BLEU (la suite 5)

Par Pascal et Tristan Aulagner

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Le dépôt de plainte après un cambriolage est essentiel. Il permet aux cellules cambriolages implantées dans chaque département de faire des recoupements et ainsi d’appréhender les malfaiteurs. Ces unités sont épaulées par des policiers formés en police technique et scientifique (PTS) qui se déplacent pour relever les traces et indices. La nuit, ce sont les équipages de Police Secours qui se rendent sur les lieux afin de pouvoir évaluer la situation et de procéder aux premières constatations.

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Mardi, 1 h 00.

— Police secours bonsoir.

— Oui bonsoir, je vous appelle pour… Enfin, c’est peut-être rien, mais c’est inquiétant.

— Je vous écoute.

— Je rentrais chez moi et j’ai vu la porte de ma voisine. Elle est grande ouverte, et tout a l’air d’être éteint à l’intérieur.

— Vous êtes sur quelle commune ?

Charline remplit la fiche d’intervention.

— Est-ce que vous avez sonné, pour voir si elle était là ?

— Non, je vous ai appelé directement. Mais c’est une femme très âgée. Elle ne sort pas souvent. Et puis il y a du sang par terre.

Charline se redressa sur sa chaise.

— Du sang ?

— Oui, pas beaucoup, mais quand même.

— Je vous envoie un équipage.

Charline nota les propos du requérant, puis valida la fiche et l’envoya à son collègue. Ce dernier ne perdit pas de temps pour engager un équipage.

— Mes collègues sont en route monsieur. Vous avez vu si la porte avait l’air d’être forcée ?

— Non.

— Vous avez entendu du bruit ?

— Rien du tout. Mais je suis rentrée chez moi pour appeler. Par contre les murs sont fins, et je n’entends toujours rien.

Charline réfléchit. Si la vieille femme avait eu un problème de santé, lui porter secours était urgent, et, l’équipage étant à l’autre bout de la ville, seul le requérant pouvait le faire rapidement. Cependant, si elle était décédée, pouvait-elle décemment exposer le voisin à ce qu’il risquait de découvrir ? Mais s’il s’agissait d’un cambriolage, lui demander d’entrer le mettrait en danger. Le sang fut décisif.

— Monsieur, pouvez-vous retourner à sa porte et l’appeler ?

— Oui bien sûr, j’y vais.

Charline entendit la voix timide de l’homme résonner dans le couloir.

— Pas de réponse, pas de bruit.

— Pouvez-vous entrer ?

— Entrer chez elle ?

— Oui.

— Mais on ne va pas me le reprocher ? Ou m’accuser de quelque chose ? Je pourrai dire que vous m’avez autorisé à y aller ?

— Oui, vous pourrez le dire. Je prends la responsabilité. On ne vous reprochera absolument rien.

Elle pria pour un cambriolage accompli. La vie de la vieille femme, comme celle du requérant, était en jeu. La carrière de Charline tout autant, mais qu’importe.

— J’y vais. Charline entendit l’homme appeler.

— Il n’y a personne, même pas ma voisine, mais tout est sens dessus dessous, tous les placards sont ouverts et les meubles renversés. Et j’ai regardé, il y a plein de rayures sur la porte.

Charline ferma les yeux tandis que l’adrénaline redescendait.

— Parfait. Merci beaucoup monsieur, vous pouvez rentrer chez vous. Mes collègues arrivent.

Lorsque l’homme eut raccroché, Charline appela l’équipage sur les ondes.

— Alpha de TN, ça sera des constatations de cambriolage, pas de prise de risque.

— Reçu.

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Samedi, 3 h 10.

— Ils m’ont tout pris, tout…

Paul et Stéphane regardaient Irène, une veuve nonagénaire, effondrée au fond de son fauteuil. Elle pleurait depuis une bonne heure et, en dépit de tous leurs efforts, restait inconsolable. Le petit appartement était pourtant encore en bon état ; les cambrioleurs n’avaient fouillé qu’une chambre, un placard et la salle de bain avant de prendre la fuite. Le salon était intact, ainsi que la cuisine, et, hormis des bijoux et de l’argent liquide, rien ne manquait. En entrant, Stéphane s’était étonné de voir la télé et l’ordinateur à leur place.

— Ils ne prennent jamais la télé, avait expliqué Paul. Tu as vu la taille du truc ? Ça ne passe même pas la fenêtre !

— Ils auraient pu avec une camionnette ?

— Non, ça ne vaut pas l’effort. Et les téléphones et ordis ont un mot de passe la plupart du temps, et se revendent mal. Ils vont le plus vite possible, ça prend rarement plus de cinq minutes, et encore. C’est autre chose qu’ils cherchent.

Paul balaya l’espace de la main.

— Je te laisse en déduire… ce que tu veux.

Les deux policiers avaient dû interrompre leur conversation, car c’est à ce moment qu’Irène s’était écroulée dans sa chambre. Paul et Stéphane avaient bondi dans la pièce et l’avaient trouvée la tête enfouie dans un oreiller. Avec beaucoup de douceur, ils l’avaient soutenue jusqu’au fauteuil du salon. Tout d’abord, elle n’avait rien dit. Ses yeux allaient d’un policier à l’autre, son expression n’était que douleur et panique.

— Je… Je n’ai plus rien, avait-elle enfin réussi à murmurer. Ils m’ont tout pris.

Elle avait fondu en larmes et s’était recroquevillée au fond du fauteuil, la tête penchée sur ses genoux repliés, pour ne plus en bouger. À présent, les policiers se tenaient debout au milieu de la pièce, décontenancés par la réaction de la vieille femme.

— Il vous manque un objet de valeur ? s’enquit Paul. Quelque chose que vous n’aviez pas vu avant ?

— Non, non.

— Je peux appeler une ambulance si vous voulez…

— Puisque je vous dis que je n’en veux pas ! s’emporta Irène.

Curieux de découvrir ce qui avait pu déclencher une telle réaction si soudainement, Stéphane se dirigea vers la chambre, laissant Paul subir seul le déluge d’invectives qui s’abattait sur eux dès lors que le SAMU était suggéré. Hormis le désordre, c’était une jolie chambre. Le papier peint jaune contribuait à une ambiance apaisante, comme les deux tableaux représentant l’un un bateau en mer, l’autre un chien endormi sur un sofa. Sur l’unique étagère, de nombreux chevaux en verre scintillaient dans la lumière douce d’une lampe antique. Les cambrioleurs avaient emporté des bijoux ; la boîte vide était là, sur le matelas retourné. Des morceaux de porcelaine jonchaient le sol, le réveil qui avait dû se trouver sur la table de chevet était en pièces, et tous les vêtements d’Irène avaient été jetés ici et là. Stéphane avança d’un pas et un bout de porcelaine éclata sous ses rangers. Il entendait Irène pleurer de plus en plus fort dans le salon, et son cœur se serra pour elle. Une telle intrusion dans l’intimité de son logis ne pouvait qu’être choquante. Il arpenta la pièce sans trouver le moindre indice. Sûrement les bijoux, en conclut-il. Peut-être un bijou de famille ? Perplexe, il regagna le salon.

— Ils m’ont tout pris, répétait Irène. Je n’ai plus rien, plus rien du tout. Plus rien.

Paul était accroupi auprès d’elle et tentait en vain de la réconforter. Elle se raidit lorsqu’il lui toucha l’épaule, et il retira sa main aussitôt. Elle baissa la tête et tira sur les pans de son châle.

— Vous êtes gentils, mais personne ne peut plus rien pour moi.

À court d’arguments, Paul se redressa et, après s’être assuré qu’aucun objet tranchant ne traînait à portée de main, il rejoignit Stéphane dans le couloir.

— Je ne comprends pas, dit Paul. C’est toujours dur d’être cambriolé. J’ai vu des victimes le comparer à un viol, mais devant l’air interdit de Stéphane, il précisa :

— Ta maison, c’est ton refuge. Quand on infiltre et détruit ton refuge…

— Je comprends.

— Mais ce que je ne comprends pas, moi, c’est pourquoi elle a réagi comme ça d’un coup, alors qu’avant ça allait. Tu as trouvé quelque chose dans la chambre ?

— Rien. Ça doit être à cause des bijoux. Peut-être son alliance ?

Paul fit non de la tête.

— Elle l’a à son doigt, et celle de son mari est sur une chaîne à son cou.

— Un bijou de famille alors.

— Mais elle avait déjà vu qu’ils avaient vidé la boîte.

Elle le savait avant de nous appeler. Les policiers se regardèrent sans comprendre, puis Paul haussa les épaules.

— Alors ? Tu as compris ce qu’ils cherchent ces fils de pute ?

— Bijoux, liquide et médicaments ?

— Bingo. Il y a une autre chambre, je crois ?

— Oui, au fond.

— Va voir, je note les constatations et tu feras le PV.

— Reçu.

Stéphane, heureux d’échapper à la corvée, jeta un œil sur Irène – qui n’avait pas bougé – puis traversa le couloir pour pénétrer dans la dernière pièce. C’était une sorte de deuxième salon ; une table basse bordée de plusieurs meubles de toutes tailles. Les cambrioleurs n’y étaient pas entrés. Ne sachant que faire d’autre, Stéphane se promena d’un meuble à l’autre en inspectant les photos. Des photos de famille, pour la plupart. Mais il se sentit rapidement coupable d’épier ainsi la vie privée de la vieille femme, et, après un dernier regard, il fit demi-tour. Alors qu’il dépassait le dernier meuble, un cadre retint son attention. Il s’approcha. C’était une photo en noir et blanc, jaunie par le temps, sur laquelle figuraient une très jeune Irène et son mari. Irène, visiblement enceinte, était assise dans son lit, le sourire aux lèvres, tandis que son époux lui offrait un petit déjeuner sur un plateau en un geste théâtral, un genou à terre. La scène émouvante fit sourire Stéphane, mais son sourire disparut lorsqu’il remarqua la théière et les tasses sur le plateau. Le cœur battant, il se précipita dans la chambre d’Irène et ramassa le morceau de porcelaine qu’il avait vu en marchant dessus. Il ne s’était pas trompé : il retrouva sur le débris le même motif floral que sur la photo. Il resta planté là, atterré. Dans le salon, les pleurs de la veuve le touchèrent droit au cœur.

— Ils m’ont tout pris, tout.

À suivre…

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