ATHANOR: LOGE MAÇONNIQUE ET OFFICINE DU CRIME

À partir du lundi 30 mars 2026, 22 personnes comparaîtront devant la cour d’assises spéciale de Paris : elles sont accusées d’avoir commandité ou exécuté plusieurs projets criminels. Ce qui est spécial dans cette affaire, c’est que figurent parmi les accusé.es des membres de la loge maçonnique Athanor de Puteaux (92, Hauts-de-Seine) et d’anciens agents de la DGSE…

Une tentative d’assassinat sur une entrepreneure, Marie-Hélène Didi, à Créteil en juillet 2020, avait permis de mettre en lumière un rocambolesque, mais flippant, réseau criminel : plusieurs membres d’une loge maçonnique nommée Athanor et basée à Puteaux (92, Hauts-de-Seine) avaient des contacts avec des barbouzes chargés d’exécuter des  »contrats » sur des personnes qui leur déplaisaient, pour des motifs divers et variés – différends financiers, vengeances privées, rivalités professionnelles ou encore politiques.

L’enquête a duré 4 ans et en juillet 2024 les deux juges d’instruction avaient décidé de renvoyer devant les assises 22 prévenu.es : 19 hommes et 3 femmes, âgé.es entre 28 et 72 ans. Ces individu.es appartiennent à la loge Athanor, ou sont des policiers, agents de la DGSE et des anciens de la DGSI. Pendant l’enquête, commanditaires et exécutants s’étaient renvoyés la responsabilité des actes. Les premiers évoquant souvent des demandes de pressions simples tandis que les seconds assurent qu’ils n’ont fait qu’obéir à des ordres demandant des agressions voire des meurtres.

À la veille de l’ouverture du procès, BFM publie un récit en 3 volets sur cette affaire rocambolesque. Profession Gendarme vous livre le premier de ces trois articles.

JAC pour PG.

C’est l’histoire d’une dérive. Ou plutôt de personnes naviguant entre les recoins les plus sombres de la franc-maçonnerie et de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), enivrées par un sentiment d’impunité. C’est aussi l’histoire d’individus rêvant d’appartenir à des projets plus grands qu’eux, prêts à croire les mensonges les plus gros, au point d’être prêts à tuer en pensant servir la France.

Le 24 juillet 2020, au creux de l’été, la rue de l’Espérance à Créteil est encore calme. Une matinée estivale classique pour Houcemeddine H. qui va déposer sa fille à la crèche. L’homme est habitué à ce trajet. Il connaît bien le lotissement composé de maisons bien alignées. Assez pour remarquer lorsqu’un élément inhabituel vient perturber ce paysage familier.

Une troublante interpellation

Garée sur le trottoir, une voiture attire justement son attention. Dans les premières minutes, Houcemeddine H. n’arrive pas à comprendre pourquoi le véhicule l’interpelle. L’instinct peut-être. Malgré tout, il décide de repasser devant elle à trois reprises. Le père de famille scrute les deux hommes à bord, qui font semblant de dormir à sa vue. Il remarque qu’ils portent des casquettes et des gants, et ce, alors qu’il fait plus de 20 degrés. Houcemeddine H. devine aussi que le conducteur est équipé d’une oreillette.

La scène lui paraît si inhabituelle qu’il décide d’appeler la police vers 8 heures. Cinq minutes plus tard, les forces de l’ordre sont sur place et interpellent les deux individus. À ce moment précis, les agents de police viennent sans le savoir d’ouvrir la boîte de Pandore.

Dès leur arrivée sur place, les policiers remarquent la grossière tentative de camouflage du véhicule. Une fausse plaque d’immatriculation est fixée au-dessus de celle d’origine avec du ruban adhésif. Le déflecteur avant droit est aussi brisé. Aucun doute, le véhicule est volé et utilisé à dessein criminel.

Les policiers sortent rapidement les deux individus, qui feignent toujours de dormir, en dehors de l’habitacle. Ils ont désormais le champ libre pour fouiller la voiture. À l’intérieur, les policiers trouvent, entre autres, un tracker, des bouchons d’oreilles, un téléphone de marque Logicom pouvant contenir deux cartes SIM, et un réducteur de bruit artisanal composé de cotons et de sachets de compote, accompagné d’une arme de poing 9 millimètres. La parfaite panoplie pour un assassinat ciblé.

Deux agents de la DGSE pris en pleine « mission »

Dans les locaux du Service départemental de police judiciaire du Val-de-Marne (SDPJ 94) c’est la stupeur. L’un des hommes interpellés vient de lâcher une bombe.

Pierre B., grand brun à l’allure sportive, assure sans trembler aux enquêteurs qu’il est militaire. Et pas n’importe quel genre: un membre du Service Action de la DGSE

D’un ton assuré, il justifie sa présence et celle de son collègue rue de l’Espérance. Les deux hommes étaient, selon lui, en »mission homo ». Officiellement interdites sur le sol français, ces missions désignent des assassinats ciblés menés par la DGSE. Selon lui, son service lui aurait confié la tâche d’éliminer une personne: Marie-Hélène Dini.

Selon Pierre B. cette mère de famille aurait une double identité. En façade, elle serait une dynamique cheffe d’entreprise dans le secteur du coaching. Alors qu’en réalité elle opérerait sur le territoire français pour le Mossad, les services secrets israéliens.

Une interpellation qui serait donc un regrettable malentendu et qui devrait rapidement se régler grâce à un numéro de téléphone « coupe-circuit » prévu pour contacter le commandement de la DGSE afin de mettre fin à l’opération et libérer les deux agents. Pour les enquêteurs, il faut désormais démêler cet invraisemblable sac de nœuds.

Première étape: parler à Madame Dini, l' »espionne israélienne ». Les agents se rendent chez elle et l’interrogent. Face aux enquêteurs, la cheffe d’entreprise tombe des nues lorsqu’elle apprend être la cible d’un assassinat. Malgré une intense réflexion, elle ne peut mentionner de conflit dans sa vie personnelle ou professionnelle pouvant entraîner un tel projet. Concernant son lien avec le Mossad, les enquêteurs découvrent qu’il n’a tout simplement jamais existé.

Le récit de Pierre B. s’effrite. Pourtant, une partie du scénario servi par le suspect est vraie. Lui et son collègue, Carl E., 26 ans à l’époque, sont bien des agents de la DGSE. Noms de code: « Dagomar » et « Adelard ». Tous deux travaillant dans la très secrète base de Cercottes, dans le Loiret, qui abrite le Centre parachutiste d’entraînement spécialisé (CPES).

La dérive de deux « garde-barrières »

Du côté de la DGSE, le message est limpide: Pierre B. et Carl E.n’ont jamais été déployés pour une mission « homo ». Lors des auditions, un membre de l’état-major de la base relativise aussi le statut des suspects. Selon la DGSE, Pierre B. et Carl E. sont affectés spécifiquement à la protection de la base de Cercottes. Du personnel qui n’a « à aucun moment » la possibilité de participer à des opérations extérieures.

Dans les locaux du « service » et chez les enquêteurs une question brûle alors les lèvres: « Comment deux garde-barrières ont-ils pu se retrouver à préparer l’assassinat d’une cheffe d’entreprise? »

Les investigations avancent, et démontrent que Pierre B., alias Dagomar, est l’élément moteur du duo. En garde à vue, il annonce même être le responsable de l’opération visant Marie-Hélène Dini, en précisant que Carl E. n’était pas au courant de la nature exacte de la mission.

« Il n’a pour défaut que d’être un bon soldat et d’avoir suivi des ordres qu’il pensait venir de sa hiérarchie. Il n’a fait que conduire, à aucun moment il ne pensait participer à un assasinat », assure à BFM, l’avocat d’Adelard, Romain Ruiz. « Il n’a pas posé plus de questions car comme on dit à la DGSE :’Nul besoin d’en savoir' », ajoute-t-il.

Pierre B. est arrivé dans les rangs de la DGSE en 2014. Engagé volontaire, il rejoint le Cercottes avec une forte envie de faire ses preuves. Désormais protégé par le nom de code Dagomar, le militaire est galvanisé par le fait de côtoyer de près des « légendes », les agents envoyés sur le terrain sous une fausse identité, et de faire partie d’une maison si secrète.

Durant ses deux premières années, la recrue est bien vue de sa hiérarchie. Mais avec le temps, Dagomar est frustré de ses missions dans la partie « soutien » de l’unité. Une frustration qui va entacher son attitude et refroidir ses supérieurs.

« Il doit faire attention à ses prises d’initiatives et garder à l’esprit la place qui est la sienne. Désireux d’effectuer un recrutement particulier, il doit encore se donner les moyens d’y arriver. Il n’a pas la confiance de son chef de section (…) », indique une de ses évaluations.

Dans le petit monde de la base, Pierre B. n’arrive plus à distinguer le fantasme de la vie d’agent secret et son poste actuel. Il est impatient, sa carrière ne va pas assez vite. Son travail de gardien lui apparaît « super frustrant », surtout après avoir raté deux fois le concours d’officier et s’être vu refuser toute mutation interne. Durant l’enquête, plusieurs de ses collègues soulignent à l’unisson l’aspect mythomane de sa personnalité.

Une envie de sortir de la routine, de la frustration et une propension à l’affabulation… Un terreau parfait pour être manipulé. Il ne reste plus qu’à planter les graines.

Des opérations prétendument « au profit de l’Etat »

L’étincelle arrive en 2018 quand Yannick P., réserviste de la DGSE, et ancien agent de la DGSI, est invité au Cercottes pour dispenser des formations. Cet homme est présenté comme le spécialiste de la détection des faux documents. Une aura qui marque Pierre B. au point mort professionnellement.

Les deux hommes finissent par reprendre contact en 2020. Pierre B. explique alors au spécialiste des faussaires vouloir se réorienter dans la sécurité privée. En parallèle de cette rencontre, l’envie de terrain et d’action continue de dévorer petit à petit Dagomar.

Dans son unité de soutien, il étouffe. Pour assouvir son besoin d’action, il crée un groupe sur la messagerie cryptée Signal où sont évoquées des pistes pour gagner de l’argent, notamment en commettant des agressions sur des trafiquants de produits stupéfiants ou du chantage sur des personnes adeptes de pédocriminalité. Parmi les membres de ce groupe se trouve son collègue Carl E.

Lentement Pierre B. glisse petit à petit sur la voie criminelle sans que personne de la DGSE ne le remarque. La bascule a lieu lorsque, par l’intermédiaire de Yannick P., il rencontre un certainSébastien L.

L’homme se présente comme un agent de sécurité rapprochée, indépendant, réalisant des opérations « au profit de l’Etat ». C’est la rencontre que Dagomar attendait. L’homme représente un monde de secrets et de clandestinité que Pierre B. peut enfin toucher du doigt, au risque de le faire entrer dans un engrenage infernal.

Rapidement, Sébastien L. propose à Pierre B. de participer à une mission: éliminer l’agente du Mossad, Marie-Hélène Dini. Une mission qu’il tient directement de son « officier traitant » et seul interlocuteur.

Une loge maçonnique et des pantins

Sébastien L. n’est en réalité pas tout à fait l’homme qu’il prétend être. L’Auvergnat est désormais au service d’un autre personnage: un ancien chef de la Direction centrale du renseignement intérieur, Daniel B., reconverti dans la sécurité privée. Sous son commandement, il pense faire les sales besognes de la DGSE. Des missions désignées comme « hors cadre » allant de la filature, de l’intimidation, à la liquidation. Une jolie promotion pour un homme recalé du concours de gardien de la paix.

Un tissu de mensonges savamment cousu par Daniel B. En réalité, il est à la tête d’une officine criminelle nichée dans l’ombre de la loge maçonnique Athanor. Une organisation qu’il mène avec son collègue franc-maçon Frédéric V., un ancien journaliste désormais à la tête de plusieurs entreprises de sécurité.

C’est Frédéric V., qui va mettre Marie-Hélène Dini au centre du viseur d’Athanor. En 2020, une de ses relations maçonniques travaillant dans le coaching met un contrat de 50.000 euros sur la tête de la cheffe d’entreprise qui lui fait trop d’ombre dans un secteur où la concurrence est féroce. Frédéric V. demande à son frère de loge de s’en occuper grâce à son réseau.

Daniel B. se tourne vers Sébastien L. Pour le motiver, il invente l’histoire du Mossad et de missions hors cadre pour la DGSE. L’homme de main mord et actionne à son tour Pierre B. qui demande à Carl E. de l’aide. Une chaîne de manipulation vertigineuse qui a failli coûter la vie à une innocente, seulement coupable d’avoir réussi dans son domaine. Une opération minutieuse qui n’a échoué que grâce à la vigilance d’un riverain accompagnant sa fille à la crèche.

Pour les enquêteurs, cette histoire est assez folle pour qu’elle soit racontée par des générations de policiers. Cette barbouzerie édifiante va lever le voile sur des années d’actions criminelles menées par Frédéric V. et Daniel B. depuis la loge maçonnique Athanor. Parmi elles, l’assassinat du pilote de Laurent Pasquali.

Auteur de l’article : Sylvain Allemand.

Source : https://www.bfmtv.com/police-justice/agents-de-la-dgse-faussement-missionnes-loge-maconnique-les-dessous-de-l-assassinat-rate-qui-a-mis-au-jour-la-tentaculaire-affaire-athanor_AN-202603280042.html

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Voir la vidéo sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=Lcfb9ce3IEU

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