BLEU (la suite 6)

Par Pascal et Tristan Aulagner

NB : si vous souhaitez lire (ou relire) BLEU, c’est ici.
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Loin d’être une mission prioritaire de la police secours, les stupéfiants représentent malgré tout une source d’interventions régulière. Du point de deal le plus banal aux règlements de comptes les plus meurtriers, la police secours se retrouve régulièrement en première ligne sur ce front et doit faire face aux conséquences du développement croissant de la consommation de substances illicites et dangereuses.

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Lundi, 4 h 00.

La grêle s’abattait par rafales violentes sur le pare-brise. La voiture de patrouille s’enfonçait dans le noir des routes de montagne, fuyant la ville, à la recherche du calme des collines. Les nuits pluvieuses de novembre sont toujours rythmées par les accidents, souvent les plus violents. Tara et Stéphane, qui formaient l’équipage Bravo, en étaient à leur quatrième. Les procédures suivant les interventions leur avaient pris une bonne partie de la nuit, et c’était en silence que, à quatre heures du matin, ils appréciaient la tranquillité des hauteurs de leur circonscription. Stéphane, le regard perdu dans la tempête, s’appliquait à ne plus penser à rien. Le chauffage l’engourdissait ; il luttait par égard pour Tara qui, au volant depuis le début de la vacation, n’avait pas le loisir de relâcher sa vigilance.

— PS Bravo de TN.

Stéphane soupira, s’attendant à un nouvel accident de la route, et sortit la radio.

— Parlez.

— Rendez-vous à l’entrée de la vieille ville pour un individu nu qui dégrade les façades des commerces. Selon le requérant, il semble être dans un état second, sûrement sous l’emprise de stupéfiants, et agressif.

— Bien reçu.

Tara amorça un demi-tour pour redescendre vers la ville.

— Bravo de TN, pour préciser, on a eu plusieurs appels. Selon les descriptions des requérants c’est sûrement Hadès. Faites attention.

— C’est… reçu TN.

Tara souriait. Stéphane l’interrogea du regard.

— Qu’est-ce qu’il y a, jeune ? Ça change des AVP, non ?

— Oui, mais… Hadès ? C’est le dieu des enfers qui saccage la ville ?

— Tu ne connais pas encore ? Ça fait combien de temps que tu es là maintenant, deux ans ?

— Presque quatre.

— Et tu n’as jamais eu affaire à lui ?

— Je n’ai pas eu ce plaisir, c’est qui ?

— Un junkie qui pète un câble de temps en temps. Il n’est pas méchant dans le fond, mais quand un fusible saute il est… imprévisible. Faut faire gaffe, c’est tout.

— Pourquoi « Hadès » ?

— À cause de la came il a tout le temps chaud, même l’hiver. À chaque fois qu’on lui court après, on dirait qu’il a des flammes sur la tête, à cause de la vapeur. Et du coup… Tu vois ?

Comme dans Hercule, le dessin animé. Stéphane sourit.

— Je vois.
Ils étaient tout proches de la ville.
Stéphane mit ses gants de motard. Tara ralentit.

— Je le connais depuis longtemps. Les collègues se foutent de sa gueule ; pour eux c’est juste une épave, mais pour les anciens qui l’ont vu grandir, c’est différent.

— Comment ça ?

— Il a la trentaine maintenant, mais il avait une dizaine d’années quand je suis arrivée ici. Sa famille est connue. Tous des alcooliques finis, toujours défoncés, blindés de thune qui sort de dieu sait où. C’est surtout le beau-père l’ordure. À peine ses gosses savaient lire qu’il les avait déjà initiés à l’héroïne. Les plus grands, on les connaissait déjà. Hadès c’est le plus jeune.

— C’est quoi son vrai prénom ?

— Cécil.

— Pas commun ça.

— Il n’y a rien de commun dans cette famille. Mais bref, c’était un gamin sympa. Même ado, il était souvent défoncé lui aussi, mais ça ne se voyait pas trop encore. Intelligent, beau gosse, marrant… Mais avec le temps, et surtout avec la came, c’est devenu ce qu’on va voir d’ici dix minutes. Je ne rigole pas quand je dis qu’il est imprévisible. Surveille ses mains.

Stéphane acquiesça. Il était pour le moment plus intrigué qu’inquiet. Les deux policiers ne dirent rien jusqu’à l’entrée de la ville.

— Le beau-père est en taule maintenant. Pédophilie, inceste, un mec bien quoi… Mais ça, les jeunes qui débarquent ici à peine sortis d’école ne le savent pas, et la plupart des autres s’en foutent. Les camés, ils n’ont qu’à pas se droguer, pas vrai ? Stéphane resta coi.

— Et tu verras si tu creuses un peu la surface. Son histoire elle n’a rien d’exceptionnel. Tu retrouves quelque chose de similaire derrière chaque « déchet humain », comme ils disent. On les méprise, mais chaque épave d’aujourd’hui, c’est le gamin d’hier qu’on rêve tous d’aider. Plus vieux, mais c’est le même.

Ils arrêtèrent la voiture dans une petite rue longeant le mur médiéval qui marquait l’orée de la vieille ville. À partir de là, les rues étaient trop étroites ; ils devraient continuer à pied. Chacun boutonna le col de sa veste.

— Putain de pluie !

— Peut-être qu’il sera parti ?

— Peut-être, mais n’y compte pas trop. C’est un SDF alors au mieux il sera à l’abri, dans les toilettes publiques.

Le contraste entre la chaleur agréable de la voiture et le froid du vent qui fouetta leurs visages fut brutal. À peine sorti, Stéphane sentait déjà l’eau glacée couler dans son cou, irrité par le frottement de la fermeture éclair.

— Je parie sur la place de l’église !

Ils coururent donc en direction de la place, s’abritant dès qu’ils le pouvaient sous les échafaudages, stores extérieurs et surplombs de balcons. Très vite, ils furent si trempés qu’ils y renoncèrent. Stéphane sortit la radio de sa veste.

— TN de PS Bravo.

— Parlez.

— Vous avez plus de précisions ? Une adresse ?

— Négatif, je fais un contre-appel.

— Reçu, merci.
Tara plissa les yeux.
— Regarde.

Stéphane suivit son regard. Au tournant d’un immeuble abandonné, une lueur vacillante. Des débris de verre étincelaient d’un éclat doré. Tara enfila ses gants, et les deux policiers se dirigèrent vers ce qui semblait être un incendie.

— La place de l’église.

Ils s’arrêtèrent au bout de la rue, évitant de foncer tête baissée, bien qu’ils fussent supérieurs en nombre. L’ombre allongée d’un homme coulait le long de la façade de l’église. Ils se dissimulèrent au coin de l’immeuble abandonné.

Une benne à ordures était en feu sous la vieille arche de pierre menant à une cour résidentielle. De l’autre côté de la place, sous le store extérieur d’un bar, un homme mince, torse nu, tentait de détruire une chaise retenue par un câble antivol.

— Stéphane, Hadès. Hadès, Stéphane.

— Enchanté. On fait comment ?

Tara avança en direction du bar, Stéphane sur ses talons.

— C’est pas supposé rendre calme, l’héroïne ?

— Quand c’est que ça, si.

Hadès ne les avait pas encore vus. Il donnait tour à tour des coups de pied, de coude, et de tête dans la chaise, qui refusait de céder. Du sang coulait de son crâne rasé, déformant le tatouage qui cachait la moitié de son visage. Alors que les policiers arrivaient presque à portée de main, il se retourna. Stéphane fut frappé par la douceur qu’il lut dans les yeux bleus clairs de l’homme, si incongrue vu les circonstances. Tara se plaça sur la gauche, Stéphane se décala à droite. Hadès les regardait, vraisemblablement incertain quant à la réalité de ce qu’il voyait. Tara fit un pas en avant, les mains suspendues à son gilet pare-balles. Il lui serait ainsi possible de parer un éventuel coup sans pour autant se montrer menaçante.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— Fou ?

Sa voix était grave mais sans assurance.

— Tu veux pas venir te mettre au chaud ?

— Va te faire foutre !

— Stéph, recule.

Ce dernier obéit sans poser de questions. Il remarqua que la main de Tara reposait sur son arme.

C’est alors qu’il la vit : une hache de pompier, sous la chaise.

Hadès regardait les policiers sans esquisser le moindre geste. Il respirait difficilement et, à la lueur des flammes de la benne, la douceur qu’avait remarquée Stéphane dans son regard s’estompait, laissant place à un vide sinistre. Il se pencha lentement.

— Arrête. Viens.

D’une rapidité surprenante, Hadès s’empara de la hache et détala pour disparaître dans une ruelle. Les policiers s’élancèrent après lui. La ruelle n’était éclairée que par la lune et la benne en feu. Arrivés à la limite de cette lumière dérisoire, ils avancèrent plus lentement, à l’affût du moindre bruit.

— Bravo de TN.

Stéphane jura.

— Parlez.

— Le requérant ne connaît pas l’adresse exacte, il habite un peu plus loin et l’a vu en train de remonter la rue.

— Reçu, on l’a trouvé. Besoin des SP place de l’église pour un feu de poubelle. Et si l’Alpha est disponible pour du renfort…

— Reçu pour les pompiers. L’Alpha est toujours à l’hôpital pour un CNA. Personne de disponible pour l’instant.

— C’est reçu.

Ils entendirent un hurlement qui leur fit dresser les cheveux sur la nuque.

— Pas méchant ?

— Imprévisible !

— Non mais sérieusement, si on mettait ça dans un film, personne n’y croirait.

— Comme toujours. Hadès ! Tu m’emmerdes, arrête de faire chier !

Stéphane réfléchissait en marchant. Avec l’expérience, il réagissait de plus en plus souvent de façon calme et concentrée à ce genre de situation. Il repensa aux paroles de Tara dans la voiture. Comment prendre en compte ces informations, alors que l’homme qu’ils tentaient d’interpeller faisait honneur à son surnom ? Alors qu’ils dépassaient la petite porte d’un studio d’art, le dieu des enfers surgit d’un renfoncement et se jeta sur Stéphane, qui n’eut pas le temps de réagir. Tara ne perdit pas une seconde et empoigna Hadès par le cou. Ce dernier s’accrochait au visage de Stéphane qui avait le plus grand mal à se dégager.

Un hurlement retentit lorsque Tara décocha un coup de genou dans les reins du dément. Pas un cri de douleur ; un cri né d’une rage profonde, émanant des tréfonds de son âme. Disproportionné par rapport au coup encaissé. Stéphane réussit à se retourner pour affronter son assaillant, mais celui-ci s’agrippa au col de sa veste, avança son visage et tenta de mordre. Tara serra son coude autour de son cou sans parvenir à lui faire lâcher prise. Stéphane sentait sa sueur rance, son haleine ignoble, son sang qui coulait à présent sur leurs deux visages.

— Cécil, lâche-moi !

Surpris d’entendre son vrai prénom, Cécil décolla son visage de celui de Stéphane, sans pour autant lâcher sa veste. Ce bref répit permit à Tara de libérer son collègue en resserrant sa prise. Cécil ne se laissa pas faire pour autant, mais il se débattit moins fort. Les deux policiers finirent par le maîtriser, plus ou moins.

Stéphane, encouragé par le succès de son initiative, décida d’aller plus loin.

— On n’est pas des ennemis. Je sais ce que c’est…

Cécil tenta de repousser Tara d’un coup de jambe, sans succès, mais tourna néanmoins son regard vers Stéphane. Dans ses yeux, le vide déconcertant qui avait succédé à la douceur s’était également effacé. Stéphane n’avait plus l’impression de tenir les poignets d’un homme plus âgé que lui, mais ceux d’un petit garçon. Il continua.

— Je sais ce que c’est. J’ai vécu la même chose, quand j’étais gosse. J’ai les mêmes horreurs dans la tête. Je suis tout le temps en colère, j’ai envie de tout envoyer chier et de disparaître. Tu peux me croire, je comprends. Et je ne suis pas supérieur à toi. Personne ne l’est. Ceux qui le croient ne savent pas de quoi ils parlent. Si je ne suis pas à la rue aujourd’hui, c’est que j’ai eu plus de chance que toi, c’est tout. Crois-moi, tu n’es pas seul et on ne te veut aucun mal, seulement t’aider… Cécil cracha au sol, mais son corps se détendit un peu et, sans le menotter, les policiers le relevèrent pour l’escorter jusqu’à la voiture. Tara avait ramassé la hache près de l’atelier d’art. Lorsqu’ils traversèrent la place de l’église, les pompiers venaient d’éteindre le feu de poubelle. Laissant Stéphane avec Cécil, non sans appréhension, elle se dirigea vers eux.

— On a trouvé ça par terre, c’est pas à vous ?

Abasourdi, le jeune pompier prit la hache et partit chercher son supérieur, mais Tara n’attendit pas la réponse ; ils regagnèrent leur véhicule et accompagnèrent Cécil jusqu’à la salle de dégrisement, où il fut enregistré comme simple IPM. Il ne disait rien mais ne résistait plus. Une fois dans la cellule, il s’allongea sur le matelas et tourna le dos à la porte. Les dernières heures de la vacation s’écoulèrent tranquillement, sans aucune intervention. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Stéphane sortit du commissariat. Il alluma une cigarette, debout devant l’entrée principale.

— Bon boulot, jeune.

Tara sortait à son tour, une cigarette au coin des lèvres.

— Merci, toi aussi.

— C’était vrai ? Ce que tu as dit à Hadès tout à l’heure ?

Stéphane hésita un instant.

— L’important, c’est que lui le croie.

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Jeudi : 19h10.

Malgré son vieux t-shirt trop court, ses cheveux gras et la sueur qui perlait sur son front, le quinquagénaire entra dans la cellule la tête haute.

Maxime et Stéphane n’attendirent pas qu’il daigne s’asseoir ; aussitôt la porte verrouillée, ils regagnèrent le poste et s’installèrent près de l’armoire où étaient stockés les effets personnels de quiconque séjournait dans les locaux. Ils espéraient finir l’inventaire assez rapidement pour s’accorder une pause le temps que le Major finisse le PV d’interpellation.

— Tu notes ?

— Allez-y.

Stéphane s’empara de la sacoche et piocha au hasard tandis que Maxime démarrait l’ordinateur.

— Vas-y, dis-moi.

— 500 grammes de coke.

Maxime se retourna.

— Je déconne. 1 stylo Bic.

— 1 stylo Bic. J’aurais préféré la coke.

— Pas sur lui. Il n’a jamais rien.

— Je sais. Mais c’est dingue, tout le monde sait qu’il deale. Ma grand-mère sait qu’il deale !

Stéphane haussa les épaules.

— Ou il fait les choses bien, ou on fait mal les choses. Qui sait ?

— Mais ils enquêtent au moins, à la journée ?

— Je ne sais pas. Oui, probablement. Mais d’après ce que les anciens m’ont dit, ça fait des années que ça ne mène à rien. On l’attrape parce qu’il conduit comme un porc, comme ce soir, mais pour le stup, que dalle. Il est moins con qu’il n’en a l’air. 1 paquet de mouchoirs.

Maxime pianotait quand il entendit Stéphane ricaner.

— Quoi ?

— Regarde, c’est quoi cette montre ?

Maxime ne put s’empêcher de glousser lorsqu’il vit l’énorme montre bleue. Stéphane la passa autour de son poignet.

— C’est pas les trucs de plongée de Décathlon ? demanda Maxime.

— J’y connais rien en bijoux, tu crois ?

— Il y a pas de nom de marque ?

— Non. Attends, si. Richard Mille.

— Connais pas.

— C’est pas si moche en fait, quand tu regardes de près. Le Major est passionné par les montres, peut-être qu’il connaît ?

Le Major, à l’étage du dessus, relisait son PV en sirotant son cinquième café de la nuit. Il avait pris son temps, afin de faire durer le plaisir du silence, loin du bavardage incessant des jeunes. Satisfait, il se leva pour récupérer les feuilles à l’imprimante. Il finissait de les signer lorsqu’il entendit craquer les vieux escaliers délabrés menant à l’étage. Il reconnut le Gardien et le Policier Adjoint à leur démarche légère et élégante, et soupira.

— Major, on faisait la fouille…

— Vous n’avez pas encore fini ?

— Si, presque. Mais, toi qui aimes les montres, tu connais ça ?

Le Major jeta un bref coup d’œil vers Stéphane, qui brandissait une montre bleue foncé. Il s’étouffa avec son café.

— C’était dans la fouille de notre hôte.

— Donne-moi ça.

— Tu connais ?

Le Major ne répondit pas. Il scruta la montre, bouche bée. Il ouvrit le fichier des objets volés sous le regard perplexe de ses collègues. Puis il sourit en se tournant vers eux.

— Combien vous pariez pour une montre comme ça ?

— 30, dit Maxime sans hésitation.

Stéphane, lui, hésita. Le visage du Major laissait penser qu’ils s’étaient trompés, mais il savait que l’homme dans la cellule n’avait jamais travaillé et bénéficiait de nombreuses aides sociales. Son business était peut-être plus lucratif que son apparence physique ne le laissait paraître ? Il décida de viser haut.

— 400.

Maxime le dévisagea.

— 400 ? Tu es dingue ?

— Sortez vos téléphones, bande d’incultes. Tapez « Richard Mille RM11-03 ».

Ils obéirent, et ni l’un ni l’autre ne releva la tête pendant un très, très long moment.

— Alors ?

— C’est une fausse.

— Non.

— C’est combien le RSA, exactement ?

— Cherchez pas, les jeunes. Vous n’êtes pas du bon côté de la loi.

Le lendemain, le quinquagénaire récupéra ses affaires et franchit les portes du commissariat, la tête haute.

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Mercredi, 15h25.

Pierre s’accouda au rebord de la fenêtre et tira sur le joint qu’il venait de se confectionner avec amour. L’après-midi avait été fructueuse ; il pouvait se permettre un peu de détente. De là où il se tenait, il avait vue sur les deux extrémités de la rue, ainsi que sur toute la longueur de l’allée qui ouvrait sur l’avenue parallèle. Il pouvait non seulement surveiller les arrières de son collègue, Thomas, qui continuait de vendre, mais aussi garder un œil sur le local où était caché le stock de la semaine.

Pour l’instant, pas de stress, mais bientôt commenceraient les heures les plus dangereuses. Les flics de la nuit prenaient leur service à dix-neuf heures, et lorsqu’ils rôdaient en compagnie des fils de pute de la BAC, mieux valait rester sur ses gardes. Cependant, Pierre n’était pas inquiet. Leur point de vente était sans faille, les trois derniers mois l’avaient prouvé. Jacqueline, une cliente aux airs innocents, livrait ce qu’il fallait en emmenant sa fille à l’école. Pendant la journée, tout restait dans le local à poubelles qui, étant à la fois bien dissimulé et facile d’accès, semblait au-dessus de tout soupçon. Au moindre danger, il suffisait à Pierre d’éternuer pour alerter Thomas, qui pouvait alors se mettre à l’abri dans l’immeuble sans se presser. Ils étaient tranquilles.

Pierre passait en revue différents scénarios lorsqu’un mouvement au bout de la rue attira son attention. Il se pencha et plissa les yeux. Un homme torse nu, et un chien. À priori rien de grave ; un simple SDF. Mais Pierre était méfiant. Il siffla Thomas qui, lui, ne voyait pas si loin, et lui fit signe d’éviter toute interaction avec l’inconnu qui arrivait. Thomas acquiesça et reprit sa lecture de Madame Bovary.

L’inconnu, un quinquagénaire bedonnant, tenait la laisse du chien de sa main droite, et une cannette de 8.6 dans la gauche. Il arriva au niveau de l’allée et s’y engagea. Pierre l’observa attentivement.

Tous ses muscles se raidirent lorsque le SDF pivota subitement et pénétra dans le local à poubelles. Si ce connard tombait sur le sac… Thomas pesait soixante kilos, et le SDF était costaud ; jamais son collègue n’aurait le dessus. Pierre attrapa un couteau de cuisine et enfila son haut de survêt, au cas où. Mais l’inconnu sortit sa bite et pissa

— heureusement loin du sac

— en chantant. Fausse alerte.

— Vas-y, maintenant tu dégages…

Et c’est ce qu’il fit. Le chien sur ses talons, il continua son chemin et disparut au détour de l’allée.

— Putain de cassos, se dit Pierre en enlevant sa veste.

Puis il reprit son poste.

Cinq minutes plus tard, un deuxième homme surgit au bout de la même rue. Il avait une démarche plus franche que l’ivrogne qui le précédait. Des alarmes sonnèrent dans la tête de Pierre. Lorsque l’homme fut assez près, il put déterminer qu’il s’agissait d’un vieux, peut-être la quarantaine, porteur d’une barbe courte, vêtu d’un hoodie ouvert sur un t-shirt noir et d’un jean.

— Toi mon pote, tu marches tête baissée parce que tu as BAC écrit sur ton front.

Pierre éternua de toutes ses forces. Thomas sursauta.

— Super discret, frérot.

Mais Pierre était déjà parti réveiller leur collègue, qui dormait dans la pièce adjacente.

— Jean, la BAC.

Jean bondit du lit et se rua vers la porte d’entrée.

— Non ! Un gars dehors.

— Non mais tu es un ouf, toi, de me faire peur comme ça.

— Sorry.

— Il est où ? Matthieu, il est rentré ?

— C’est Thomas dehors.

— Et il est rentré ?

Ils se bousculèrent jusqu’à la fenêtre.

Thomas était rentré.

Ils portèrent donc leur attention sur le baqueux, qui s’était arrêté devant l’ouverture de l’allée.

— Ah ouais, bien vu.

— Baisse-toi.

Le flic se dirigea vers l’immeuble, et s’arrêta là où Thomas avait été assis deux minutes plus tôt. Il paraissait perdu.

— Il est fini à la pisse, celui-là, ou quoi ?

— Attends, c’est pas…

— Ah fuck, si. C’est le mari de Jacqueline.

— Vas-y, reste là, j’vais voir.

Au moment où Jean sortait de l’immeuble, le SDF arrivait devant les locaux de la police municipale. Un Brigadier vint à sa rencontre.

— Alors ?

— Laisse-moi m’habiller au moins !

Le Brigadier prit la laisse de Joker, son malinois préféré, et lui gratta le dos pendant que le chien lui faisait la fête.

Sa chemise enfilée, le Chef vida sa cannette de 8.6 dans l’évier de la cuisine en réprimant un haut-le-cœur, puis rejoignit le groupe dans la salle de surveillance. Les collègues de la Nationale

— BAC et PS nuit

— étaient penchés sur les moniteurs. Ils se retournèrent en l’entendant pousser la porte.

— Alors ?

— Comme tu disais, dans le local à poubelles. C’est un sac de sport bleu, entre deux bennes. Il y en a un qui surveille depuis le 3e étage, en plus de celui qui attend dans l’allée. Celui à l’étage m’a repéré tout de suite, je ne sais pas comment vous allez faire.

— Nickel, merci gros.

— La prochaine fois que vous m’appelez pendant un repos, au moins trouvez-moi une meilleure bière que cette merde.

« Noms, prénoms (surtout prénoms), situations – sont inventés de A à  Z. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite et ne pourrait être que le fruit d’une pure coïncidence ou due au fait que mon imagination est relativement limitée» PA.

Jeudi ; 14h00.

Benoît coupa le contact sur l’avenue, hors de la vue du chouf.

— C’est là ?

— C’est là, répondit Jacques. En face.

Les trois policiers mirent pied à terre et se dirigèrent vers la porte blanche. Une femme âgée, qui les attendait à son balcon du deuxième étage, vint à leur rencontre.

— Par ici, suivez-moi.

Ils traversèrent le hall et entrèrent dans un petit appartement. La vieille femme les entraîna jusqu’au salon, joli et propre. Une théière en porcelaine attendait sur la table basse. Un lampadaire avec abat-jour en soie répandait une lumière chaude, colorant le papier peint d’un or doux et apaisant. Des graffitis occupaient la totalité des murs. Sur la gauche, un pénis géant. Sur la droite, un poème ; « ta grand-mère la pute tu fermes ta gueule ou tu suces ma flûte ». En dessous, un canapé en tissu avait été éventré sur toute sa longueur et empestait l’urine.

— J’ai toujours été gentille avec eux, pourtant. Pour être tout à fait franche, j’achète même un peu de cannabis, de temps en temps. C’est bon pour mon dos. Mais, voilà.

— Vous savez pourquoi ils ont fait ça ? demanda Jules.

— Bien sûr ! Ils voulaient que je garde un gros sac chez moi, juste pour la nuit. J’ai beau être vieille, je ne suis pas complètement idiote. Venez, je vais vous montrer par où ils sont passés la première fois.

Elle les guida jusqu’à sa chambre, désigna la fenêtre et porta son index à ses lèvres.

— Le plus méchant est juste au-dessus de nous, chuchota-t-elle.

Jacques éteignit la lumière et s’approcha pour jeter un coup d’œil prudent au-dehors. Il aperçut trois silhouettes dans l’ombre de l’allée.

— Ils sont combien, en tout ?

— Douze.

— Douze ?

— Oh, ne vous inquiétez pas, ils ne sont jamais tous ici. Ils se relaient.

— Et vous êtes sûre qu’ils viendront chez vous ?

— C’est ce qu’ils font quand vos collègues passent trop près. Ils ont pris mes clés il y a trois mois, alors je ne peux même plus fermer ma porte. Qui viendrait chercher ici ? N’est-ce pas ? Si vous saviez… Je n’en peux plus.

— Merci, madame. Allez vous enfermer dans la cuisine, on viendra vous chercher.

La vieille femme se retira sans un bruit.

— On y va ?

— Go.

Jules, le plus imposant d’entre eux, se glissa discrètement hors de l’appartement pour se mettre en faction dans l’escalier commun. Benoît et Jacques restèrent chez la vieille femme et prirent place de part et d’autre de la porte d’entrée. Jacques tira la radio de sa poche.

— BAC de Alpha.

— Transmets.

— On est prêts.

— Reçu, on arrive.

Pendant un long moment, rien ne se passa.

Et puis, soudain, un éternuement vint rompre le silence. Une porte claqua. Quelqu’un dévala les escaliers, mais sembla s’arrêter à mi-chemin. La voix de Jules résonna dans le hall.

— Coucou.

Jacques et Benoît n’eurent pas l’occasion d’écouter la suite. La porte de l’appartement s’ouvrit sur trois hommes qui se précipitèrent à l’intérieur. Les policiers saisirent le dernier et le projetèrent en arrière, dans le hall, puis s’élancèrent après les deux autres. Jacques fonça sur le premier homme qui, ayant trouvé la porte de la cuisine verrouillée, tentait de se barricader dans la chambre. Il fit volte-face et brandit un couteau de cuisine.

Jacques sortit son arme.

— AU SOL !

Il dut se répéter trois fois. Le délinquant cherchait désespérément une issue. Il finit par lâcher le couteau et se jeta sur la fenêtre. Jacques, qui avait déjà remis son arme à l’étui, l’empoigna par le cou et, en resserrant son bras sur sa trachée, réussit à freiner son élan. Jean lui griffa l’avant-bras au sang mais, déséquilibré par un coup à l’arrière du genou, heurta lourdement le bord du lit et n’eut plus la force de se relever. Le chef de la BAC fit irruption dans la chambre et vola à l’aide de son collègue qui, tout comme le dealer, était à bout de souffle et peinait à le maîtriser. Le chef prit le relais et referma ses menottes sur les poignets de Jean.

Dans le couloir, Benoît avait menotté Pierre et le traînait sans tenir compte de son torrent d’injures.

Haletants et en sueur, tous sortirent enfin à l’air libre, où Jules attendait en compagnie des autres membres de la BAC. À leurs pieds gémissaient deux interpellés de plus. La PM avait ramassé le sac.

L’intervention avait été une belle réussite, mais Jules souffrait d’une entaille à la cuisse, le chef de la BAC n’était plus couvert que de quelques lambeaux de t-shirt, et Benoît boitait suite à un mauvais coup aux reins. Néanmoins, tous étaient heureux de constater que leurs efforts n’avaient pas été vains.

De retour au service, une fois chaque délinquant bouclé au chaud dans sa cellule, le bavardage enthousiaste qui suivait toujours chaque intervention délicate s’éleva dans le commissariat, et ne s’arrêta que lorsque la radio grésilla. Chaque équipage partit alors vers sa prochaine mission.

Le lendemain, une fois le magistrat convaincu que le sac n’était destiné qu’à sa consommation personnelle, que les trois mille euros en liquide découverts sur sa personne étaient un cadeau de sa mère, et que, en proie à la panique due à d’anciens traumatismes de violences policières, il s’était trompé d’appartement, Pierre rejoignit ses collègues devant le McDo.

— Mec, t’as pris ton temps pour sortir.

— Parce que c’était pas mon premier rappel à l’ordre, j’ai eu un sermon en prime.

— Vous aussi vous avez eu droit aux pâtes aux champignons ?

— Wesh frère, ça craint.

Repos : 12h00.

— Tu vas la finir, ton histoire ? s’énerva Lola. Paul ne l’entendit pas ; son regard, tout comme celui de Jacques, s’était tourné vers un homme à l’air suspect qui venait d’entrer dans le bar. Frustrée, Lola cala sa tête sur l’épaule de Gaëlle, assise à sa droite, et feignit de pleurer. Gaëlle la réconforta d’une claque amicale dans le dos.

— C’est la dernière fois, cria Lola par-dessus le vacarme du bar. Je sors plus avec des flics !

— Mais non, on n’est pas tous comme ça ! l’assura Gaëlle.

— Heureusement que t’es là, Gaëlle. Sinon je serais déjà rentrée chez moi, et sans lui.

— Ils ne s’en seraient même pas rendus compte ! Lola pouffa de rire en observant les deux hommes, qui n’avaient pas entendu un mot de leur conversation.

— Et si je lui disais maintenant ?

— Ah ! Si tu le fais, d’abord laisse-moi filmer ! la supplia Gaëlle en s’empressant de sortir son téléphone de son sac à main. Chose faite, Lola se redressa sur son siège, saisit les mains de Jacques et s’éclaircit la gorge.

— Jacques…

— Oui ? Surprise, elle se ratatina et détourna le regard, tandis que Gaëlle réprimait un fou rire en rangeant son téléphone.

— Excuse-moi, dit Jacques en serrant ses mains dans les siennes. C’est juste qu’on le connaît, lui, là-bas. C’est un client régulier au commissariat.

— Je vois. Elle se tourna vers Paul, qui finissait sa pinte.

— Paul ? Ton histoire, tu vas la finir, oui ou non ? Ça fait cinq fois que tu t’arrêtes.

— Ah oui ! Alors, comme je disais : on le menotte, on le ramène, et à peine descendu de la voiture qu’il part comme un… Un couple haussa le ton, quelques tables plus loin, attirant l’attention de Paul et de Jacques. Lola laissa tomber sa tête sur la table et Gaëlle éclata de rire.

— Il ne faut pas les laisser s’asseoir dos au mur, expliqua-t-elle. Ils ont la vue sur tout le bar, alors évidemment…

À ces mots, le visage de Lola s’illumina. Elle caressa du pouce la main de Jacques, toujours posée sur la sienne.

— Mon chéri, tu vas nous chercher une troisième tournée ? Une limonade pour moi.

— Mmmh… Elle le pinça méchamment.

— Pardon, excuse-moi Lola ! Oui, bien sûr. J’y vais.

À peine fut-il parti que Lola se glissa à sa place, sous le regard étonné de Paul.

— Qu’est-ce que… dit Jacques en revenant. Mais tu sais bien que je déteste être dos à la salle, et…

— Tu vas être papa. Jacques en resta bouche bée et faillit lâcher le petit plateau qu’il avait emprunté pour ramener les verres. Il le posa et se laissa tomber à la place de Lola. L’un face à l’autre, immobiles, mari et femme se regardèrent, chacun perdu dans les yeux de l’autre. Dans leurs reflets bleus et ambres brillait tout l’amour du monde. Paul et Gaëlle, eux, surveillaient discrètement un jeune, connu du service pour viol.

Photographe, idées noires, matins gris.

C’est la « dernière », dernière d’une série de trois nuits consécutives. La fameuse « dernière », toujours redoutée pour cause d’épuisement. Avant un trop court repos salvateur, la « dernière » qu’il faudra affronter malgré la baisse de vigilance inévitable, résultant d’une accumulation de fatigue, de stress et de drames. Dès la relève effectuée, toutes les consignes passées, il faut immédiatement renoncer à l’idée même d’un premier café et partir suite à un premier appel pour un AVP, simple accident matériel mais qui implique la délicate gestion de la circulation. Bien évidemment, ce soir, c’est sous une pluie battante et glacée. Les différentes épaves à peine enlevées, la mission suivante est une constatation de cambriolage sur laquelle il faut se rendre (CAC), trempés jusqu’aux os, mais chaleureusement accueillis par une personne âgée en plein désarroi qui a besoin d’écoute et de réconfort. Sitôt les constatations d’usage réalisées, une rixe éclate à l’autre bout de la ville, il faut s’y rendre de toute urgence, aucun renfort à espérer. Par chance les lieux sont déserts, aucun signe d’agitation autre qu’un cafetier rangeant sa terrasse ; appel fantaisiste d’un requérant en manque d’émotions fortes ? Le temps de patrouiller sur le secteur afin de s’assurer de la tranquillité des lieux que des violences intrafamiliales (VIF), apparemment houleuses, s’annoncent sur les ondes. L’adresse est imprécise, mais les hurlements d’un mari abruti par l’alcool permettent finalement la localisation des lieux. Insupportable déchaînement de violence gratuite auquel il faut mettre fin. Appel des pompiers pour la prise en charge d’une femme traumatisée au visage ravagé et transport du mari pour mise en garde à vue. Les procédures effectuées et avant d’avoir la chance d’une pause repas, un appel pour feu de voiture déclenche un nouveau départ précipité. Une heure du matin, la pause attendra, le café également. Toujours trempés par la pluie de début de nuit, les uniformes s’imprègnent maintenant de l’odeur collante des fumées de carcasses calcinées alors qu’il faut assister les pompiers, effectuer les constatations, rendre compte au CIC (Centre d’Information et de Commandement). Sur le chemin du retour au commissariat, le contrôle d’une voiture à la conduite plus qu’incertaine amène à la constatation d’une conduite en état alcoolisé (CEEA). Retour au commissariat pour contrôle d’alcoolémie et procédures à effectuer. Deux gros tapages sont en attente, il faudra intervenir dès que possible pour être assurément accueillis par le classique « ça fait une heure que je vous ai appelés ». À peine le vacarme du deuxième tapage résolu, la voix des ondes ne trouvant jamais de repos, un autre appel vient immanquablement chasser l’espoir de ce café réconfortant qui se fait désirer. C’est maintenant un AVP corporel qu’il faut rejoindre, malgré la fatigue, l’importance de cette urgence faisant oublier toutes autres considérations, c’est dans le fracas d’un hurlement de sirènes qu’il faut se rendre sur place. Victimes prises en charge, constatations et évacuation des épaves accomplies, il est temps de retourner au commissariat pour les procédures. Équipage de nouveau disponible, c’est un nouvel appel du CIC pour un IPM particulièrement agressif (Interpellation pour état d’ivresse sur la voie publique). Passage à l’hôpital obligatoire pour un bulletin de non-hospitalisation attestant que son état est compatible avec sa rétention. L’interne de service débordé a beau faire son maximum, c’est une heure d’un équipage bloqué hors voie publique, le seul équipage de la circo, pas de Bravo ce soir, le souvenir d’une Charlie remonte à des temps anciens. Alors que cette dernière nuit arrive à sa fin, les procédures et derniers procès-verbaux enfin rédigés, un nouvel appel pour violences familiales oblige à partir toutes affaires cessantes. Le café tant attendu et à peine sorti de la machine refroidira encore tout seul. Le contrôle routier demandé par la hiérarchie n’aura pas eu lieu cette nuit encore, malgré les consignes. Avec le jour qui se lève et la circulation matinale s’intensifiant, la crainte de l’AVP matinal, ou pire, grandit. Heureusement la relève libératrice arrive enfin et les ondes font, pour une fois, preuve d’indulgence. Pas de « rab » ce soir… ce matin en fait, il est parfois difficile de différencier les deux. Une nuit malgré tout ordinaire pour un équipage de Police Secours, seule voiture disponible sur la circo, douze heures intenses d’engagement ininterrompu forçant le respect d’un photographe lessivé. Sur le chemin du retour, ce maudit soleil se lève au moment d’aller dormir, ses rayons matinaux appelant au réveil. Mon ultime objectif est d’atteindre un lit et éventuellement ce maudit café…

À suivre…

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