BLEU

Chaque page de ce livre dévoile une facette des interventions que les équipages de Police Secours affrontent quotidiennement, avec l’implacable régularité d’un métronome urbain. Plongez dans l’intimité bruissante d’un policier arpentant la voie publique, témoin d’une litanie d’appels au secours et de tragédies humaines qui ne franchiront jamais le seuil des médias, mais constituent l’essence même de cette vocation aux contours d’ombre.

De l’école aux derniers jours de service, la chronique de Jacques et de ses compagnons d’armes dessine les méandres d’une existence vouée corps et âme au service de la cité. Une vie tissée de victoires silencieuses et de défaites intimes, où se mêlent l’héroïsme du quotidien et la fragilité de l’humain.

Policiers qui, parfois, posent un genou à terre. Dans les alcôves du silence, au cœur des labyrinthes de la solitude, certains s’effacent, emportés par la maladie insidieuse, par l’éclat fatal d’une balle, par l’étreinte mortelle d’une corde, ou dans l’abîme vertigineux d’un dernier saut. Leur âme, métamorphosée en fardeau par trop lourd à porter, s’abandonne aux bras impitoyables de la grande faucheuse.Et nous, familles meurtries et proches éplorés, nous laissons couler nos larmes amères pour ces époux et épouses, ces pères et mères, ces frères et sœurs, ces enfants chéris, ces amis irremplaçables – autant de vies qui se sont consumées dans l’ombre de leur dévouement.

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Note des auteurs

Il est des métiers que l’on croit connaître simplement parce qu’on les croise chaque jour. L’uniforme, le gilet pare-balles, les sirènes, les contrôles. Et pourtant, tout ou presque échappe à notre regard : la fatigue invisible, la pression constante, la peur étouffée, la violence reçue, parfois donnée, les horaires décalés, l’isolement, la répétition, et ce qui s’installe peu à peu — l’usure.

Il y a aussi ce que l’on tait presque toujours : la fréquentation régulière de la mort, des corps, des scènes tragiques, des drames sans nom, qu’il faut affronter, documenter, sécuriser… et ensuite oublier. Comme si cela ne laissait pas de traces. Cette proximité répétée avec la fin, le sang, la détresse, est profondément destructrice, lentement mais sûrement, pour l’esprit comme pour le cœur.

À travers ce livre que nous avons conçu ensemble — père et fils —, nous avons tenté de donner à voir ce qu’on ne montre pas. De rendre visibles des gestes, des instants qui racontent, en creux, la difficulté profonde de ces fonctions. Que l’on soit policier, gendarme, réserviste, CRS, gardien de la paix ou membre d’une brigade, on est d’abord un être humain dans un système qui exige souvent plus qu’il ne soutient.

Certaines images, certains textes, peuvent déranger. Ils ne sont pas là pour provoquer, mais pour témoigner. Ce livre n’est ni un manifeste, ni un réquisitoire. Il est un regard, un chant silencieux, une tentative de faire ressentir ce que vivent ceux que l’on voit sans vraiment regarder.

Nous tenons à adresser nos excuses sincères aux familles des membres des forces de l’ordre pour toute omission, maladresse ou douleur ravivée par ce travail. Notamment concernant les suicides, que nous abordons avec toute la réserve et le respect que cette tragédie exige. Beaucoup d’éléments sont difficiles à documenter : le ministère ne dit pas tout, la presse ne relaie pas toujours, et les familles, à juste titre, se taisent souvent. Par pudeur. Par douleur.

Ce livre est un hommage.


Pas à l’institution, mais à celles et ceux qui tiennent debout malgré tout.
 À ceux dont le mal-être est tu, nié, mal compris, et trop souvent découvert trop tard, lorsque l’irréparable a été commis et que plus personne ne comprend « pourquoi ». Si ce travail peut, ne serait-ce qu’un instant, faire ressentir ce que les mots seuls n’arrivent plus à dire, alors il aura rempli sa mission.

Ce livre s’adresse à ceux qui, du haut de leur certitude inébranlable, décrètent et condamnent sans autre connaissance de la police que l’éclair fugace des radars sur nos routes, l’amertume d’une contravention glissée sous l’essuie-glace un matin de hâte, ou encore ces images convenues du maintien de l’ordre que les médias ressassent avec une complaisance lassante, transformant la complexité du réel en spectacle simpliste.

Il est également dédié à ceux qui croient saisir l’essence profonde du métier de policier à travers le seul prisme déformant de leur expérience personnelle – souvent fragmentaire et teintée d’émotion – ou pire encore, dans ces artifices hollywoodiens et ces chimères télévisuelles qui parent la fiction des atours de la vérité, réduisant une profession aux mille facettes à quelques clichés rutilants ou sombres, selon les modes du moment.

À tous ceux qui forgent leurs opinions dans l’ignorance confortable de leur canapé ou dans l’indignation stérile des réseaux sociaux, ce livre tend un miroir : celui d’une réalité que l’on ne peut appréhender qu’en acceptant de descendre de son piédestal pour regarder, vraiment regarder, ce qui se joue derrière l’uniforme.

Car derrière le bleu marine se cache bien souvent une vocation première que les préjugés occultent : celle de servir et de secourir. Rares sont ceux qui embrassent cette carrière avec pour seul horizon la joie âpre de dresser des contraventions ou l’ivresse de la répression. La plupart y sont venus portés par un idéal plus noble : tendre la main à celui qui chute, protéger l’innocent et ramener la paix là où règne le chaos. Que cette aspiration se heurte parfois aux réalités du terrain ne saurait en ternir l’éclat originel.

 » Si les amis et la vérité nous sont également chers, c’est à la vérité qu’il convient de donner la préférence.  » — Aristote

 » Pro patria vigilant  » ( Pour la patrie, ils veillent ).

Tristan et Pascal.

MISE EN GARDE IMPORTANTE

Ce livre photos contient des images et des passages textuels de nature explicite, dont certains sont extrêmement choquants et susceptibles de heurter profondément la sensibilité des lecteurs. Les photographies présentées abordent des thématiques particulièrement sensibles et peuvent provoquer des réactions émotionnelles intenses.

Public concerné : certaines images sont d’une violence ou d’une crudité extrême. Exclusivement réservé aux lecteurs majeurs, avertis et préparés à confronter des contenus particulièrement dérangeants.

Interdiction absolue : ce livre ne convient pas au jeune public et ne doit en aucun cas être accessible aux mineurs.

En poursuivant votre consultation de cet ouvrage photographique, vous reconnaissez avoir pris connaissance de cet avertissement et assumez l’entière responsabilité de votre choix, en pleine conscience du caractère potentiellement traumatisant du contenu.

École

Jacques, naissance d’une vocation

Il avait voulu le tuer. Cette fois, il avait vraiment voulu le tuer. Le petit garçon courait. Il courait plus vite qu’il n’avait jamais couru. Il ne voyait personne ; seul l’écho de ses pieds nus dans les flaques d’eau troublait la quiétude de la rue principale. N’ayant pour seul vêtement que son caleçon taché de sang, les yeux emplis de larmes, il courait sur la route, indifférent au froid comme au bitume qui lui écorchait les orteils à chaque faux pas. Il n’osait pas se retourner. Sa petite silhouette passait d’un lampadaire à l’autre, n’émergeant du noir que pour y replonger, encore et encore. Enfin, des lumières bleues. La femme au téléphone avait dit que quand les policiers arriveraient, il verrait leurs lumières bleues. L’enfant redoubla d’efforts. Les mains engourdies, le nez coulant et la gorge sèche, il fonça vers les lumières. Il avait bien fait de sortir de sa cachette. Son oncle allait le trouver, c’était sûr. Il avait eu raison de s’enfuir. Il vit les voitures.

Deux voitures, tout au bout de la rue. Pas de sirènes, juste du bleu. Elles s’arrêtèrent devant lui, et ce n’est qu’à ce moment qu’il tomba à genoux, luttant pour respirer. Une policière bondit de la première voiture et courut vers lui. Elle enleva sa veste et enveloppa le corps tremblant de l’enfant. Une veste bien chaude, et bleue.

Le concours

Jacques était au bord de la syncope. Il faisait le tour de sa chambre, se jetait sur son lit, ne fermait les yeux que pour se relever quelques secondes plus tard. Toutes les cinq minutes, il rafraîchissait la page du site officiel de la Police Nationale. Il était quatorze heures. Ils avaient annoncé que les résultats du concours seraient publiés à treize heures, mais rien !

Au rez-de-chaussée, Josiane, la grand-mère de Jacques, préparait le repas. Toute la maison fleurait bon les frites chaudes, mais le jeune homme n’aurait pu en avaler ne serait-ce qu’une seule, tant son ventre était tordu par l’angoisse. Et toujours rien !

Il repensait, malgré lui, à chaque épreuve du concours. Il avait réussi l’écrit et le sport, certes ; la note éliminatoire était si basse qu’il aurait été difficile d’échouer. Mais sa moyenne serait-elle suffisante pour être retenu ? Il se remémorait le moment où, dans son costume neuf, seul devant le jury d’admission, il dut se présenter et justifier de ses motivations. C’était l’étape décisive. Avait-il répondu de façon convaincante aux questions du jury, ou avait-il été lamentable ? Il préférait se dire qu’il avait tout raté, ainsi la déception serait moins douloureuse. Cependant, une petite voix insidieuse le poussait à espérer. C’était idiot. Plus de cinq mille candidats, et quatre cents places. Quelles qualités possédait-il, lui qui ne connaissait de la Police Nationale que les grades, pour que son nom finisse sur la liste des admis ?

Le jeune homme se jeta une fois de plus sur son lit.

À dix-neuf ans, il n’avait aucune expérience de la vie. Il n’avait jamais travaillé – ses quelques mois derrière un stand de crêpes exceptés – alors, pourquoi lui ?

Il rafraîchit la page du site. Rien. À croire que quelqu’un prenait plaisir à torturer les candidats. Jacques se retourna sur le dos et fixa le plafond, où tournaient en vain les pales d’un vieux ventilateur.

Ses souvenirs étaient troubles, désordonnés. Il se souvenait surtout du visage de la policière. Sa chaleur lorsqu’elle l’avait soulevé dans ses bras. La veste sur ses épaules, la veste qui lui était apparue comme une couverture immense, la seule dont personne ne pourrait jamais le priver. Il voulait passer de l’autre côté ; devenir celui vers qui l’on court, celui qui bondit d’une voiture aux gyrophares bleus. Il voulait que ses bras soient ceux qui arracheraient, un jour, un enfant à l’enfer. Mais ça, il ne pouvait le dire à personne, et surtout pas aux cinq inconnus qui formaient le jury d’admission.

Il se releva. Toujours rien. Toujours rien !

Sa grand-mère ne le dérangerait pas. Elle, qui l’avait recueilli et élevé, le connaissait assez bien pour savoir qu’aucune parole ne pourrait le calmer. Seule une réponse, fût-elle négative, mettrait fin à son tourment.

Il rafraîchit à nouveau la page et, cette fois, il crut que son cœur le lâchait pour de bon. Les résultats. Là ! Sous son nez. Il n’avait qu’à télécharger le fichier. Là était sa réponse ! Il tremblait malgré la sueur qui collait ses cheveux à son crâne, ses dents claquaient dès qu’il desserrait la mâchoire. Ses mains n’avaient plus la moindre force.

Il fit un pas en arrière. Après tout, à quoi bon se mettre dans cet état, puisqu’il était sûr d’avoir échoué ? Il n’y aurait aucune surprise. Même pas besoin de vérifier ; il savait déjà. Mais son ordinateur le narguait, avec ce fichu fichier à portée de main. Autant en finir.

Il téléchargea donc, cliqua, et parcourut la liste jusqu’à la lettre T, juste pour être sûr que le nom Taiya n’y figurait pas. Et il le vit.

Il resta immobile, bouche ouverte, abruti par le choc. Plus rien n’existait autour de lui, seul ce nom sur l’écran. Le sien. Le sien ! De longues minutes s’écoulèrent avant qu’il ne puisse bouger. Plié en deux, les paupières closes, les mains sur les genoux, il respira profondément. Il avait réussi.

Lorsqu’il eut quelque peu retrouvé ses esprits, il dévala les escaliers et déboula dans la cuisine.

Josiane ne comprit pas tout de suite, tant le visage de Jacques trahissait des émotions contraires.

— Oui ?

— Oui !

La vieille dame poussa un cri de joie et étreignit gaiement son petit-fils. Elle était presque aussi heureuse que lui. Jacques, ne réalisant pas à quel point l’attente de son entrée en école serait longue, partit faire sa valise.

Josiane le regarda grimper les marches quatre à quatre, puis sortit du buffet deux assiettes qu’elle disposa sur la petite table. Elle souriait, si fière du jeune homme qu’elle aimait plus que tout au monde. Elle souriait, mais non sans un léger pincement au cœur ; elle aurait aimé savoir ce que lui réservait cette nouvelle carrière au sein de la Police Nationale.

Policiers adjoints, Bleus chez les Bleus

Deux semaines après leur entrée à l’ENP, les élèves reçurent leurs uniformes. Chacun regagna sa chambre joyeusement, encombré de cartons et de sacs de sport pleins à craquer, afin d’essayer pantalons, polos et rangers. Jacques arracha presque ses vêtements, puis ouvrit délicatement son précieux paquetage. Là reposait le premier polo. Sa toute première possession ornée du mot « police ». Il s’en revêtit, lissa les plis sur son torse et se dirigea vers la salle de bains. Son colocataire, plus consciencieux, était occupé à essayer chaque pièce de l’uniforme, vérifiant les coutures et comptant les écussons, mais Jacques n’eut pas la patience de l’imiter. Il devait voir. Il leva les yeux devant le miroir. Sous la lumière froide des néons, il croisa le regard du même raté qu’il avait toujours connu. La même calvitie précoce, les mêmes bourrelets, les mêmes bras trop maigres. Quoi de surprenant, après tout ? Il ne s’agissait que de vêtements, de simples bouts de tissu. L’homme qui les portait n’avait pas changé. Pas encore. Cependant, quelque chose était différent. Il crut voir dans ses yeux une lueur qu’il n’avait pas remarquée auparavant. Une flamme bleue, pensa-t-il. Il ricana de sa tendance au lyrisme et éteignit la lumière.

Formation

Tristan, au cours des derniers mois au sein de l’école de police, avait développé une science du détachement remarquable. Pour la survie de sa santé mentale, il avait peu à peu transformé cette capacité en un art, perfectionné chaque jour et aiguisé sans relâche, au point de pouvoir désormais y recourir sans le moindre effort. Il lui suffisait d’abord de choisir un point précis et de ne plus le quitter des yeux ; le coin droit du tableau était son préféré. Évidemment, il évitait l’horloge, la porte, ou tout autre direction qui ne manquerait pas d’attirer l’attention des formateurs. Toute sa concentration revenait donc au point choisi, jusqu’à ce que les sons autour de lui s’adoucissent, jusqu’à ce que seul le point reste net, le reste disparaissant dans un brouillard salvateur.

Son esprit s’échappait alors de cette salle de classe sans âme et froide, loin des yeux méprisants de ses formateurs, loin de ses compagnons d’infortune, loin de cet univers duquel il n’attendait plus le moindre instant de joie.

Ce fut grâce à ce talent qu’il put, cet après-midi-là, subir sans trop souffrir la litanie de remontrances outrées que débitaient les deux formateurs depuis plus d’une heure.

Une simulation d’interpellation mal exécutée avait réveillé la bête qui, à présent, aboyait sans se fatiguer sur les trente élèves réunis. Chacun à son tour, les deux formateurs exprimaient leur désespoir de devoir enseigner le métier à autant d’incapables. Rien de bien nouveau ; le duo à la place du solo habituel fut leur unique innovation. Tristan avait commencé par écouter car, malgré ce que pouvaient penser les deux chefs en charge de la section, il voulait apprendre. Malheureusement, aucun conseil concret n’avait franchi leurs lèvres, trop occupées par des remarques sur l’incompétence de leurs élèves, suivies de lamentations sur le futur de la police, étant donné l’invasion d’imbéciles recrutés.

Assis à gauche de Tristan, un père de famille, feignant de regarder ses pieds, louchait vers le téléphone qu’il tenait dissimulé dans sa manche afin de garder le contact avec sa fille. Il avait cousu à cet effet une petite poche dans laquelle il pouvait, au besoin, glisser l’appareil proscrit. De cette façon , il lui était possible de lever le bras sans crainte d’être découvert , et puni. Il s’était habitué à l’infantilisation constante de la scolarité et s’adaptait en conséquence. Sa famille passerait avant tout, où qu’il se trouvât, n’en déplaise aux petits chefs.

Au premier rang, Jacques courait mentalement autour de l’école. Au fil des mois, il avait développé une réelle passion pour la course. Lui qui avait toujours détesté cette pratique ! Les sorties en section, trente élèves gardiens se soutenant les uns les autres, l’esprit d’équipe qui faisait revenir en arrière les plus rapides afin de continuer derrière les plus lents, les encouragements de son camarade de chambre, ancien coach sportif, qui le poussait à accélérer alors qu’il n’aspirait qu’à se vautrer face contre terre, l’euphorie suivant l’effort… Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, le jeune homme était tombé amoureux de ce sport.

Ainsi, alors que les deux formateurs abordaient le sujet des examens de fin d’année (que la section ne manquerait pas d’échouer), Jacques franchissait les portes de l’école, parcourait les sentiers de forêt, loin de ces bâtiments funestes, se gavant d’air pur et de liberté.

________

L’un des formateurs rompit le charme en claquant la porte derrière lui. Il ne restait plus dans la salle que l’autre, le moins pire, celui qui ne semblait pas encore aigri et tentait, en dépit de son manque d’expérience, de faire de son mieux. Il fixait la section sans un mot, son visage tordu en une mimique qu’il voulait probablement sévère, tel un enseignant de maternelle faisant les gros yeux à des écoliers dissipés, ce qui avait au moins le mérite de redonner le sourire à certains.

Derrière Jacques, Tristan était également sorti de sa méditation. Ses phalanges blanchissant sur les bords de son bureau, il s’imaginait attraper la tête de chaque formateur et les fracasser l’une contre l’autre. Dire qu’à son arrivée à l’école, il avait partagé l’opinion positive du reste de la section ! Il était alors loin d’imaginer que la seule chose qu’il apprendrait de ces deux-là serait la patience. Il ne gardait que de bons souvenirs de sa formation de policier adjoint, et avait, peut-être naïvement, espéré une expérience similaire. Les enseignants avaient été stricts mais justes. Ils avaient considéré leurs élèves comme de futurs collègues et les avaient traités comme tels. Par conséquent, la soif d’apprendre de ces derniers avait grandi, ainsi que leur respect. Certains élèves avaient quitté l’école les larmes aux yeux. De retour chez lui, Tristan avait mis longtemps avant de retrouver un sommeil normal, tant lui semblait étrange l’absence de ses voisins de chambre. Il repensait à ces trois mois d’été,** et à tous ceux en compagnie desquels il les avait vécus, le cœur serré.

C’était un contraste absolu avec son expérience actuelle. Il rêvait de pouvoir dire à ses deux formateurs ce qu’il pensait réellement d’eux. Mais, contraint de feindre le respect par souci de sa future carrière, il savait qu’il n’en ferait rien. Du moins, pour l’instant.

Jacques n’avait pas été policier adjoint et n’avait donc aucun élément de comparaison ; il souffrait nettement moins que son collègue au dernier rang, préférant oublier les états d’âme de la hiérarchie pour se focaliser sur les connaissances qui lui faisaient encore défaut.

Tristan chercha un nouveau point de focalisation, mais il ne put retrouver sa concentration initiale. Un rayon blanc tombait d’une fenêtre, l’aveuglant à moitié ; la pièce lui apparaissait sombre et sinistre. Il imagina les deux formateurs dans leur vie privée. Jouaient-ils un rôle, ici ? Portaient-ils un costume qu’ils s’empressaient d’enlever lorsqu’ils rejoignaient leurs proches ? Possible, mais il ne pouvait juger de ce qu’il ne voyait pas. Peut-être avaient-ils raison, après tout. Il se pouvait qu’il ne fût pas fait pour ce métier, qu’il n’eût rien à faire dans la police. Il n’en savait rien. Il n’était certain que d’une chose : certains n’avaient rien à faire dans une école.

À sa gauche, le père de famille n’avait pas levé les yeux de son portable. Le plus sage d’entre nous, pensa Tristan.

Dernier jour. Cérémonie : 10h00

Toutes les sections d’élèves Gardiens de la Paix étaient réunies sur la place d’arme. Les élèves se tenaient au garde-à-vous, transpirant dans leurs tenues de cérémonie neuves. Sur la gauche de chaque section, leur formateur principal, également au garde-à-vous. Jacques avait le cœur léger. Des bourrasques de vent chaud menaçaient d’arracher sa casquette tandis que La Marseillaise résonnait entre les bâtiments administratifs. La mélodie, si souvent chantée tout au long de l’année, lui était plus belle encore cet après-midi.

— Repos ! hurla un officier qui se tenait trop loin des élèves pour que ceux-ci le reconnaissent. Garde à vous !

Ils suivaient les ordres d’une vigueur nouvelle, non plus par simple habitude. Chacun se tenait aussi droit que son corps épuisé le permettait. La dernière fois. L’ultime rassemblement. Il n’était plus désormais question d’une corvée obligatoire à l’aube de chaque jour, mais du début de la vie qu’ils avaient tous tant attendue. Fini les simulations, fini les examens, fini les salles de classe. Ils tournaient le dos à la théorie et avançaient enfin vers le réel. Leur premier pas en tant que vrais policiers. Jacques, à qui la concentration avait toujours fait défaut, observait ses collègues du coin de l’œil. Il distinguait en eux des émotions identiques aux siennes. Il avait beaucoup changé. Le jeune trop gras, trop voûté, trop inutile qu’il avait vu dans le miroir n’existait plus que dans ses souvenirs. Au détriment certain de ses cours, il avait développé la force et l’endurance dont il avait toujours rêvé sans y croire. Il avait laissé sa graisse sur les pistes de course. Le moindre recoin de l’école, chaque sentier des collines environnantes lui était familier. Il avait couru plus loin, soulevé des charges plus lourdes qu’il ne l’avait cru possible, et aujourd’hui, sur la place chauffée au soleil, il se sentait bien. Perdu dans ses pensées, il avait tourné la tête vers le bâtiment de ce qui avait été sa chambre. Jacques, directement sur sa droite, lui décocha un coup de coude discret. Jacques se redressa et fit de nouveau face aux visages souriants de la foule. Sa casquette s’envola au moment où le directeur prenait place derrière le podium.

— Gardien de la Paix, commença t-il, n’est-ce pas là le plus beau nom que l’on puisse attribuer à une profession ?

Les familles des élèves applaudirent.

— Ces jeunes gens ont fait le choix de servir leur pays, continua-t-il. Ils sont désormais les garants du bon fonctionnement de notre société. Nous leur avons fourni ici les connaissances nécessaires pour mener à bien leur mission et remplir leur devoir de façon irréprochable, dans un environnement dynamique, varié, et passionnant.

Il se tourna vers les élèves.

— Ne perdez jamais de vue le fait que la formation ne s’arrête pas aujourd’hui. Comportez vous de manière exemplaire, respectez la voie hiérarchique, ne vous départez en aucun cas de votre dignité. Vous êtes désormais les gardiens de notre paix à tous.

Il discourut longtemps, rappelant les valeurs de la Police Nationale et la beauté du métier, mais Jacques ne l’écoutait plus. Son polo trop serré sur son torse, son pantalon tenu par une ceinture dans laquelle il avait du percer plusieurs trous additionnels, il se remémorait toutes les épreuves déjà surmontées.

— Et nous leur souhaitons à tous et à toutes une carrière enrichissante et épanouie, conclut le directeur.

Alors qu’ils rompaient les rang pour la dernière fois sous les acclamations de leurs proches, Seb bouscula Jacques en riant.

— Tombe de ton nuage gros, c’est un autre monde ici. Le vrai boulot il commence demain. Et puis t’as l’air con à sourire tout seul.

À suivre…

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