BLEU (la suite 2)
Par Pascal et Tristan Aulagner
NB : si vous souhaitez lire (ou relire) BLEU, c’est ici.
Pour BLEU (la suite 1), c’est là.

Mercredi, 3h00,
— Police secours bonsoir.
— Oui bonsoir monsieur. C’est sûrement rien, mais j’appelle parce qu’y a un type bizarre sur le port.
— Mais encore ?
— Il est garé tout au bout mais il fait rien. Il est juste planté là.
— Il regarde les bateaux ?
— Y a pas de bateau à côté, mais je vous jure que c’est bizarre. Il bouge vraiment pas, juste il regarde l’eau.
— Depuis combien de temps ?
— Je l’ai vu il y a dix minutes. Mais qui sait ?
— Il a l’air d’être alcoolisé ?
— Ah, ça ! Sûrement, mais je suis trop loin pour être sûr. Je le vois depuis mon balcon à côté du port, je suis pas sur le port même.
— D’accord. Une personne âgée ?
— Non, je crois pas.
— Habillé comment ?
— Mmm… En bleu ?
— Et sa voiture, c’est quoi ?
— J’y connais rien en voiture, mais elle est foncée.
— C’est noté, on va aller voir. Merci d’avoir appelé.
— C’est normal. Désolé, c’est sûrement rien, mais…
— Mais on sait jamais. Vous avez bien fait.
Max valida sa fiche. Charline la reçut et, après l’avoir lue, elle leva un sourcil vers son collègue et se pencha sur le micro.
— PS Alpha de TN.
— C’est reçu, dit Jacques en rangeant la radio.
Il s’apprêtait à rire de cet étrange appel mais se ravisa en croisant le regard grave de Paul, conducteur pour la nuit. Il se contenta d’une simple observation :
— Bizarre comme appel…
— Je la sens pas celle-là, murmura Paul comme à lui-même.
— Pourquoi ?
— L’expérience, l’instinct, choisis.
Jean-Marc, chef de bord, acquiesça. De fait, ni l’un ni l’autre n’avait l’air serein.
— Peut-être juste un IPM ? Ou un mec qui pense à voler un bateau ?
Jean-Marc pouffa de rire.
— Tu t’y connais en bateaux, Jacques ?
— Non.
— Je vois ça. Et en bon sens ?
— Ok, ok. Cambrioler dans un bateau alors.
Les deux gradés haussèrent les épaules.
— On verra bien.
Ils traversèrent la ville sans échanger un mot. Jacques réfléchissait à tous les scénarios possibles, et ne réalisa qu’ils étaient arrivés que lorsque Paul serra le frein à main. Les trois policiers frissonnèrent sous les assauts du vent qui s’engouffrait dans le col de leurs vestes. C’était le mois de février et, quoique bien couverts, chacun quittait la chaleur de la voiture à regret.
— Je vois personne.
— On va jusqu’au bout quand même ? demanda Jacques. À seulement vingt ans, il était toujours à l’affût d’une occasion de faire ses preuves au sein de la brigade, et abordait chaque mission avec autant d’entrain.
— Allez, acquiesça Jean-Marc.
Ils longèrent le bord de l’eau, mais le port était désert. En arrivant au bout et juste avant de rebrousser chemin, Paul s’arrêta brusquement.
— Et merde.
— Oh putain !
Tous trois s’élancèrent vers l’emplacement où la voiture était en train de couler. Les feux projetaient encore une faible lueur sous l’eau et des reflets bleutés dansaient tout autour.
— C’est profond ? s’enquit Jacques.
— Oui ! Appelle les SP !
Jacques sortit la radio et s’exécuta sans s’arrêter de courir. Arrivés à hauteur du véhicule, ils se jetèrent au sol pour scruter l’intérieur de la voiture.
— Il est dedans.
La voiture était déjà presque submergée et l’eau venait de dépasser le nez du conducteur, assis au volant, ceinture bouclée. Sans réfléchir, Jacques ôta ses rangers – trop lourdes – et défit son ceinturon. Ne voulant pas laisser son arme sans surveillance, il tendit le ceinturon à ses collègues, qui, jusque-là, n’avaient pas fait attention à lui.
— Parlez.
— Rendez-vous au fond du port, vers la sortie du parking deux, pour un individu suspect. Il est debout au bord de l’eau depuis un bon moment, sans bouger. Jeune, vêtements sombres. Il a une voiture foncée de marque inconnue. Pas plus d’infos.
— Arrête tes conneries Jacques, dit Paul. On a rien pour péter la vitre, et il y a dix mètres d’eau ! — Mais on doit essayer ! Il sera mort avant que les SP arrivent !
— Et toi aussi tu seras mort ! Je te dis que tu plonges pas.
Jacques regarda la voiture couler lentement.
— Mais on va pas le regarder mourir quand même !
Personne ne répondit.
Malgré le refus sans appel de son chef, Jacques crut discerner de la peur dans son regard. Quelques secondes s’écoulèrent dans un silence lourd, puis Paul défit la boucle de son propre ceinturon.
Jacques plongea.
Il ne s’était pas attendu à un froid si brutal et en oublia momentanément ce qu’il devait faire. Son crâne paraissait sur le point d’exploser, tout comme son cœur. Néanmoins, il revint à lui et, après être remonté pour gonfler ses poumons, il se dépêcha de rattraper la voiture, qui était maintenant entièrement submergée.
Il crut que ses os gelés allaient tomber en miettes et ne sentait déjà plus ni ses doigts, ni ses pieds. À peine arrivé à la portière que ses poumons réclamaient déjà leur dû, et il lutta contre la petite voix qui lui hurlait de remonter. Il chercha désespérément la poignée. Lorsque sa main se referma enfin dessus, il fut si heureux qu’il en oublia le froid et, les pieds bien calés sur la roue avant, tira de toutes ses forces. En vain. Sans lâcher la poignée, il jeta un coup d’œil vers le haut. La surface s’éloignait dangereusement et la lumière faiblissait. Mais, sachant que l’homme mourrait s’il abandonnait, il envoya plusieurs coups de coude futiles dans la vitre, puis y colla son visage.
Malgré sa vision trouble, il le vit. L’homme semblait tout d’abord calme, mais il attrapa bientôt le volant et ses bras se raidirent. Il s’agita, les soubresauts de la mort s’emparèrent de lui, et, enfin, l’immobilité définitive s’installa. Jacques le vit mourir. Lors d’un instant, il oublia tout le reste et resta là, sombrant avec le corps désormais sans vie dans son cocon de ferraille.
Il tira une dernière fois sur la poignée sans y croire. Des pensées confuses tournoyaient dans sa tête ; il était à bout et ressentait lui-même des spasmes de plus en plus intenses dans son abdomen. Son instinct de survie, si déficient fût-il, reprit le dessus. Après un dernier regard, il se propulsa en haut d’un puissant coup de jambe contre la portière. Plus il montait, plus il lui devenait difficile de retenir sa respiration. Pour l’instant, sa volonté était la plus forte, mais bientôt le réflexe prendrait le dessus.
Après ce qui lui parut une éternité, il creva enfin la surface et respira comme il n’avait jamais respiré. Il se sentit revenir à la vie et gonfla ses poumons à les faire exploser ; il se souviendrait de cette délicieuse bouffée d’oxygène pour le restant de ses jours.
Mais il avait échoué. En dessous de lui, l’inconnu s’enfonçait dans l’obscurité. Il avait vu un homme mourir. Pire, il avait vu le dernier souffle d’un père, d’un fils, d’un mari, impuissant. Alors qu’il se hissait hors de l’eau, il ne savait pas encore qu’il laissait une partie de lui dans le noir des profondeurs. Une partie de lui qui sombrait avec son échec, pour ne jamais remonter.





Photographe, idées noires, matins gris
Les yeux lourds de fatigue, l’âme résonnant de hurlements après une longue nuit passée sur la voie publique, il faut maintenant rentrer à la maison et, dans la mesure du possible, essayer d’oublier. Il faut tenter de trouver un peu de repos avant de repartir au front, au travail. Il faudra trouver la force d’évacuer ces pensées toxiques qui reviennent invariablement, tel un poison après le reflux de l’adrénaline et de la tension. Il faut oublier le désespoir de cette jeune femme sauvagement violée, dont la vie vient de franchir le seuil d’un enfer abominable, meurtrie à jamais pour être innocemment sortie un soir en mini-jupe, mais comment effacer le souvenir de ces yeux innocents noyés de larmes et de souffrance ? Il faut oublier ce cadavre découvert à la suite **d’**un appel de voisins soudainement incommodés par l’odeur pestilentielle du corps d’un homme abandonné depuis plusieurs semaines dans la plus grande indifférence. Il faut oublier le flot d’insultes vomi par cet ivrogne incapable de comprendre que payer des impôts ne lui donne pas le privilège de conduire à 3 grammes, et qui n’aura pas le moindre petit mot pour ce jeune homme mort d’avoir traversé la rue devant son superbe SUV flambant neuf. Il faut oublier le désespoir et la souffrance de cette femme au visage ravagé de coups qui a parfaitement conscience que le peu de repos auquel elle aura droit se limitera à la courte mise en garde à vue de son tendre époux, toujours rapidement libéré en raison d’une absurde logique administrative.
Il faut tout oublier car ce soir, tout recommencera encore et peut-être en pire. Lorsque finalement le jour pointe, il est temps de rentrer à la maison, de revenir à la surface d’un autre monde, celui du quotidien, du normal, de la vie. Il faut aussi avoir la chance de croiser sa compagne autour d’un café fumant, même pour un court et précieux moment. Il faut aussi avoir la chance de pouvoir embrasser ses enfants aux yeux encore embrumés d’un sommeil paisible, blottis au chaud dans la tiédeur d’un lit peuplé de rêves rassurants. Mais pour oublier, ne vaut-il pas mieux enfermer ses démons dans une cage de silence, dormir pour reposer son corps, tandis que les griffes du poison tentent de réveiller ces cauchemars qu’il faut faire taire.
À suivre…
Laisser un commentaire