BLEU (la suite 7)
Par Pascal et Tristan Aulagner
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L’ivresse publique et manifeste (ou IPM) représente une infraction consignée dans le Code de la santé publique. Elle sanctionne alors un état alcoolique qui présente ou peut présenter un risque pour la personne ivre elle-même ou pour des tierces personnes.
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Dimanche : 5h00.
Le paquet d’excréments explosa à deux mètres de Gaëlle, et l’aurait heurtée si elle n’avait pas reculé quelques secondes plus tôt. Claire et Jacques étaient tous deux abrités derrière la Skoda, tandis que le lanceur riait.
— Après celui-là il devrait être à court de munitions !
— Va voir si tu veux, moi j’attends.
L’homme s’était baissé derrière le muret. Claire se releva, non sans crainte. — Baisse-toi !
Un autre tas d’excréments vola au-dessus de leurs têtes pour finir sur la route. — Mais comment c’est possible ?
— C’est pas possible, il a dû vider ses intestins.
— Si je retrouve le collègue du CIC qui a décidé de nous appeler…
Après cette dernière offensive, l’homme était resté debout, fixant la Skoda. Ils étaient en plein centre-ville, et une petite foule s’était accumulée sur le trottoir d’en face, hors de portée. Nombre d’entre eux filmaient avec leurs téléphones, apparemment heureux d’immortaliser le moment, au grand dam des policiers. Les passants s’arrêtaient, rigolaient, mais restaient tout de même prudents et gardaient leurs distances.
Alors que les trois policiers commençaient à se rapprocher du muret, l’homme se baissa à nouveau.
— Mais non…
Gaëlle pointa du doigt une benne à ordures sur leur droite.
— Partez là-bas, je vais jusqu’à l’arbre à gauche.
Les deux policiers coururent ventre à terre, comme si leur vie en dépendait. Gaëlle fit de même et se dissimula derrière l’arbre.
Lorsque l’homme se releva, armé d’un nouveau projectile, les mains dégoulinantes et grasses, un réflexe nauséeux força Gaëlle à détourner les yeux. Heureusement, tout occupé qu’il était à son ignoble besogne, l’homme n’avait pas vu les policiers abandonner leur abri. Il envoya ses déjections sur la Skoda.
Gaëlle n’arrivait pas à se décider. Même une fois les intestins de leur agresseur vidés, il faudrait entrer en contact, le maîtriser, le menotter, effectuer une palpation de sécurité, le ramener au commissariat… Et la nuit commençait à peine. Dire que trente minutes auparavant, Gaëlle était encore chez ses amis ! À cette heure, ils devaient tout juste finir l’apéro, et elle… Elle était ici.
Une silhouette attira son attention ; un homme âgé au coin de la rue. Il marchait courbé, appuyé sur une canne, un lapin en peluche sous le bras. Une fillette sautillait à ses côtés. Ils se dirigeaient droit vers le dingue, mais pas un seul des badauds ne tenta de les intercepter. Ce fut assez pour décider Gaëlle à bouger. Elle lança un regard en direction de ses collègues et Claire inclina la tête, signifiant qu’ils étaient prêts.
L’homme était maintenant à genoux, son short à moitié remonté. Les trois policiers fondirent sur lui, et il fut si rapidement au sol qu’il n’eut pas l’occasion de résister. Le bouquet infernal de sueur, d’excréments et d’alcool auquel venaient se mêler les relents de fromage de ses chaussures fut trop pour Claire. Elle partit vomir à l’écart. Jacques avait les larmes aux yeux mais tenait bon. De par son expérience, Gaëlle ne prêtait plus attention aux odeurs depuis bien longtemps. Ce fut donc elle qui traîna l’ivrogne jusqu’à la voiture et boucla sa ceinture.
En démarrant, Jacques jeta un coup d’œil vers le trottoir. Le spectacle était terminé. La foule s’était dispersée.

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Mercredi : 6h00.
Six heures du matin. Paul coupa le contact devant le commissariat. La nuit avait été calme et paisible. Le jour se levait, et le ciel rougeoyait dans un velouté d’or dont Jacques, malgré les années, ne se lassait jamais.
Il sortit et contourna la voiture pour ouvrir la portière de l’homme qu’ils avaient ramassé sur un trottoir, la tête dans une mare d’alcool qu’il avait vomi avant de se rouler dedans. L’homme, qui affirmait s’appeler Georges, n’avait pas apprécié d’être sorti de sa torpeur et leur avait opposé quelques fébriles coups de poing, visant au hasard une des trois têtes qu’il voyait sur chaque policier. Bien qu’il ne fût pas un grand danger, ils l’avaient menotté, par précaution.
Paul sortit à son tour et se massa les reins. Il avait conduit dix heures, patrouillant la ville endormie sans rencontrer âme qui vive. Une nuit comme celle-là, si rare en période estivale, n’était pas de refus.
Il ouvrit la portière et Jacques aida Georges, qui s’était réveillé et paraissait plus alerte, à se lever. Après s’être assuré qu’il tenait debout, Jacques partit chercher les sacs de travail dans le coffre.
Alors qu’il tendait le sien à Paul, Georges fit quelques pas incertains et puis… Et puis il partit en courant, ou plutôt en titubant, sous les yeux ébahis des deux policiers. Il leur fallut un bon moment pour croire ce qu’ils venaient de voir. Ils se regardaient sans bouger, incrédules.
— On devrait sûrement le suivre.
Ils suivirent donc Georges en marchant, et ne se mirent à courir que lorsque ce dernier s’affala de tout son long et heurta un poteau.
— Fallait qu’j’essaie… fallait…
— T’as essayé. Fallait bien.
Et ils le guidèrent jusqu’à la cellule de dégrisement, où il pourrait finir de cuver en sécurité.


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Dimanche : 2h30.
Joan, qui semblait pourtant s’être calmée depuis que Claire l’avait menottée au banc, releva brusquement la tête et hurla quelque chose en anglais. N’ayant pas compris un mot de ce qu’elle avait dit, la policière se tourna vers Jacques.
— Elle dit quoi ?
— Qu’elle nous baise tous.
— Tous ? Ça fait beaucoup. Demande-lui plutôt ce qu’elle a bu, et combien.
— J’ai déjà essayé six fois.
— La septième sera la bonne !
Jacques se tourna vers la jeune femme en soupirant.
— Ma’am, could you please tell us what you had to drink tonight?
— Your cum, pig.
— Alors ? demanda Claire. Qu’est-ce qu’elle dit ?
— Euh… Elle ne sait plus.
— Bon, tant pis. Je vais voir où ils en sont avec le PV d’IPM et la fouille. Tu gardes un œil sur elle ?
— Va donc, je surveille.
— Fais gaffe qu’elle ne recommence pas avec ses coups de tête dans le mur.
À peine eut-elle passé la porte qu’un rictus étrange apparut sur le visage de Joan. Elle se pencha vers Jacques en lui faisant signe de s’approcher, ce qu’il se garda bien de faire. Au contraire, il s’éloigna de quelques mètres pour s’appuyer sur un petit bureau, puis croisa les bras avec l’intention de ne plus rien dire. Hélas, Joan n’apprécia pas son manque de courage et recommença à hurler. Jacques l’ignora et, pour se donner une contenance, se mit à feuilleter son carnet d’un air concentré.
Frustrée, la femme se leva autant que les menottes le lui permettaient et déchira son débardeur, dénudant ses seins. Stupéfait, Jacques ouvrit la bouche pour parler mais les mots lui manquèrent. Elle tira ensuite sur sa jupe jusqu’à l’arracher. Une fois entièrement nue, elle allongea sa jambe jusqu’à une pile de cônes de signalisation et réussit à les attirer à elle. Jacques revint à lui au moment même où elle s’asseyait dessus ; il lui saisit fermement le poignet et la força à se rasseoir, tout en repoussant les cônes du pied.
— Stop maintenant ! Je vais vous chercher une couverture mais arrêtez vos conneries !
Jacques lança un regard vers la caméra de sécurité ; pourvu qu’elle fonctionne ! Il dénicha une couverture dans la salle de stockage, mais à peine l’eut-il déposée sur les épaules de la jeune femme qu’il se la prit en pleine figure. Suite à quoi elle vomit sur ses cuisses et fondit en larmes.
Le soir suivant, après une journée bien trop courte, Jacques se gara au premier sous-sol du parking et remonta vers l’entrée principale du commissariat. Une femme sortait ; il lui tint la porte et s’effaça pour la laisser passer.
— Merci monsieur, dit-elle avec un léger accent anglais.
Elle était jolie et élégante, et Jacques fut frappé par son beau sourire.
— Mais de rien.
Au moment où il posait sa main sur la porte du poste, il se figea.
— Mais non…
Il se précipita vers l’entrée principale et se colla à la vitre juste à temps pour voir la femme tourner au coin de la rue. Oui, c’était bien elle.
— Vous aussi vous avez eu affaire à elle ? demanda-t-il au chef de la brigade de jour en arrivant au poste.
— À qui ?
— Joan, celle qui vient de sortir. Elle ne vous a pas trop fait souffrir ?
— Mme Franks ? Ma foi, non. Elle a soufflé à zéro et elle était correcte et aimable. De quoi tu parles ?
— Non rien, laisse tomber.

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Vendredi : 5h10.
La voiture était garée au milieu de la route. Sa conductrice ne semblait pas avoir vu les policiers arriver à pied ; elle bavait, le regard vitreux, un bras pendant sur la vitre baissée. Les effluves d’alcool qui s’échappaient du véhicule avaient de quoi faire tourner de l’œil le plus aguerri des ivrognes.
— Madame ? tenta Gaëlle sans y croire.
— Mmmph ?
— Bon, au moins elle est vivante. C’est un début.
— Elle est ronde comme une queue de pelle, observa Jacques. On la ramène ?
Gaëlle réfléchit un moment et haussa les épaules.
— Elle ne conduisait pas, après tout.
Puis, se tournant vers la femme :
— Madame, sortez de la voiture pour discuter avec nous.
— Chuuuuut.
— Vous venez d’où ?
— Des bars.
Comme pour prouver ses dires, un flot d’alcool jaillit de sa gorge. Elle rota férocement et se laissa retomber sur le siège, satisfaite. Elle tenait le volant et des gouttes de glaire dégoulinaient sur ses mains.
— Écoutez madame, dit Jacques sur un ton calme mais ferme. On peut vous ramener au commissariat. Vous irez cuver dans nos locaux. Vu votre état, ça sera long et pénible. Ou alors, vous pouvez descendre, nous laisser garer votre voiture correctement et appeler quelqu’un pour venir vous chercher. Vous pourrez donc dormir tranquillement dans votre lit. À vous de voir.
— Je… commença-t-elle. Je…
Un deuxième jet d’alcool vint repeindre le volant et le pare-brise. Elle empestait la sueur, la bière bon marché et le tabac froid.
— Euh… J’veux rentrer… chez moi.
— Bien. Alors sortez du véhicule.
— Mmmph.
— Vous avez votre téléphone, j’imagine ? demanda Gaëlle. Appelez quelqu’un pour venir vous chercher. Quelqu’un de majeur et pas alcoolisé.
— J’connais pas.
— Je vous crois. Mais faites un petit effort, sinon on vous ramène au commissariat. Vous n’avez que deux choix. Jacques fit un signe de tête à Gaëlle et ils s’éloignèrent de quelques pas.
— On va y passer la nuit, dit-il. Moi aussi j’aimerais bien que ça finisse bien, mais…
— On peut quand même essayer un peu ! C’est ma première nuit depuis les vacances, j’ai refait mes stocks de patience.
— Je vois ça, dit Jacques en réprimant un sourire. Bon, essayons, alors !
Ils revinrent se positionner de part et d’autre de la portière.
— C’est quoi votre nom, madame ?
— Hein ? Marie. Euh… Lou. Marie. Mmmph…
— Marie-Lou ?
— Voui.
— Vous allez appeler quelqu’un ?
— Vouiiii !
— À la bonne heure ! Faites donc.
Marie-Lou renifla et se gratta le ventre.
— Grm mmmph.
Jacques lança un regard torve à sa collègue, qui lui répondit d’un sourire éclatant. Marie-Lou se mit à hoqueter bruyamment, ce qui déclencha une nouvelle vague de vomissements.
Cette fois, elle ne s’était pas penchée sur le volant où la vague précédente commençait déjà à sécher, le liquide grumeleux vint remplir son décolleté plongeant.
Jacques réprima un spasme nauséeux et même Gaëlle dut détourner les yeux un instant. Lorsqu’ils la regardèrent de nouveau, Marie-Lou les fixait d’une intensité irréelle. Elle fondit en larmes. Jacques se gratta la tête, déconcerté.
— Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose ? demanda Gaëlle.
— Mais voui !
Brusquement, sans plus d’explications, Marie-Lou se pencha par la fenêtre. Sous les yeux ébahis des policiers, elle se hissa des deux bras jusqu’à pencher dangereusement hors de la voiture. Puis elle se laissa tomber en avant, le ventre scindé par la vitre saillante. Ses longs cheveux effleurèrent le bitume, et elle resta pendue là, immobile, telle une serpillière de bar à l’heure de fermeture.
— Madame… commença Gaëlle.
Un frisson parcourut le corps de Marie-Lou, et un mouvement sous ses cheveux attira l’attention des policiers. Lentement, un doigt d’honneur hésitant pointa d’entre les mèches hirsutes, en direction de Jacques. Gaëlle pouffa de rire tandis que son collègue repoussait Marie-Lou à l’intérieur de l’habitacle, où elle atterrit avec un couinement.
— Ça, c’est fait, dit Jacques en cherchant quelque chose pour s’essuyer les mains. Et maintenant ? Vous appelez quelqu’un ?
— On peut le faire pour vous si vous voulez. Où est votre téléphone ?
— Z’avez rien d’autre à foutre ? Non mais y’a les voyous qui volent et y’a les… les… Oh mais vous m’cassez les couilles là !
Sa pugnacité soudaine surprit les policiers. Voyant que Jacques atteignait les limites de sa patience, Gaëlle posa une main apaisante sur son épaule, sans quitter Marie-Lou des yeux.
— Où est votre téléphone ? répéta-t-elle. On veut vous aider, c’est tout.
— Il est… dans ton cul.
— Pour la dernière fois, appelez !
— À L’AIDE ! AU SECOURS !
Jacques se massa les tempes et arqua un sourcil interrogateur vers sa collègue. Il espérait la voir retirer ses lunettes, son geste rituel avant toute interpellation. Mais, déterminée, elle avait déjà sorti sa lampe de poche et entreprit d’explorer l’intérieur du véhicule. Le faisceau blanc balaya divers objets quelconques, puis s’arrêta sur un portable sur le siège passager.
— Aha ! s’exclama Gaëlle d’une voix triomphante.
Elle fit le tour de la voiture.
— Baissez la vitre, madame. Je peux appeler quelqu’un pour vous. Tout ira bien !
Comme elle n’eut pour réponse qu’un grognement, elle revint se placer face à leur charmante interlocutrice.
— Vous pouvez baisser la vitre ? Ou me dire qui appeler ? Si vous m’autorisez à voir les numéros dans votre…
— Ta gueule connasse.
Jacques eut à peine le temps d’entrapercevoir la flamme dans les yeux de Gaëlle. Avant qu’il n’ait pu ouvrir la bouche, une ombre bleue vola devant lui, s’engouffra dans la voiture et en ressortit une masse titubante. En un battement de cœur, Marie-Lou se retrouva au sol, menottée, sous la policière qui se penchait sur elle.
— Alors, c’est qui la connasse ? Hein ?
Jacques croisa les bras devant ce spectacle.
— Gaëlle…
Elle releva la tête. Ses lunettes n’étaient pas tombées. Jacques soupira :
— Toi t’as pas de cœur.
Trois jours plus tard, la brigade de nuit prit son service pour une nuit qui s’annonçait animée ; quatre interventions étaient déjà en attente. Le soleil commençait tout juste à pâlir quand Gaëlle s’installa au volant, suivie de Jacques qui contourna la voiture pour laisser leurs sacs de travail dans le coffre.
— Mais non… Regarde ça ! s’exclama-t-il en prenant place à côté de sa collègue.
Marie-Lou sortait du commissariat. Malgré ses cheveux grossièrement enroulés en un chignon souple et sa robe froissée, elle marchait droit et semblait en forme. Elle échangea quelques mots avec un collègue qui entrait et lui sourit en se mordant le bout du pouce. Il lui répondit quelque chose que Gaëlle et Jacques n’entendirent pas mais qui la fit rire, une main délicate devant sa bouche. Ensuite, elle lança un bref regard vers eux et remonta la rue, drapée de toute la dignité qu’il lui restait.
— Eh ben… Elle a l’air plutôt fraîche pour quelqu’un qui vient de passer trois jours en dégrisement.
Gaëlle grogna quelque chose d’inintelligible.
Elle mit le contact tandis que Jacques choisissait de la musique, passant d’une chaîne de radio à l’autre. Soudain, son visage s’éclaira et il revint en arrière pour s’arrêter sur une chanson. L’air satisfait, il se tourna vers Gaëlle et lui adressa son plus beau sourire. Celle-ci le dévisagea un instant, puis éclata de rire.
Les deux policiers repartirent au travail, accompagnés de la voix douce de Michel Polnareff : Gooooooooodbye, Marylou !




À suivre…
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