua à ses occupations et se dépêcha d’oublier cet interlude grotesque. C’était Noël, après tout.


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Repos : 22h30.
Laurent, allongé en chien de fusil sur son lit, regardait les arbres danser dans le souffle du vent, au-delà de son balcon. Il n’avait pas bougé de la journée. Quand la nuit était tombée, il s’était retrouvé dans le noir et n’avait pas eu le courage d’allumer sa lampe. Seul dans son petit studio, il se sentait vide. Il n’allait ni bien ni mal. Il n’avait pas la moindre énergie mais dormir était hors de question. Rien ne valait la peine de se lever. Réfléchir ne servait à rien non plus ; il revenait toujours au fait qu’il avait tué un homme. Il avait tué un homme. La scène défilait en boucle devant ses yeux. Encore et encore, chaque détail de l’intervention revenait à l’assaut de son esprit, sans lui laisser le moindre répit. Le son de son arme lorsque la balle était partie faisait écho jusqu’au plus profond de son âme. Parfois, lorsqu’il s’aventurait trop près du sommeil, il sentait la détente contre son doigt et bondissait de son lit pour s’en écarter. Il revoyait la cellule de garde à vue. Cette cellule dans laquelle il avait lui-même enfermé tant de
délinquants ; l’humiliation de s’y retrouver à son tour lui tordait encore les tripes. Combien de collègues l’avaient vu ? Combien de collègues lui avaient parlé, avant que l’on ne l’autorise à rentrer chez lui ? Beaucoup, mais il n’avait pas compris un mot de ce qu’ils avaient pu dire. Assourdi par le son de l’homme qui s’écroulait, il n’avait plus perçu qu’un vrombissement sinistre. Il avait relaté les faits au prix d’un effort intense mais de façon mécanique, en se regardant parler de loin, sans aucun contrôle sur son propre corps. Et puis ils l’avaient renvoyé chez lui. Il avait marqué un temps d’arrêt sur le palier, hagard et éreinté, puis avait pris une douche et s’était laissé tomber sur son lit, espérant se réfugier dans le néant. C’était vingt heures plus tôt et il attendait toujours, ressassant les faits, songeant aux détails les plus infimes, le regard fixé sur les arbres. Mais le plus difficile était encore de ne pas se sentir coupable. Quel genre de monstre était-il pour n’éprouver aucun remord ? Il avait ôté la vie à un homme ! Il lui avait arraché son futur et avait mis un terme à tout ce qu’il avait pu faire dans sa vie, anéanti tous ses projets, détruit tous ses espoirs.
À ce moment même, une mère pleurait son fils et maudissait le policier qui le lui avait enlevé pour toujours. Et lui ? Il ne ressentait rien. Il était désespérément vide. Une sale ordure, voilà ce que tu es, se dit-il. La sonnerie du téléphone le fit sursauter. À grand-peine, il se dressa sur un coude et jeta un œil vers l’écran ; c’était Gaëlle. Il se laissa retomber et reprit sa contemplation du monde au-delà de chez lui. Les arbres se balançaient dans la nuit. Il admirait leurs silhouettes fines et gracieuses, telles des ombres chinoises se détachant du ciel d’un noir bleuté. La sonnerie se tut et il réalisa qu’il avait retenu sa respiration en l’entendant. Elle sonna à nouveau. Cette fois, il ne prit pas la peine de vérifier ; il savait bien que Gaëlle rappelait, et pria pour qu’elle se lasse avant lui. Hélas, ce ne fut pas le cas, et au bout de la cinquième fois il émit un grognement et tendit le bras vers son téléphone. Il décrocha sans rien dire. — Laurent ?
— Tu vas bien ? Il regretta immédiatement cette question idiote.
— Écoute, dit Gaëlle sans répondre, je sais que tu veux être seul, mais il fallait que je te dise quelque chose. Laurent sentait l’émotion dans sa voix tremblante ; il savait qu’il n’aurait pas droit à un discours de remerciements et que ce qu’elle voulait lui dire serait bref.
— Tu entends ? demanda-t-elle.
Si ma fille a encore une maman, c’est grâce à toi.
Elle se tut et Laurent entendit une voix d’enfant qui jouait, joyeuse et insouciante.
— Merci, dit Gaëlle, simplement.
Puis elle raccrocha. Lentement, très lentement, Laurent reposa son téléphone, se rallongea, et s’endormit.

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Mardi : 10h30.
Le bouclier pesait lourd. Très lourd. Matt fit de son mieux pour cacher les tremblements dans son bras lorsqu’il le positionna devant lui, comme le lui avait montré le Chef.
— Voilà, dit ce dernier. Maintenant, garde ça comme ça quelques heures et tu y es !
Matt esquissa un sourire poli, puis se dépêcha de passer le bouclier au prochain Policier Adjoint. Après tout, il fallait bien partager, non ? Le casque était plus abordable, bien que Matt se sentît un peu ridicule avec ce monstre sur la tête, juste au-dessus du carré de moquette bleue qu’était l’écusson sur son torse. C’était le premier jour des trente- trois nouveaux Policiers Adjoints affectés à la région. La matinée d’orientation, tenue dans une salle de conférence du commissariat central, avait été longue, chargée de cours de révision sur les différents devoirs et obligations d’un Policier Adjoint. Ils avaient tellement entendu la phrase « vous devez l’obéissance et le respect à… » que les mots commençaient à perdre leur sens dans leurs têtes. Mais tout ça en avait valu la peine, car ils avaient été informés que deux membres du RAID viendraient se présenter dans l’après-midi. Se présenter… à eux ! À de simples PA ! Ils n’en avaient pas cru leurs oreilles. Matt avait été surpris en voyant le Chef entrer. Mince, presque chauve et de taille moyenne, le quarantenaire n’était pas ce qu’il avait imaginé. Pour Matt, qui correspondait aussi à ce signalement malgré son jeune âge, c’était une excellente surprise. Le Brigadier, par contre, avec sa coupe en brosse et son polo serré sur ses biceps saillants, ressemblait plus à l’idée qu’il s’était faite d’un membre du RAID. En dépit des apparences, tous deux avaient la même attitude décontractée qui avait fait défaut au Major du matin. Avec lui, Matt avait eu l’impression d’être un simple assistant, voire un enfant un peu arriéré. Avec le RAID, il se sentait entre collègues. Il pensa aux gros chiens qui n’avaient pas besoin d’être agressifs pour se faire respecter. Matt reposa le casque et contourna un bureau pour aller admirer le HK G36 que le Brigadier avait amené.
La journée touchant à sa fin, l’excitation était retombée. Matt se sentait un peu abattu, malgré la joie et la motivation que lui avait procurées cette expérience. Il avait travaillé si dur pour être là où il était aujourd’hui, et, pourtant, il n’avait réussi qu’à poser un pied timide dans la Police. Le travail restant lui paraissait insurmontable, parfois. Il repensa aux paroles du Major :
— Vous saviez à quoi vous attendre en passant ces sélections. Ce n’est pas votre rôle de prendre des initiatives, car vous n’êtes pas vraiment policiers, mais il vous faut être fiers de ce que vous êtes.
Et qu’étaient-ils, exactement ?
— Vous savez, dit soudain le Chef comme s’il avait lu dans ses pensées, je vous admire beaucoup.
Il était assis sur un bureau, les pieds sur une chaise. Les derniers rayons du soleil d’automne tombaient sur son visage doux. Il n’y avait aucun mépris dans sa voix. Tous les Policiers Adjoints s’étaient tus pour l’écouter.
— Je vous le dis franchement : ce que vous faites est beaucoup plus dangereux que ce qu’on fait, nous.
Le Brigadier acquiesça. Les PA n’osaient plus bouger, de peur de briser cette hallucination collective ; car cela ne pouvait être que ça, n’est-ce pas ? Voyant leurs têtes, le Chef se mit à rire.
— Mais si ! dit-il. Vous avez fait quoi, deux mois d’école ? Trois ? Ok. Nous on s’entraîne tous les jours, depuis des années pour la plupart. Sans parler de la carrière qu’on a eue avant d’arriver ici. Quand on intervient, on sait plus ou moins à quoi s’attendre, on est nombreux, bien équipés, on a des renforts à disposition… Et vous ? Il passa sa main sur son crâne glabre et se massa le cou.
— Vous allez où on vous appelle, sans jamais savoir ce qui vous attend derrière la porte. Une fois sur place vous devez gérer toutes sortes de situations avec les moyens du bord, à savoir votre ingéniosité et votre courage. Ne laissez jamais personne vous manquer de respect les gars, parce que la première ligne, c’est vous.

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Vendredi : 21h30.
— ACAAABEUH !!! ACAAAABEUH !!
Claire freina sec, s’arrêta dans un coin assombri, et coupa les gyrophares. Une voiture brûlait au bout de la rue. Les lueurs du feu s’élevaient dans un nuage de lacrymo. Un brouillard doré se reflétait dans les yeux des trois policiers. Cachés dans la pénombre, ils regardèrent passer les restes du cortège de la journée. L’atmosphère avait changé depuis la tombée de la nuit. Les cris passionnés s’étaient faits menaçants, les slogans optimistes s’étaient éteints, les marcheurs fiers avaient laissé place à des hordes cagoulées. Leur haine était palpable.
— C’est dommage, dit Claire. Mon fils y était ce matin et il y avait une bonne ambiance.
— Ah ? fit Jacques. J’y étais aussi, mais je ne l’ai pas croisé.
— Toi ?
— Ben oui, moi. Je suis d’accord avec eux, pas toi ?
— Avant, oui, je l’étais. Mais pas avec ceux-là.
— Non, pas avec ceux-là.
— Et merde ! s’écria Gaëlle qui, jusque-là, était restée silencieuse sur la banquette arrière. Regardez derrière ! Une dizaine de jeunes venaient vers eux. Ils avaient incendié une poubelle au coin de la rue et leur démarche n’annonçait rien de bon.
— Il y en a beaucoup trop devant, dit Jacques. On ne passera jamais. Claire pianotait furieusement sur le volant, la tête tournée vers les jeunes.
— On n’a pas le choix, conclut-elle.
Sur ce, elle mit le contact et commença à remonter la rue en marche arrière. Ce fut le moment que choisit le CIC pour les appeler :
— PS Alpha de TN.
Claire attrapa rapidement la radio et la fourra dans les mains de Jacques.
— Parlez, dit-il.
— Vous en êtes où pour les violences conjugales ?
— Pas encore sur place, TN. On est bloqués rue des Colombes par des manifestants.
— C’est reçu. Pas de prise de risque, Alpha, aucun renfort disponible.
Jacques grogna et préféra ne pas répondre. Les jeunes venaient de les repérer. L’un d’entre eux attrapa une barrière de chantier, un autre s’empara d’un sac poubelle qui traînait, un autre une barre en fer, mais aucun ne se décidait à faire le premier pas.
— ACAB !!! Un grand maigre se mit à courir.
Sur ce, sans la moindre hésitation, tous les autres chargèrent tête baissée, telle une armée de sangliers en rut. Un torrent d’insultes, de menaces et d’ordures déferla sur les policiers. Claire ralentit mais ne s’arrêta pas, malgré toutes leurs tentatives de barrer la route. Un coup particulièrement violent contre la vitre arrière arracha un cri à Gaëlle. Elle baissa la tête et Jacques tendit son bras vers elle, dans un réflexe aussi bienveillant qu’inutile. Une bouteille d’urine éclata sur le pare-brise. Des chocs retentissaient de tous côtés et les hurlements s’intensifiaient à mesure que les jeunes se chauffaient les uns les autres. Les policiers ne disaient rien, chacun priant en silence pour arriver au bout de la rue en vie.
Le souvenir de leurs collègues brûlés dans l’Essonne planait dans l’habitacle et Jacques guettait la moindre étincelle, les mâchoires serrées.
— Continue Claire, tu y es presque.
Enfin, ils émergèrent sur une large avenue qui leur laissa la possibilité d’accélérer en contournant le groupe. Claire manœuvra habilement et, après ce qui lui parut une éternité, parvint à extraire ses collègues de cette marée de violence. Ils filèrent le long de l’avenue. Ce n’est qu’en expirant que Jacques réalisa qu’il retenait son souffle depuis un long moment.
— ACAAABEUH !! ACAAAABEUH !!
— TOUT LE MONDE DÉTESTE LA POLIIIICEUH !! TOUT LE MONDE…
Claire s’arrêta juste à temps et effectua un demi-tour serré sous une pluie de projectiles divers et variés.
— Je ne vois vraiment pas comment on va arriver à la bonne adresse, gémit Gaëlle.
— On va y arriver, dit Jacques, sans trop y croire.
La radio grésilla entre ses mains :
— Alpha de TN, le différend devient violent. Plusieurs coups portés, enfants en bas âge sur place. Il y a urgence.
— Reçu TN, on fait de notre mieux.
Il croisa le regard de Claire. Leurs traits à tous deux étaient tirés par l’angoisse et la peur. Gaëlle ne parlait plus du tout. Au loin, les flammes d’une benne à ordures chauffaient la façade d’un immeuble. Une compagnie de CRS surveillait les arrières des SP qui luttaient contre le feu. Des poubelles éventrées jonchaient la route, nombre de commerçants retrouveraient leur devanture saccagée le matin venu, et aucune voiture stationnée ne s’en sortirait indemne. Les feux crépitaient en ajoutant une note de chaleur incongrue au froid de la nuit. Les policiers entendaient des hurlements résonner entre les immeubles aux volets clos, et les rues abandonnées leur inspiraient une étrange sensation de calme et de solitude. Claire arrêta la voiture en apercevant un nouveau groupe, tout au bout de l’avenue. Ses phalanges blanchirent sur le volant.
— On doit continuer à pied, déclara-t-elle.
— Tu veux mourir ?
— Ils bloquent toutes les rues ! Comment veux-tu passer ?
Force était de constater qu’elle avait raison. À contrecœur, ils abandonnèrent donc la voiture à son sort, dissimulée à l’entrée d’un garage fermé. Chacun revêtit sa veste de civil et, se gardant bien de prévenir le CIC, ils s’élancèrent dans le dédale de ruelles. Ils croisèrent plusieurs groupes de casseurs, la plupart trop occupés pour leur prêter la moindre attention. Le cœur battant, ils se cachèrent dans le hall d’un immeuble, coururent vers un autre, attendirent, et recommencèrent à chaque rencontre potentiellement dangereuse. Malgré la course, Jacques se sentait glacé jusqu’aux os, et ce n’était pas seulement dû au vent d’hiver. À mesure qu’ils couraient, le bâtiment rouge du différend se dessinait à l’horizon. Bien que leur soulagement fût énorme en l’atteignant, le vrai travail restait à faire, et c’est en haletant qu’ils se dépêchèrent de gravir les marches, priant pour qu’il ne soit pas trop tard.

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Lundi : 23h45.
— C’est la meilleure, la cigarette après avoir tiré un coup.
— Tu as un briquet ?
Jacques tendit son briquet à Paul. Appuyés contre la voiture, le commissariat les dominant de toute sa masse
assombrie, les deux gradés profitaient du bref répit qu’étaient les séances de tir. Des sirènes hurlaient au loin ; les nouvelles recrues, animées d’une motivation encore intacte, continuaient le travail.
— Je t’ai encore éclaté, remarqua Paul. Vingt-neuf balles sur trente dans la cible.
— Tu triches. Je t’ai vu rajouter des trous avec ton stylo.
— C’est à toi que je vais rajouter un trou si tu m’énerves. Jacques sortit une grosse cigarette électronique de son gilet tactique.
— C’est quoi ce truc ?
— J’essaie d’arrêter de fumer.
— Tu sais que tu viens de fumer une clope ?
— Non.
— Remarque, moi aussi il faudrait que j’essaie. J’en ai une vieille dans mon casier, mais je n’ai jamais trop accroché. — Il faut trouver le bon jus, en fait.
— Tu as du jus à me prêter ?
— J’ai toujours du jus pour toi.
— Toi tu es un ami.

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Repos : 03h00.
— Mais non, je suis à peine joyeux.
— Tu étais joyeux après la troisième pinte, maintenant tu es chiant.
Jacques serra Lola contre lui.
— Je t’aime.
— Tu pues la bière.
— Ça… sent… la… bière, de Londres à Berlin ! Ça sent la bière, dieu qu’on est bien !
Lola le repoussa mais il revint à la charge.
— Je vais nous ramener à la maison.
— Tu vas ramer tout seul à l’arrière pendant que je conduis.
Il la rattrapa et l’enlaça. Elle le repoussa une deuxième fois en riant, mais le policier ne lâcha pas sa main pour autant.
— Ivrogne.
Le couple remonta la rue. Derrière eux, les collègues de la brigade chantaient encore. Ils avaient loué un restaurant pour le pot de départ de leur chef, Paul, qui les quittait pour enfin savourer sa retraite. Jacques aurait voulu rester plus longtemps, mais il n’était pas assez saoul pour ignorer que Lola, qui entamait son deuxième trimestre de grossesse, avait besoin de sommeil. Des chants marins s’élevèrent dans leur dos, coupés par quelques bribes de la Marseillaise mêlées à des classiques des années 80. C’était leur première nuit de repos après trois nuits de travail ; chacun était exténué, mais l’ambiance avait tout de même été à la hauteur de l’occasion. Il était trois heures du matin. Les rues désertes paraissaient sinistres après les lumières de la fête. Bien que l’alcool coulât dans les veines de son fiancé, son bras solide et son assurance rassuraient la future maman. Arrivés à leur voiture, Jacques se laissa tomber sur le siège et ferma les yeux. Lola s’installa derrière le volant et tournait la clé de contact lorsque le policier se redressa subitement.
— Écoute.
— Quoi ?
Sans répondre, Jacques sortit du véhicule. Lola fit de même. Ils se regardèrent sans mot dire. Au loin, les chants enthousiastes des collègues s’étaient changés en cris. Ils écoutèrent un moment, tous deux espérant entendre les cris se changer en rires ; il n’en fut rien.
— Reste dans la voiture et ferme les portières.
— Attends !
Elle suivit le policier, trébucha sur ses talons hauts et continua pieds nus.
— Lola, retourne à la voiture.
— Mais tu vas faire quoi ?
— Je ne sais pas, je vais voir.
Alors que la jeune femme hésitait, quatre hommes apparurent. Ils couraient en direction du couple, se retournant de temps en temps. Malgré l’obscurité, Jacques en reconnut deux ; des petits dealers bien connus du service. Ils étaient encore en garde à vue trois jours auparavant. L’un d’entre eux avait le visage en sang alors que l’autre boitait. Jacques voulut rebrousser chemin et rejoindre Lola, mais il avait attendu trop longtemps. Lorsqu’ils reconnurent à leur tour le policier, les quatre hommes ralentirent, échangèrent un regard, et fondirent sur lui. Lola s’était baissée derrière une voiture stationnée.
Jacques tenta de les contourner, en vain ; ils furent plus rapides que lui et le coincèrent entre deux fourgons. Lorsqu’il comprit qu’il ne leur échapperait pas, il se jeta sur le premier et l’amena au sol. Hélas, il dut lâcher prise quand un bras serra son cou et le tira en arrière. Ensuite, il ne vit plus rien. Il se noyait au sein d’un tourbillon de violence. Un poing lui brisa le nez, un autre lui éclata les côtes. Il roula sur le ventre et tenta de protéger son visage, mais son bras fut tordu jusqu’au déboîtement de son épaule. Il se retrouva sur le dos, suffoquant et sans force, et ne put rien faire lorsque ses bourreaux vinrent écarter ses jambes, le laissant exposé au coup de pied qui lui arracha un hurlement. Et la torture continua, encore et encore, ne lui laissant aucun répit. Au travers de ses larmes ensanglantées, il aperçut la silhouette de Lola qui courait vers le restaurant. Le temps passait. Il ne savait plus s’il était à terre ou debout, vivant ou mort. Il avait abandonné, accepté son impuissance absolue, et attendait la fin. Il ne se rendit pas compte que ses collègues, alertés par Lola, avaient fait fuir les dealers et interpellé l’un d’entre eux, ni qu’il pleurait, humilié et vaincu. Il ne garda aucun souvenir du trajet dans l’ambulance qui l’amena aux urgences. Les jours suivants, à l’hôpital, il subit toute la douleur que l’adrénaline lui avait quelque peu épargnée sur le moment. Lola ne lâchait plus sa main ; elle s’endormait assise, la tête calée contre l’épaule de l’homme qu’elle aimait et qu’elle avait cru perdre.
— Deux d’entre eux ont essayé de rentrer dans le restaurant, lui raconta un des collègues qui l’avaient secouru.
On les a empêchés en disant que c’était une soirée privée, et ils sont revenus nombreux. Je dirais une vingtaine. Ceux qui t’ont attaqué avaient détalé. Ils étaient quatre sur toi. C’était injuste et personne n’aurait pu faire mieux, Jacques. Tu es plus costaud que nous tous réunis, vraiment. Jacques passa plusieurs mois à l’hôpital et, pendant longtemps, ce ne fut pas tant ses blessures qui l’empêchèrent de quitter son lit, mais la honte.

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Vendredi : 19h45.
— Police secours bonsoir.
— VNEZVITEPARCEQUILMECASSELESCOUILLESLA
JSUISTOUTESEULEA VECMONFILSETJSAISP AS…
— Madame, doucement, vous êtes où ?
— Hein ?
— Vous êtes où ?
— Au parking de la Gare. Reviens si t’as des couilles ! Vas-y viens fils de pute ! T’as pas d’couilles ! T’as pas d’couilles !
— Madame ? Allô ?
La voix de la requérante devint inintelligible, masquée par les frottements contre le portable malmené. Charline crut entendre des cris lointains, ainsi que les pleurs d’un enfant. Elle raccrocha en soupirant.
— On arrive.
Mourad, sorti d’école deux mois plus tôt, fut le premier à mettre pied à terre. Il fit quelques pas vers le parking à ciel ouvert indiqué par le CIC, mais perdit vite son élan. Une femme hurlait injure sur injure depuis le hall d’entrée d’un immeuble. Un petit garçon était assis dos au mur ; il regardait sa mère en silence. Tout au fond du parking, dans la lumière d’un réverbère, un individu s’acharnait sur la portière d’une voiture. Bien qu’il ne fût pas un lâche, la peur de prendre l’initiative fit ralentir le jeune Gardien. Il prétendit chercher quelque chose dans sa poche le temps que Jacques et Jules le rejoignent, puis les suivit d’une démarche déterminée, quoique feinte. Il allait enjamber le muret du parking mais Jacques le retint par la manche.
— Après.
Surpris, le stagiaire suivit ses collègues en direction de l’immeuble.
— Madame, c’est la Police, ouvrez.
La mère semblait plus calme à présent. Son fils observait les policiers sans bouger, la tête sur les genoux. De la morve coulait de son nez et ses yeux révélaient une résignation à fendre le cœur.
— On peut discuter mais pas au travers de la vitre. Ouvrez.
Après un temps d’hésitation, elle poussa la porte et s’éclipsa devant les policiers.
— C’est un malade !
— Vous êtes blessée ?
— Nan ça va, j’en peux plus.
Quelques minutes plus tard, alors qu’il sortait pour passer un message radio, Mourad repéra l’homme qu’ils avaient vu en arrivant ; il avait délaissé sa voiture et courait droit vers eux. La surprise lui arracha un cri qu’il aurait voulu plus viril et il trébucha en arrière. Les deux gradés, voyant à leur tour le potentiel agresseur, dévalèrent les marches.
— Mourad, reste avec elle.
— Mais…
— Reste avec elle ! Le stagiaire recula à contrecœur.
Jacques remarqua que Joël lui lançait de fréquents coups d’œil.
— Ça va, t’en fais pas.
Il mentait. Son cœur battait trop fort, la sueur perlait sur son front. En regardant l’homme se rapprocher, il ressentit une vive douleur au ventre et fut pris de vertige. Malgré lui, il fit un pas en arrière. Jules allongea le bras pour le soutenir au moment où le mari fut sur eux. Ce dernier tenta de forcer le passage mais se heurta à Jules, qui le repoussa d’une main.
— Sale pute ! Rends-moi mon fils sale pute !
Jules le repoussa à nouveau, cette fois avec plus de force. Voyant Jacques complètement figé, il siffla Mourad, qui ne perdit pas de temps pour les rejoindre.
— Jacques, la femme. Jacques ! Le mari bondit en avant.
— J’vais t’baiser salope !
Et toi nique ta mère tu m’touches pas ! Jules et Mourad se jetèrent sur l’homme et l’amenèrent au sol.
— C’est cette pute ! C’est cette pute qu’il faut qui dégage, pas moi ! Putain lâche-moi tu m’fais mal !
Mourad encaissa un coup de pied à l’épaule, ce qui n’eut comme effet que de l’encourager à tenir bon. Il tordit le bras qu’il serrait déjà de toutes ses forces tandis que Jules sortait ses menottes. De ses jambes, il improvisa une clé maladroite autour des genoux de leur assaillant.
— Rends-moi mon fils salope j’vais t’niquer la pense sale pute ! T’es dead !
La supposée victime était à présent en haut des marches, son fils suivant de près.
— Retourne baiser ta chienne enculé ! T’es qu’une merde sans couilles !
À la vue du petit, tremblant derrière sa mère, Jacques revint à lui. Il s’interposa lorsque, crachant injure sur injure, elle courut vers son époux. Bien qu’il ne l’eût pas encore touchée, elle recula en hurlant.
— Pourquoi tu m’tapes ? Pourquoi tu m’tapes ?
— MAIS FERMEZ VOS GUEULES ! rugit Jules.
Sa voix puissante, qu’il était si rare d’entendre, fit momentanément taire le couple, ce qui permit aux policiers de boucler les menottes sur l’un et l’autre. Néanmoins, la trêve fut de courte durée et le torrent d’invectives reprit de plus belle. Jules tenait fermement les menottes de son interpellé tandis que Jacques ramenait la sienne vers le hall d’entrée, où il la força à s’asseoir le temps que l’équipage Bravo vienne les assister pour le transport. Il lui en coûtait de ne pouvoir amener l’enfant à l’écart, et lui éviter ainsi ce sinistre spectacle ; hélas, ils n’étaient que trois.
De retour au commissariat, Jacques s’isola dans un bureau vide et entama le PV d’interpellation. Il se sentait poisseux dans son polo trempé de sueur refroidie. Des pensées sombres l’assaillirent et, après avoir relu sa première phrase dix fois, il repoussa sa chaise et fixa le plafond. Un seul homme ; une intervention des plus banales. Un seul homme pour lui faire perdre ses moyens et mettre ses collègues en danger. Bel exemple pour le stagiaire ! Il se demanda s’il serait capable de sortir du bureau et faire face à la brigade. Comment justifier sa lâcheté ? Une image floue lui revint à l’esprit : un badaud, téléphone brandi, avait filmé l’intervention. Il se leva brusquement, marcha jusqu’à un casier métallique, et envoya un coup de poing si violent qu’un tiroir s’enfonça sous le choc. C’est alors que Jules apparut dans l’encadrement de la porte. Leurs regards se croisèrent.
— Un seul mec. Deux contre un. J’aurais pas dû revenir.
— On s’en est bien sortis, c’est l’essentiel.
Avisant le PV à peine commencé, Jules prit la place de son collègue.
— J’ai besoin d’entraînement, dégage.
Alors que Jacques regagnait le poste, il passa devant la salle d’accueil. Le petit garçon était là, seul. Il attendait, le visage levé vers les affiches scotchées de travers le long du mur. Le policier poussa la porte vitrée.
— Tu veux venir voir les voitures ?
Les yeux du petit étincelèrent et il acquiesça avec enthousiasme. Jacques lui tendit la main. Il se leva, mais ses jambes tremblantes ne purent le soutenir et il retomba sur sa chaise.


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Jeudi : 20h35.
— J’ai faim.
— Ça tombe bien, j’allais manger. Tu veux un sandwich ?
— Oui.
Le garçon se leva de nouveau mais il était clair qu’il aurait le plus grand mal à marcher. Jacques le prit dans ses bras.
— Allez, viens, on va partager.
Ils croisèrent Mourad dans le couloir.
— Appelle les SP, murmura Jacques.
Le petit pointa du doigt une affiche de recrutement, sur laquelle figurait un Policier Adjoint au sourire béat.
— C’est qui lui ?
— Lui ?
C’est un idiot. L’enfant rigola.
— Et lui ?
Mourad les regarda s’éloigner vers la salle de repos. Il fut impressionné par la résilience de l’enfant, qui souriait malgré l’écho des horreurs qu’échangeaient toujours ses parents depuis leurs cellules respectives.

Photographe, idées noires, matins gris.
Compartimenter, cloisonner, fractionner, séparer… Policier : étrange métier qui réclame de tout voir, tout noter, tout regarder, tout entendre, tout mémoriser, être attentif à chaque détail et rendre compte de tout, dans les moindres détails et avec une précision chirurgicale. Mais un métier où effacer le moindre souvenir une fois la porte du commissariat refermée semble indispensable et salutaire. Un métier pour lequel il faudrait pouvoir partitionner sa mémoire à la manière d’un disque dur, mais avec la possibilité d’en désactiver certains accès à la demande. Toujours appelés pour le pire, le conflit, le moche, le sale et le plus sordide, aussi largement insultés que rarement remerciés. Ces policiers tellement décriés doivent se battre, nuit et jour, avec une réalité que nous refuserions même de croire si nous devions y être confrontés. Même si l’insoutenable est leur quotidien, il leur faut pourtant vivre avec cette réalité. Comme eux, chaque matin, je rentre pour retrouver ma famille en réalisant à quel point le mur que j’essaie de bâtir entre cette accumulation d’horreurs et la chaude lumière de l’amour des miens est fragile. Je suis devenu un improbable bâtisseur de cloisons mentales, de frontières et de barrières émotionnelles, destinées à emprisonner, piéger les souvenirs les plus sombres de ces nuits passées en leur compagnie. Une cage…
A suivre..











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