Ariège, la DNC sous tension : à la Ferme de Gaya, Kyria et Emmanuel Gay dénoncent un système qui étouffe les petits paysans
Auteur(s) France-Soir Publié le 18 mars 2026 – 09:15

Ariège, la DNC sous tension : à la Ferme de Gaya, Kyria et Emmanuel Gay dénoncent un système qui étouffe les petits paysans
France-Soir
À Montjoie-en-Couserans, au cœur de l’Ariège, la Ferme de Gaya ne ressemble pas à une exploitation « standard ». Ici, Kyria et Emmanuel (dit Manu) Gay ont bâti, en une décennie, une polyculture-élevage à taille humaine — légumes, fruits, volailles, porcs gascons, vaches Galloway — adossée à un restaurant fermier qui sert de la graine à l’assiette. Un modèle de lien direct au public et de souveraineté alimentaire au ras du sol. C’est aussi, en creux, le portrait d’une fragilité : celle de petites fermes aux prises avec la surenchère normative, l’isolement, la course administrative — et, depuis l’hiver, une crise sanitaire qui cristallise les tensions : la DNC (dermatose nodulaire contagieuse) des bovins.
Remettre du sens dans l’assiette, contre vents et marées
« On s’est jetés corps et âme dans l’agriculture, d’abord dans la semence, puis dans la transformation et le restaurant, pour pouvoir vivre et transmettre », raconte Kyria. L’esprit maison ? Produire, transformer et servir sur place, sans intermédiaire. « La valorisation ultime des produits », résume Manu. Mais ce choix a un coût. « Chaque petite production a ses normes, ses papiers, ses contrôles : abattoir, restaurant, PAC… Un tiers de mon temps, c’est de l’administratif », souffle Kyria. Ce morcellement normatif, disent-ils, pousse vers les grosses unités spécialisées et assèche le modèle traditionnel « polyculture-élevage » qui tissait, autrefois, la vie des vallées.
« Avant, on allait chercher six litres de lait cru chez le paysan du coin. Aujourd’hui, pour traire deux vaches, on vous demande 30 000 à 40 000 euros d’investissements. Résultat : les petits ont arrêté. » La même logique, affirment-ils, s’applique à l’accès au foncier (via la SAFER), aux autorisations de construire des bâtiments d’élevage ou encore aux circuits de vente, où le poids des acheteurs en gros fixe les prix et rogne l’autonomie des fermes.
Une vie sans week-ends, avec la nature comme boussole
Pas de journée type, ici : bêtes à nourrir, bois à gérer, vieux bâtis à remettre d’aplomb, prairies à entretenir. « Quand nous sommes arrivés il y a dix ans, il ne restait plus que deux familles dans le hameau. Avant, il y en avait 28 », dit Manu. La désertification des campagnes est palpable. Et la solitude, réelle. « On n’a pas de vacances. Ceux qui passent, ce sont souvent les contrôleurs, les vétérinaires vendeurs et les grossistes. Ça use », confie Kyria, qui insiste pourtant sur l’essentiel : « Quand on vient manger chez nous, ce n’est pas que le corps qu’on nourrit, c’est l’âme aussi. » Dans cette vallée forestière, le troupeau de Galloway — petites vaches rustiques — valorise les sous-bois et l’herbe maigre. « Bien nourries, en cohérence avec leur nature, elles sont en bonne santé », défend Kyria.
La DNC, brasier sanitaire et fracture de confiance
C’est sur ce terrain que la DNC a mis « le feu aux poudres ». La maladie virale, transmise notamment par des insectes piqueurs, n’est pas transmissible à l’homme. Elle peut provoquer fièvre, nodules cutanés, amaigrissement, pertes de lait et, selon les contextes, des pertes économiques notables. Face à sa progression en Europe, la France a déployé une stratégie d’abattage et de vaccination d’urgence, avec des mesures administratives strictes.
Kyria s’y oppose fermement, au nom du « bon sens paysan » et de la liberté de soigner : « On a abattu des troupeaux sains, puis brandi le vaccin comme solution miracle. Je ne veux pas injecter à mes vaches saines un produit dont je ne sais pas l’origine. Pourquoi ne pas prioriser l’immunité naturelle quand c’est possible ? » Elle assure avoir demandé des débats « contradictoires » avec des scientifiques pro-vaccination : « Ils refusent. Moi, je veux des données robustes, pas des essais sur huit vaches en laboratoire. » Le couple souligne, en creux, un effondrement de la confiance envers les institutions, les agences et certains laboratoires, après d’autres crises sanitaires.
Leur positionnement est clair : refuser une obligation perçue comme disproportionnée, défendre la liberté de choix thérapeutique à l’échelle de la ferme et privilégier une stratégie « au cas par cas », fondée sur des pratiques d’élevage rustiques et la sélection de souches résistantes. « Si une de mes vaches finissait par mourir, c’est la vie. La mort fait partie de la vie », tranche Kyria.
Un combat collectif et judiciaire
Autour de cette ligne, ils s’organisent. Avec d’autres paysans, ils ont contribué à la naissance d’un Collectif LIBRe qui promeut une paysannerie « libre et responsable », en lien direct avec les consommateurs. « Produire avec des intrants qui abîment la terre ne pose aucun problème. Produire en cohérence avec la nature, là, on nous met des bâtons dans les roues », dénonce Kyria. Sur le plan légal, avec l’avocate Diane Protat, ils disent préparer des actions contre l’État, invoquant « des incohérences et des illégalités » dans les procédures d’abattage et de vaccination forcée. « On joue sur leur terrain : des lois, des décrets, des papiers. Nous aussi, on s’outille, avec des contre-expertises et des scientifiques indépendants », explique-t-elle.
Afin d’illustrer les inepties, Kyria a aussi pris le pinceau, mettant en « valeur les violences administratives » dans des tableaux qui forment la base d’une cagnotte pour les soutenir.
Appel aux citoyens : réapprendre le lien nourricier
Au-delà de la DNC, le message vise le grand public. « Soutenez vos paysans. Connaissez ceux qui vous nourrissent. Créez des groupes d’approvisionnement. Plantez un potager. Et si le cœur vous en dit, devenez paysan : il y a des places à prendre », lance Kyria. Leur restaurant, dit-elle, est un lieu d’éducation populaire où l’on goûte « une nourriture qui a une âme ». Une manière de réancrer les assiettes dans des terroirs vivants.
Reste une conviction : la sortie de crise passera par la base. « La révolution se fera dans vos cœurs et vos cuisines : se rassembler, acheter de bons produits, cuisiner, partager. Merci la nature pour son abondance. » À la Ferme de Gaya, l’espoir tient à cette fidélité têtue au vivant, malgré la paperasse, les contrôles et les tempêtes sanitaires. Un pari modeste et radical à la fois : nourrir juste, au plus près, et redonner prise aux citoyens sur ce qu’ils mangent.
Source : France Soir
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