Ukraine : le conflit où tout le monde a (ses) raison(s)[L’Agora]

Depuis quelques semaines, chacun de nous a un avis sur la question ukrainienne. Avis motivé surtout par les fantasmes des uns ou des autres : d’un côté, Poutine serait le nouveau tsar du « monde viril », donc tout ce que fait Poutine est bien, est couillard, car il s’oppose aux Américains et à Macron. Et, bien parti sur sa lancée, il viendra peut-être même nous délivrer du régime décadent actuellement à Paris.

Pour d’autres, les Ukrainiens sont le petit poucet slave menacé par le méchant Russe. Les Ukrainiens sont en pleine rennaissance culturello-linguistique et ça se respecte. Et puis, certains secteurs du nationalisme ukrainien sont quand même vachement intéressant car carrément enracinés. On se souvient de toute la mousse faite autour du Pravy Sektor lors de l’Euromaïdan sans parler de Svoboda et autres groupes identitaires qui pourraient être nos copains.

En fait, le monde droitard vit surtout à l’époque de Napoléon et redécouvre aujourd’hui, la gueule enfarinée, la question identitaire avec la colonisation que subit la France. Mais cette redécouverte est toute récente. De ce fait, elle a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe en Ukraine hors de sa grille de lecture habituelle du « schéma français ». Question économique, question militaire, question politique, impérialisme américain/contre-impérialisme américain, ça on comprend. Mais demeure une énorme méfiance envers la question identitaire. Car l’identité est soit un « danger fasciste » (à gauche), soit un danger pour l’unité nationaaaaale (à droite). En fait, la question identitaire est surtout un boomerang : Plus elle semble lointaine, plus elle est, en fait, en train de nous revenir en pleine gueule ! C’est cela « l’angle mort de l’Histoire » : on pense l’avoir largement dépassé et en fait il en en train de nous doubler dans un angle mort que nous n’avions pas envisagé et où nous ne regardons jamais.

Voici donc quelques éclaircissements sur la guerre Russo-Ukrainienne du jour :

1/ Il n’y a pas de gentils ou de méchants dans l’histoire. Tout le monde a ses raisons.

– Les Russes ont parfaitement le droit de se défendre contre l’avancée de l’OTAN. Si la Chine projetait d’installer des bases en Belgique, la France envahirait la Belgique, si la Russie installait des missiles au Mexique, les Yankees envahiraient le Mexique. Les Russes ont bien vu la menace d’installations de missiles de l’OTAN en Ukraine et ils n’ont plus eu envie de gober la salade que leur vend Washington et les Européens, véritables Lou Ravi de l’histoire, depuis longtemps. C’est à dire que la multiplication des bases amerloques autour de la Russie ferait partie d’un plan global dirigé contre… l’Iran. Et non contre Moscou. Bah voyooooons !

– Les Ukrainiens ont parfaitement le droit de se défendre contre la Russie. Si la Belgique était envahie par la France, celle-ci se défendrait. Les Ukrainiens n’ont en rien à foutre de la décadence sociétale de l’Occident ou de l’impérialisme américain. Pour eux, il n’existe qu’un seul impérialisme, l’impérialisme russe. Et s’il faut accepter la Gay Pride dans toutes les villes ukrainiennes (la première a eu lieu en 2013) pour pouvoir espérer rentrer un jour dans l’UE et bénéficier du parapluie militaire américain, les Ukrainiens signent sans problème. Quitte à être déçus après, à la manière des Hongrois ou des Polonais, mais en attendant, le prédateur principal c’est à l’Est qu’il se situe, pas à Bruxelles ou dans le Marais à Paris. Les Droitards cathos de l’Occident chrétien peuvent leur prédire qu’ils auront La Cage aux Folles et 500 Burger King s’ils rentrent dans l’UE, les Ukrainiens préfèreront ça au goulag. Et vu la situation présente, on les comprend !

– Les Américains ont parfaitement raison de vouloir étendre l’OTAN le plus loin possible à l’Est, c’est leur intérêt. Il fut un temps où les Soviétiques installaient des missiles à Cuba. Les Amerloques ont voulu tester Poutine, ont voulu le « confiner », ils ont eu leur réponse !

Il faut bien comprendre que la logique éternelle des Russes est d’avoir une « zone d’influence » autour d’eux (« étranger proche ») pour se protéger de la superpuissance américaine. Car pour eux, dans le monde, il y a les Amerloques d’un côté et eux de l’autre. Eventuellement les Chinetoques, mais l’Europe et le reste, vu de Moscou, c’est de la blague !

Les Ukrainiens, quant à eux, n’ont pas envie de faire partie de l’échiquier russe et là aussi ça peut se comprendre.

En clair, qu’on le veuille ou non, les deux points de vue sont parfaitement compréhensibles !

2/ Un contentieux identitaire vieux de mille ans et plus

– Pour les Russes, les Ukrainiens sont des ploucs. Moins que des clebs. Moins que « Douglas » ! Un peu comme les Bretons voient les Parisiens mais en moins pire. Dans les films russes, l’Ukrainien c’est toujours le pauvre type, le traître (dans les sagas sur la « Grande Guerre Patriotique » par exemple), le pécore qui parle mal. D’ailleurs, pour les Russes, la langue ukrainienne n’est qu’un patois de merde, du « petit russe » qu’il aurait fallu éradiquer du temps de la glorieuse Union Soviétique. En gros, l’ukrainien pour un Russe c’est le gallo, le picard ou le poitevin pour un Parigot. Le Géorgien d’accord, l’Ukrainien faut pas exagérer ! Pas une langue ! Un « accent » de biloutes tout au plus. Et les plus zélés en matière de vomisation de la langue ukrainienne sont les… Ukrainiens russifiés eux-mêmes ! Un peu comme nous les Bretons parisianisés, en somme. A leurs yeux, à quoi cela peut bien servir de parler ce patois rural de 30 millions de Gérards alors qu’il y a 144 millions de Russes avec une langue plus ou moins similaires mais dotée d’une immense littérature et d’un prestige immense ?

De toute façon, pour les Ruskofs, l’Ukraine n’est même pas un pays, mais le berceau de la civilisation russe vaguement peuplé de crotteux. Une simple chasse gardée qu’il faudra bien un jour ou l’autre ramener dans le giron de la mère-patrie. Et puis ça leur fera un fuseau horaire de plus !

– Pour les Ukrainiens, les Russes sont des connards d’envahisseurs. Des mecs hautains, insupportables qui dénigrent leur langue mais qui ne connaissent et comprennent que la knout et les coups de pieds au cul. L’Ukrainien se sent Européen, se veut Européen, est fasciné par le rêve de l’Ouest et n’a pas envie d’être un satellite de la Grande Russie impérialiste qui va la tirer vers le bas. De plus, l’Ukrainien patriote veut défendre sa langue (même s’il existe des nationalistes ukrainiens russophones) et en a marre de ce « sourjyk » infâme de la rue qui mélange ukrainien et russe. Et qui est surtout associé à l’inculture, à la beauferie et à la soumission au soft power russe.

Et les Ukrainiens savent que s’ils laissent trop de place à la langue russe, celle-ci s’imposera même dans les bastions de l’ouest. A Kiev, les gens parlent russe, la télé est russe (le pays est arrosé des chaînes câblées russes), internet est en russe (78% des sites ukrainiens sont en russe), les livres sont en russe, les journaux sont en russe, etc… . Le russe, pour un Ukrainien, c’est le Grand Remplacement culturel et linguistique.

Donner trop de droits aux russophones du Donbass, c’est la mort de l’identité nationale à moyen terme dans toute l’Ukraine !

3/ La question du « Grand Remplacement » physique et culturel

– L’Union soviétique a voulu créer « l’Homo Sovieticus ». Pour ce faire elle a déplacé des populations, favorisé l’implantation de russophones dans toutes les républiques soviétiques un peu exotiques, etc… Eh oui, « l’Homo Sovieticus » n’est qu’une version rouge de « l’Homo Russus ». Soviétiser l’Ukraine ça a surtout consisté à la russifier. Et le processus est bien antérieur à la Révolution de 1917. Catherine II russifiait déjà à tout va. Comme en Estonie, la population ukrainienne a donc vu débouler au fil des siècles des Russes, par milliers, par millions. Et ces Russes se sont avant tout concentrés dans l’Est du pays où il y a des ressources minières et une industie, certes vieillissante, mais qui donne encore du boulot.

Partant, la population locale a été totalement « grand-remplacée » physiquement et culturellement (à Donetsk il y a 48% de Russes et les Ukrainiens locaux parlent russe). Mais oui comme en Seine Saint-Denis ou à Marseille camarades ! A ceci près que la superficie de la république autoproclamée du Donbass et de Donetsk c’est, en gros, la superficie de la Corse. Vous voyez où je veux en venir ? Eh oui, la France a voulu « grand-remplacer » la population corse à coup de fonctionnaires importés du continent et de colons pieds-noirs installés dans les années 70 ! C’est même ce qui déclenchera la création du FLNC en 76 suite à l’affaire d’Aléria ! Et en Bretagne, ce n’est pas mieux : la population bretonne est actuellement en train de se faire « grand remplacer » à son tour à coup de hausse de l’immobilier et de banlieue de l’immigration. Il faut dire la vérité, camarade !

Et au Pays Basque ou en Occitanie c’est la même chose ! De toute façon, la Bretagne et tous les peuples de l’Hexagone ont déjà été « grand-remplacée » culturellement et linguistiquement à coups de règles d’école dans la gueule et de « Juste Prix » à 19h30 tous les soirs. La Bretagne, c’est la France ? La Bretagne ça devient surtout de plus en plus un quartier branchouille de Paris ou un trou de chiotte de la Seine Saint-Denis. Ca dépend si on se trouve à Locmariaquer ou à Pontanezen en gros.

Donc inutile de pleurer sur le Grand Remplacement des Ukrainiens à Donetsk, la France fait insidieusement la même chose à Belle-Île et à Biarritz ! Le Grand Remplacement pour tous ! De Donetsk à Belfast !

– Les Ukrainiens se plaignent d’avoir été grand-remplacés dans le Donbass maaaaaaais s’ils avaient pu faire la même chose en Crimée il l’aurait fait. Rappel, l’oblast de Crimée a été « donnée » à la RSS d’Ukraine en 54 par Khrouchtchev à l’occasion du 300è anniversaire de la « réunification » de l’Ukraine et de la Crimée. Cela n’empêche pas que la population de Crimée se sent avant tout russe et absolument pas ukrainienne. Les vrais cocus de l’Histoire, au final, ce sont plutôt la population originelle de la Crimée, c’est à dire les Tatars qui ont été, eux, « grand-remplacés » dès le XVIIIè siècle puis déportés sous Staline. Aujourd’hui, il en reste environ 12% et encore… C’est dommage, ils avaient un nom marrant !

4/ Tout le monde il a raison, tout le monde il est dans son bon droit

– Tels les Albanais du Kosovo, les populations immigrées de fraîche ou de longue date du Donbass sont « russes » et « russifiés » et n’ont qu’une envie, c’est de retrouver la mère-patrie. Tant pis si leur territoire est historiquement ukrainien. Et Poutine a parfaitement raison de protéger des ressortissants ou des populations qui le reconnaissent comme leur dirigeant ! Que ferait la France si les wallons lui demandaient en masse de les « rattacher » ? Ne riez pas, vu l’état dans lequel est la Belgique, cela pourrait bien arriver et les armées françaises iraient sûrement jusqu’à Bruxelles, ville historiquement flamandophone qui a été « francisée » très tard. Eh oui camarade droitard !

– Telle la France dans quelques années en Seine Saint-Denis ou la Serbie au Kosovo en 98-99, l’Ukraine a parfaitement le droit de défendre son unité territoriale. Et de vouloir « réukrainiser » des territoires russifiés de force ou par le bas. Regardez l’Espagne en Catalogne ou au Pays Basque. Sans parler de la France en Nouvelle-Calédonie. Sauf que là, bah les immigrés se sont les Espagnols et les Français…Le Droitard napoléonien peut-il entendre cela ou c’est aller trop loin ? En Bretagne, les Vendéens sont tellement désespérés de ne pas avoir de grandes villes et d’université et d’avoir des plages ravagés par les maisons Merlin qu’ils nous Grand-remplacent dans le Sud-Loire, il est temps de sortir les fourches tudoù !

Au final, il est donc inutile de chercher qui a tort ou à raison dans cette guerre russo-ukraino-américano-européenne car tout le monde a d’imparable raison pour attaquer ou se défendre. Le choix de chacun se fait suivant son inclinaison (plutôt la « force poutinienne » ou le « David ukrainien ») et ce qu’il pense être le meilleurs pour ses intérêts propres. En russe et en ukrainien RealPolitik, se dit « Realpolitik » !

En fait, la situation ukraino-russe avait été résumée en un temps par le régime fasciste italien qui soutenait les minorités italiennes en dehors de l’Italie tout en déniant le moindre droit à l’autodétermination et à la différence culturelle aux différentes minorités sardes, allemandes, slaves, sur son propre sol : l’égoïsme sacrée de la patrie.

Anne-Sophie Hamon

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Source : Breizh Info

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