Amour sacré de la Patrie, de France en Algérie

Qu’y a-t-il de véritablement sacré dans la patrie et l’amour qu’on peut lui porter ? Au-delà des paroles et des hymnes, quels sont les ressorts profonds de l’amour prétendument porté à la patrie ? La patrie est-elle un mot vide, ou a-t-elle encore un sens et un avenir ? Pour faire suite au message d’une militante française, et à la réplique donnée par un youtubeur algérien, nous examinerons la portée de ce mot dans chacun des deux pays.

Je m’appelle Isabelle. Je suis une Française d’ascendance européenne et je refuse de devenir minoritaire dans mon propre pays. Ce pays est la terre de mes ancêtres depuis des siècles immémoriaux. C’est notre héritage, et je veux qu’il le reste.

C’est ainsi que commence, sur le réseau social X, le récent tweet d’une femme qui s’affiche clairement nationaliste, Isabelle DECRION BALDO. Elle poursuit :

Depuis des décennies, nous subissons un flux massif d’immigration extra-européenne, sans jamais y avoir consenti ni avoir été véritablement consultés. Nos élites ont transformé profondément la France sans notre accord, en nous imposant l’illusion d’un choix démocratique. Affirmer cela n’a rien de raciste. En tant que Française autochtone, ancrée dans l’histoire millénaire de ce pays, j’ai le droit et le devoir d’élever ma voix pour défendre ce qui est mien. Il est temps de résister avec détermination à cette substitution imposée !

Parmi les commentaires suscités par ce tweet, celui d’un youtubeur d’origine algérienne bien connu, Amine MECIFI, plus connu sous le nom d’Aldo Sterone. Amine MECIFI a longtemps vécu en Grande Bretagne, dont il a la nationalité, en plus de la nationalité allemande et de celle de l’Algérie. Il est actuellement installé à l’île Maurice. Voici ce qu’il répond à Isabelle DECRION BALDO :

Comme on se suit mutuellement, je vais te répondre sur le fond. Tu dis que tu es française d’ascendance européenne et que tu ne veux pas devenir minoritaire dans ton pays. C’est un propos qui a toutes les apparences de la raison et, sur un plan personnel, je ne peux qu’être d’accord avec toi. Par contre, dans le monde, ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent. Tu n’as pas un droit inaliénable à être en France. La France est historiquement ta terre, mais pas naturellement ta terre. C’est-à-dire que tu es française par un concours de circonstances spécifiques, pas par une promesse biblique. Si tu regardes les 2500 dernières années ou juste le dernier siècle, tu vas voir que les terres changent de mains. Elles changent de langue, de frontières, de religion… Enfin, elles changent de peuple. Ça se fait souvent dans la douleur, la rage, le sentiment d’injustice, mais ce changement est historiquement valide. Nous sommes 8 milliards sur cette planète. La surface habitable est fixe et ne grandira pas beaucoup dans les siècles à venir. Quand un peuple cesse d’exercer une souveraineté totale, farouche et non négociable sur “sa” terre, c’est qu’il a été pesé dans une juste balance et il ne mérite plus de régner sur cette terre. C’est ce qu’on nous apprend à l’école en Afrique lors des cours d’éducation civique. Pendant ce temps, on vous apprend la tolérance et l’ouverture tout en vous faisant écouter Imagine de John Lennon.

Imagine qu’il n’y a pas de pays
Qu’il n’y pas de religion
Qu’il n’y pas de propriété
Que le monde soit un
Que nous vivions en paix
J’espère qu’un jour tu vas nous rejoindre

Pendant ce temps, des écoliers au sud de la méditerranée apprennent cette chanson pour la fête de la révolution :

Ce n’est pas parce qu’un pays a appartenu à tes ancêtres, qu’il t’appartient aussi. L’appartenance se nourrit et se défend génération après génération par une souveraineté réaffirmée. L’Histoire n’est ni morale, ni immorale. Elle est surtout impitoyable. On fait des choix, les conséquences se déclenchent mécaniquement. Il n’y a pas de sentiments dedans. Dans plein de mes vidéos, je dis : les choix économiques ne dictent pas seulement qui sera riche et qui sera pauvre, mais nous définissent en tant que société.

L’État avait besoin d’augmenter le revenu fiscal. Les entreprises avaient besoin de peser sur les salaires en augmentant l’offre d’une main d’œuvre indifférenciée. Ceci a donné lieu à plusieurs phénomènes parallèles :

Le féminisme militant : la femme met un tailleur part travailler sous les néons pour créer de la valeur pour l’actionnariat. L’avortement devient un droit constitutionnel. Les rares enfants sont élevés par l’État et la télévision. L’homme devient l’ennemi à abattre. Le contrat social se désagrège. On commence par ne plus donner son siège à la dame et on finit par déserter quand il faut défendre son pays. L’autre jour, une femme a été agressée et un homme n’est pas intervenu pour la défendre. Gros scandale, mais posons-nous les bonnes questions : il la défend dans le cadre de quel contrat social ? Après tout, c’est un mâle toxique. Dans un pub, s’il avait dit “bonjour”, elle aurait répondu “gros pervers”. Puis, soudainement, il devrait prendre un coup de couteau pour elle ? Une société récolte ce qu’elle organise. On ne tient pas la porte à la dame. On ne la défend pas. On ne défend pas son pays. Je ne suis pas en train d’excuser, mais de montrer des mécanismes que tout le monde peut voir. On ne peut pas être d’accord avec le mécanisme mais déplorer ses effets. Ils viennent ensemble. Ce n’est pas négociable.

L’immigration de masse : l’actionnariat, la vache sacrée, veut de la main d’œuvre bon marché. Alors on y va ! Jusqu’à créer des sociétés parallèles. Pour les “cassés”, ceux dont le patronat ne peut rien faire, il faut les loger et les assister. S’il le faut, on augmente les impôts et on signe des dettes. Dans son emballement, la France est devenue le seul pays au monde où on peut obtenir une carte de séjour simplement parce qu’on est un détraqué mental. L’actionnariat est apatride. Il se fiche de votre présent et encore moins de votre futur. Il peut tout exiger du moment que ça donne du revenu positif dans un tableau Excel.

La démoralisation : plus de contrat. Plus d’appartenance. Tout le monde, le local comme l’étranger, se sent de passage. Beaucoup partent vivre ailleurs. Ceux qui ne partent pas physiquement, partent dans leurs cœurs. Ils ne votent plus, ne militent plus, ne s’intéressent plus au sort du pays. Le résultat d’un match de foot ou celui de la finale d’un show de téléréalité devient plus significatif que l’élection présidentielle. Le plus grand parti du pays s’appelle Les Abstentionnistes. On part tous à la dérive sur un radeau qui prend l’eau mais tout le monde s’en fiche.

Il y a des solutions, mais plus on avance, moins elles sont simples. Ou, vu de l’autre bout de la lorgnette, paradoxalement, plus on avance plus elles sont simples.

Le ton désabusé d’Amine MECIFI, qui transparait dans cette citation, n’enlève rien à la pertinence de son constat. Ses trois passeports montrent clairement qu’il ne cultive lui-même aucune idéologie nationaliste, mais apprécie sans doute la liberté qu’ils lui procurent, pour les voyages ou l’établissement dans tel ou tel pays. S’il était un jour tenu de choisir une nation de cœur, il ne serait pas étonnant qu’il cite en premier la France, qui ne lui a certes jamais octroyé dans sa jeunesse de permis de séjour de longue durée, mais qui l’a nourri culturellement, lorsqu’il vivait encore en Algérie, à travers ses chaînes de télévision.

Comme Isabelle DECRION BALDO en dresse le constat, la France s’est laissée envahir par une immigration étrangère massive. Les paroles de l’hymne national proclament pourtant le refus farouche de la soumission à des forces étrangères :

Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers !

Qu’est devenu l’amour sacré de la patrie, explicitement invoqué dans les paroles de la Marseillaise ?

Amour sacré de la Patrie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs !

De la Révolution française à Mai 68, qu’est devenue la patrie ?

La notion de patrie, dans la France contemporaine, est la fille illégitime de la Révolution française et de Mai 68. Cet héritage est doublement destructeur. Les idées révolutionnaires de 1789 ont semblé lui donner un ancrage puissant. Plus qu’un territoire, la notion de patrie est alors devenue idéologique, portée par un messianisme universel, celui des Droits de l’Homme. Cette idée, pour purement intellectuelle qu’elle soit, jouissait encore de l’existence de fait d’une patrie charnelle qui pouvait la porter, cette réunion de populations régionales aux particularismes marqués, mais partageant une relative homogénéité ethnique et religieuse.

L’universalisme idéologique s’est accroché à la patrie charnelle pour s’en nourrir et la détruire peu à peu. En proclamant son unité et son indivisibilité, son refus de ce qu’il a nommé des communautarismes, il a nié la richesse organique du substrat de la patrie charnelle, et l’a peu à peu nivelée en imposant un égalitarisme républicain, un modèle uniforme d’un niveau certes élevé, mais qui perdait son lien étroit à la terre, sa diversité interne permettant l’adaptation et la saine émulation. Le développement d’outils de communication de masse, comme la télévision, a encore contribué à l’homogénéisation de la France. C’est ce modèle rigidifié, déjà partiellement coupé de ses racines et transformé en carcan idéologique, qui a subi une attaque, elle aussi idéologique et d’une brutalité extrême, celle de Mai 68.

Mai 68 est venu saper ce qui subsistait encore de la patrie charnelle, malgré une fragilisation bien entamée. Il a placé l’individu au-dessus du groupe et a défini la satisfaction des aspirations personnelles comme le droit de chacun, hors de toute morale traditionnelle et de tout égard pour l’intérêt collectif. Le patriotisme est devenu contractuel, la patrie étant sommée de garantir la liberté et l’épanouissement de l’individu. La contestation de l’autorité a été érigée en norme, mise en pratique dès l’école ou le collège, et permettant de renverser les principes anciennement reconnus, au nom d’un égalitarisme présentant le changement, en soi, comme marque de modernité et de progrès. Cette révolution idéologique a été encore facilitée par la forte croissance économique de l’après-guerre, et les promesses d’une vie rendue plus facile par la technologie et l’abondance énergétique. Elle a surgi comme une lame de fond, qu’annonçait déjà une chanson comme celle de Dutronc en 1966 :

Amine MECIFI a cependant raison de citer la chanson de Lennon comme emblématique des nouvelles valeurs de la société post mai 68. La transformation a été tellement radicale et puissante, que les paroles de cette chanson de 1971 se retrouvent aujourd’hui presqu’à l’identique dans le programme du Forum Économique Mondial de Klaus Schwab :

Imagine qu’il n’y ait pas de paradis C’est facile si tu essaies Aucun enfer au-dessous de nous Au-dessus de nous, seulement le ciel Imagine tous les peuples Vivant pour le présent
Imagine qu’il n’y ait pas de pays Ce n’est pas difficile à faire Aucune cause pour laquelle tuer ou mourir Et aucune religion non plus Imagine tous les peuples Vivant leur vie en paix…
Imagine qu’il n’y ait plus de possessions Je me demande si tu le peux Plus besoin de cupidité ou de faim Une fraternité humaine Imagine tous les peuples Partageant tout le monde entier
Tu peux dire que je suis un rêveur Mais je ne suis pas le seul J’espère qu’un jour tu nous rejoindras Et que le monde vivra comme un seul homme

Cette chanson a influencé l’intégralité du monde occidental, et a parachevé, en France, un processus endogène qui avait déjà refaçonné la société sur le plan idéologique. La notion de patrie, désormais séparée de ses anciennes racines charnelles, s’est réduite à un moralisme universel, celui d’une volonté de propagation arrogante des droits de l’homme dans le monde entier. Or la sacralité, pour l’être humain, s’attache avant tout à la préservation de sa terre, de la tombe de ses pères, des principes qu’ils ont légués et de leur transmission sur le territoire qu’il considère comme sien. On accepte de mourir pour cela, on le refuse pour libérer des peuples lointains d’une prétendue tyrannie.

L’amour sacré de la patrie n’a plus de force symbolique dans une France où la patrie est considérée, selon une logique de consommateur, comme une pourvoyeuse de droits et de libertés individuelles. Pire encore, la nostalgie que ressent une partie du peuple, le souhait confus de sa restauration, sont l’objet d’un détournement de la part des autorités républicaines, pour susciter des divisions internes qui consolident leur pouvoir sur la société, et le seront bientôt pour justifier une guerre contre la Russie, contraire aux intérêts fondamentaux du pays. Il ne sert à rien à Isabelle DECRION BALDO de proclamer ses prétendus droits, ni d’espérer que son droit à parler sera de quelque effet. Seul un combat de fond, contre les mentalités héritées tant de la Révolution française que de Mai 68, pourra rendre à la patrie sa sacralité et aux hommes le désir de se battre pour elle, dans une forme qui allie à la fois la préservation de la terre et les principes qu’ils estiment sacrés et veulent y faire régner.

Et en Algérie, que signifie la notion de Patrie ?

L’Algérie, pays d’origine d’Amine MECIFI, est-elle fondamentalement différente de la France à propos de son rapport avec la notion de Patrie ? Le chant qu’il mentionne dans sa réponse le laisse penser. Il s’agit d’un chant algérien, écrit en arabe littéral, intitulé « Ikhwani La Tansaou Chouhada-koum » (Mes frères, n’oubliez pas vos martyrs).

Ce chant est un classique du répertoire révolutionnaire algérien. Issu du patrimoine des Scouts Musulmans Algériens, il est enseigné dans les écoles et entonné lors des commémorations nationales, notamment pour le 1er novembre (Déclenchement de la Révolution) , le 5 juillet (Fête de l’Indépendance), ou le 18 février (Journée du Chahid, du Martyr). En voici une interprétation très émouvante :

Mes frères, n’oubliez pas vos martyrs, ceux qui se sont sacrifiés pour la vie du pays.
Leur voix, depuis les tombes, vous appelle : « Écoutez cette voix, ô serviteurs [du Très-Haut] ! »
L’union est notre emblème, le sacrifice est notre devise, la liberté est notre but… Vive la Patrie !
Par les larmes et le sang, rachetez votre terre, ainsi que votre famille, vos compagnons et vos enfants.

On le voit, la notion de patrie en Algérie est fondée sur le souvenir des martyrs de la guerre d’indépendance, avec néanmoins une sensibilité religieuse dans le choix des termes. Ce n’est guère étonnant, puisque la patrie algérienne n’avait jamais existé auparavant, et n’existerait pas sans cette guerre. Les territoires administrés par l’état algérien dépendaient du califat ottoman avant l’invasion par la France. Le sentiment nationaliste n’avait pas de sens dans un tel système. Le califat imposait un cadre législatif général, mais respectait la diversité locale extrêmement marquée dans ces territoires certes arabisés, mais présentant de grandes différences de paysages, de climats, de coutumes et d’appartenances ethniques. Les Ottomans géraient des communautés (système du Millet), non des individus. La chute du califat, puis la libération de la colonisation française, n’ont laissé d’autre alternative après l’indépendance que la constitution d’un état national, sur le modèle des états européens.

Les mouvements nationalistes algériens, bien qu’en lutte contre la France, ont paradoxalement utilisé les outils intellectuels de l’adversaire (les notions de souveraineté nationale, de frontières précises, de constitution) pour construire leur indépendance. L’Algérie moderne est donc, techniquement, une structure politique de type européen habitée par une âme arabo-berbère et musulmane. Pour masquer cet alignement conceptuel, et unifier un peuple en construction, c’est l’opposition radicale à l’ancien colonisateur qui a servi de socle. L’hymne algérien Kassaman en conserve la trace évidente, puisqu’il est le seul hymne national au monde à mentionner nommément l’adversaire historique, la France :

Ô France ! Le temps des palabres est révolu, Nous l’avons clos comme on ferme un livre. Ô France ! Voici venu le jour où il faut rendre des comptes ! Prépare-toi ! Voici notre réponse ! Le verdict, notre Révolution le rendra, Et nous avons juré de mourir pour que vive l’Algérie ! Témoignez-en ! Témoignez-en ! Témoignez-en !

On voit ainsi apparaître l’extrême fragilité de la notion de patrie en Algérie, compte tenu des bases sur lesquelles elle est bâtie. Seuls 7 % environ des Algériens d’aujourd’hui étaient nés avant l’indépendance du pays, le 5 juillet 1962, et une bonne partie de ceux-là étaient de jeunes enfants. Le nationalisme algérien ne repose donc plus sur la mémoire vécue, mais sur une construction idéologique et mémorielle enseignée aux enfants, analogue à la visite d’un musée. De plus, la réalité vécue par les Algériens montre le fossé existant entre les paroles et leur transcription dans la vie des citoyens du pays.

On sait que le statut d’ancien combattant a permis d’accorder des privilèges (licences de taxis, de cafés, priorités aux logements). à ceux qui pouvaient s’en réclamer, et à leurs familles, faisant naître une société à deux vitesses. On sait qu’une caste de généraux a longtemps utilisé le pouvoir pour un enrichissement personnel. On sait que le pouvoir a interrompu le processus électoral, quand celui-ci était en passe de conduire à la victoire du FIS, le Front Islamique du Salut. Les soupçons d’infiltration et de manipulation des groupes extrémistes par les services de sécurité pour discréditer l’insurrection ont semé un doute permanent sur la sincérité de l’État, transformant la guerre civile en un traumatisme de trahison.. Cela suffirait en soi à détruire l’idée de patrie dans l’esprit de nombreux citoyens.

La crise Covid comme révélateur

Un épisode récent a cependant illustré de façon éclatante la réalité de l’interprétation que fait le pouvoir algérien de la notion de patrie. En droit international et selon la plupart des constitutions, dont celle de l’Algérie, le droit d’un citoyen de regagner son pays est absolu. Si la patrie n’est plus un refuge en cas de tempête, le contrat de citoyenneté est rompu. Or, pendant la crise du Covid-19, l’Algérie a appliqué l’une des politiques de fermeture les plus strictes au monde. Il ne s’agissait pas de « cas » isolés, mais d’une politique d’État systématique, marquée par plusieurs périodes :

La Fermeture Totale (Mars 2020) : Dès le début de la pandémie, Alger suspend tous les vols et liaisons maritimes. Des dizaines de milliers de ressortissants se retrouvent bloqués à l’étranger (principalement en France, en Turquie et en Tunisie).

Le Système des « Rapatriements au compte-gouttes » : pendant plus d’un an, le retour n’était possible que via des vols spéciaux de rapatriement, soumis à des autorisations administratives opaques. Beaucoup de citoyens n’ont pu rentrer pour enterrer leurs proches ou soigner des urgences.

Le Blocus de fait (Mars 2021 – Juin 2021) : pendant cette période, les frontières ont été quasiment verrouillées de nouveau face à l’émergence des variants, laissant des milliers d’Algériens dans une détresse totale à l’étranger.

La Réouverture sous condition (Juin 2021) : une reprise très limitée a été autorisée, mais avec des prix de billets exorbitants et un confinement obligatoire à la charge du voyageur, ce qui constituait, pour beaucoup, une barrière infranchissable.

Des citoyens algériens sont restés bloqués dans la zone internationale de l’aéroport de Londres-Heathrow pendant près de trois mois, dormant sur des bancs, car leur propre pays refusait leur entrée. Un autre exemple de citoyens en détresse est présenté dans ce reportage de France 24 :

À titre de comparaison avec un pays qui lui aussi a de grandes populations émigrées dans le monde, la Turquie a orchestré, pendant la crise, des opérations de rapatriement massives (plus de 100 000 citoyens ramenés de 110 pays).

Pire qu’une notion fragile fondée sur une histoire déjà ancienne, la patrie algérienne apparaît pour ce qu’elle est : une fiction détournant les aspirations légitimes d’un peuple pour servir les intérêts d’une caste qui a accaparé le pouvoir à son profit.

Notre nationalité n’est pas l’humanité

Que ce soit en France, pays d’Isabelle DECRION BALDO, ou en Algérie, pays d’origine d’Amine MECIFI, alias Aldo Sterone, la notion de patrie a perdu son caractère sacré, pour des raisons diverses : manque de pertinence ou obsolescence de ses fondements idéologiques, perte d’ancrage dans une terre charnelle, détournement au profit d’une caste dirigeante et de ses intérêts, ou prise de distance des populations, due à l’évolution des mentalités. Or la patrie est sacrée, ou sinon elle ne mérite plus ce nom.

D’aucuns diront que la patrie est une notion dépassée, ou que l’on peut très bien vivre sans patrie. Jacques Attali, à différentes occasions, a affirmé que tout pays doit se penser comme un hôtel, réduisant ainsi la nation à une infrastructure d’accueil temporaire. Dans une logique humaniste plus profonde, d’autres personnages ont affiché des idées analogues, comme déjà en 1920 l’écrivain britannique H.G. Wells :

Our true nationality is mankind. (Notre véritable nationalité est l’humanité.)

Dans le contexte de l’immédiat avant-guerre et face à la montée de nationalismes extrêmes, on peut aussi citer la romancière britannique Virginia Woolf :

As a woman I have no country. As a woman I want no country. As a woman my country is the whole world. (En tant que femme, je n’ai pas de pays. En tant que femme, je ne veux pas de pays. En tant que femme, mon pays est le monde entier.)

Le problème, c’est que le monde ne fonctionne pas comme cela, ou alors sous certaines conditions, et dans un laps de temps limité. Pour ouvrir la porte de sa chambre à l’hôtel, on dispose souvent d’une carte qui la déverrouille. Si vous n’avez pas payé en temps voulu, d’un coup la carte ne fonctionne plus. La chambre peut alors être attribuée à quelqu’un d’autre. La patrie, à l’exception de l’Algérie comme nous l’avons vu, est l’endroit où vous pouvez toujours entrer, quoi qu’il arrive, parce que vous êtes reconnu comme un de ses membres.

Vouloir le monde entier comme pays est une utopie. Il suffit de se faire contrôler au faciès par la police dans une rue en Chine pour le comprendre. Il suffit d’observer que les Chinois trouvent normal que vous deviez payer dix fois le prix pour une séance de Taï-Chi auprès d’un maître réputé. La France est une exception bizarre dans le monde, offrant à des étrangers un accès gratuit au système de soin, quand un citoyen français est tenu de payer un reste-à-charge et des dépassements d’honoraires.

La mort de la patrie conduit à l’asservissement par l’État

Rien de tel que des analogies avec la nature pour comprendre ce que signifie la patrie pour l’homme (au sens universel du terme). J’en ai choisi une que je trouve particulièrement pertinente, et qui peut être illustrée par une courte vidéo pédagogique :

Une collectivité humaine unie par la conscience d’une patrie commune fonctionne comme la forêt dans cette vidéo. Les individus peuvent être comparés aux arbres, et la patrie au réseau invisible de mycélium qui les relie entre eux, et fait que chacun vit par et pour les autres. L’image est encore renforcée par l’ancrage des arbres dans une terre commune, et par la façon dont le bois mort sert à nourrir les arbres vivants par l’action des champignons. Quelle fonction devrait assurer l’état dans un tel système ? Il devrait seulement veiller à la préservation de la forêt, en empêchant par exemple des bulldozers de venir la saccager. À l’intérieur de la forêt, il devrait limiter son rôle à ce qui est utile et nécessaire, et que lui seul peut faire : aménager éventuellement quelques sentiers pour pouvoir intervenir en cas d’incendie, ou favoriser la pousse d’une variété utile au milieu, afin qu’elle s’y intègre harmonieusement.

Quel est ici l’anti-modèle, celui qui a la même apparence pour l’œil non averti, mais qui en diffère fondamentalement ? C’est celui de la culture hydroponique. Chaque plante est isolée dans son pot, sans lien avec sa voisine. Elle est reliée exclusivement au système nourricier, par un tuyau qui lui apporte les nutriments dont elle a besoin pour vivre. Dans un pays régi selon ce principe, l’État s’accapare le rôle du mycélium, du réseau de champignons. Il prélève et redistribue tout à sa guise.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux […] Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire […] Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs… Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique)

Dans un système de culture hydroponique, si la pompe tombe en panne, si le jardinier coupe le robinet, les plantes meurent en 24 heures. Elles n’ont aucune autonomie, aucune réserve, aucune entraide. Elles sont asservies, et exploitées selon les besoins de celui qui dirige les lieux, de son patron et des actionnaires. Le régime républicain français s’est clairement engagé dans cette voie. Pas un aspect, même mineur, de la vie des citoyens, qu’il ne prétende régenter.

En Algérie, le vieux bois mort, au lieu de se transformer en humus et de nourrir les jeunes générations, s’est fossilisé et encombre le sol. Le mycélium est coupé. Les jeunes pousses quittent le pays, quand elles le peuvent, et recherchent ailleurs ce que leur pays leur refuse. Le système algérien utilise une autre ressource fossile, la rente des hydrocarbures, pour alimenter son système hydroponique.

Quand un peuple accepte de laisser péricliter les liens qui unissent ses membres entre eux, quand il accepte de se laisser nourrir par l’État et de lui déléguer ce qui lui reviendrait de droit, pour mieux se consacrer à son confort du moment, quand il ne comprend plus le sens du mot « Patrie », il est graduellement asservi, dépérit et finit par mourir. Comme le dit si bien Amine MECIFI :

Si tu regardes les 2500 dernières années ou juste le dernier siècle, tu vas voir que les terres changent de mains. Elles changent de langue, de frontières, de religion… Enfin, elles changent de peuple. Ça se fait souvent dans la douleur, la rage, le sentiment d’injustice, mais ce changement est historiquement valide.

Pour illustrer ce constat et rendre hommage aux soldats qui se sont battus pour la France et les principes sacrés qu’elle incarnait à leurs yeux, quels que soient les sombres calculs de ceux qui agissaient en coulisses, cette dernière chanson en conclusion :

Ultrak, le 5 janvier 2026.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *