Samuel Bouron, sociologue : « Il y a une tension interne entre les coulisses du RN et sa devanture officielle »
Le chercheur, qui avait infiltré des groupes identitaires en 2010, peu de temps avant l’adhésion de Jordan Bardella au Front national, explique pourquoi les écrits antisémites du président du RN sont révélateurs « de la façon dont on se socialise en tant que militant à l’extrême droite ».
1 octobre 2026 à 07h04
« Personne de normalement constitué ne peut croire à cette dinguerie » (Marine Le Pen), « Je ne peux pas y croire une seule seconde » (Jean-Philippe Tanguy), « Il n’y a pas une once d’antisémitisme dans Jordan Bardella » (Laure Lavalette), « Je suis incrédule. Je ne peux pas le croire » (un élu RN cité par Le Figaro). Depuis les révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, le Rassemblement national (RN) fait bloc derrière son président en affichant souvent une incrédulité de façade.
Le parti d’extrême droite cherche ainsi à profiter de l’opération de « dédiabolisation » de Marine Le Pen, complaisamment relayée depuis des années par le pouvoir et une partie de la presse. Mais celle-ci s’effrite.

Samuel Bouron, sociologue, auteur de Politiser la haine. La bataille culturelle de l’extrême droite identitaire (La Dispute, 2025), avait infiltré le groupuscule des Jeunesses identitaires en 2010, peu avant l’adhésion de Jordan Bardella au FN. Il connaît donc bien la socialisation idéologique de la jeunesse militante d’extrême droite. « On ne tombe pas des nues en découvrant les écrits de Jordan Bardella : pour être accepté au sein de ces milieux, pour être crédité, pour être valorisé, il faut témoigner d’une certaine radicalité. C’est vraiment au cœur du capital militant », explique-t-il.
« Mediapart » : les écrits antisémites de Jordan Bardella en 2013-2014, que nous avons révélés, vous étonnent-ils ?
Samuel Bouron : Sur le plan sociologique, je ne suis pas étonné du tout. Ce sont des positions qui étaient assez ordinaires à l’extrême droite à l’époque où Jordan Bardella est entré au FN. De plus, il s’est politisé auprès de figures tutélaires comme Frédéric Chatillon et Philippe Vardon, qui ont appartenu à des groupuscules d’extrême droite qui gravitaient autour du FN.
Philippe Vardon, l’un des fondateurs du mouvement identitaire, a également été chanteur du groupe de rock identitaire Fraction, anciennement Fraction Hexagone, dont plusieurs textes comportaient des références antisémites. Le groupe avait notamment été mis en examen en 1998 à propos de la chanson « Une balle », avant que la procédure soit annulée pour vice. Plus tard, Vardon est devenu directeur adjoint de campagne du RN pour les élections européennes de 2019, chargé de la communication.
Le FN-RN est un parti qui a toujours appris à composer avec des groupuscules plus radicaux aux positions islamophobes, xénophobes et antisémites. Tantôt en les maintenant à distance, tantôt en puisant certaines ressources idéologiques, certains cadres ou encore un service d’ordre en leur sein. On a tendance à penser le FN-RN comme autonome, isolé, mais ce n’est pas du tout le cas. C’est un point de rencontre entre plusieurs groupes d’extrême droite, et notamment d’une extrême droite dite radicale.
En guise de « formation doctrinale », un cadre de la section FN dans laquelle Jordan Bardella militait recommandait la lecture d’Alain Soral et d’autres auteurs antisémites sans soulever d’opposition. Que dire de ce bain idéologique ?
C’est assez révélateur de la manière dont on entrait à l’extrême droite à l’époque, surtout à l’âge qu’il avait – 17-18 ans. Alain Soral a quitté le FN en 2009, mais il y exerçait encore une influence idéologique majeure à travers son site, Égalité et réconciliation, un organe qui fournissait de la matière idéologique, avec un très fort ancrage sur le web.
Soral a été un précurseur de ces influenceurs très structurants à l’extrême droite, tout particulièrement pour les jeunes militants.
Jordan Bardella appartient à la première génération pour laquelle la politisation passe désormais très largement par internet. Il avait donc toutes ses chances de trouver un intérêt aux propos d’Alain Soral, diffusés dans ses vidéos et ses livres.
Le FN était alors composé d’un pôle soralien – antisémite et complotiste, avec une dénonciation de la finance, des élites et du « système » – et d’un pôle identitaire – qui place au centre de l’analyse politique l’immigration, l’islam et bientôt le « grand remplacement », et qui a ensuite pris une place beaucoup plus centrale dans l’extrême droite partisane.
Aujourd’hui, le pôle soralien n’est pas mort, mais il a été relativement marginalisé. Une partie de la socialisation idéologique en ligne est désormais assurée par une nouvelle génération d’influenceurs masculinistes, comme le Raptor et Papacito. Soral a été, de ce point de vue, un précurseur de ces influenceurs, très structurants à l’extrême droite, tout particulièrement pour les jeunes militants.
Alors que Marine Le Pen avait officiellement rompu avec son père pour ses déclarations dans le journal antisémite « Rivarol », la porosité à l’antisémitisme a donc perduré dans les faits au FN/RN…
Oui, d’autant plus qu’entrer au RN est souvent, pour des jeunes militants, le point d’arrivée d’une carrière qui a commencé dans d’autres groupes militants – Égalité et réconciliation, le Bloc identitaire, le Renouveau français, Civitas, etc. La génération militante qui arrive au FN en 2010 s’est davantage politisée en ligne, elle n’a pas toujours d’expériences militantes en réel. Il n’en demeure pas moins que la radicalité est une ressource pour entrer à l’extrême droite.
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On ne tombe donc pas des nues en découvrant les écrits de Jordan Bardella : pour être accepté au sein de ces milieux, pour être crédité, pour être valorisé, il faut témoigner d’une certaine radicalité. C’est vraiment au cœur du capital militant.
Lors de mon enquête en immersion chez les identitaires, cela passait par des propos « transgressifs » – racistes, islamophobes, antisémites – ou par la capacité de témoigner de faits d’armes. Aujourd’hui, il y a un retour, chez les jeunes militants d’extrême droite, du symbole du salut nazi. Cela fait partie de la construction d’un récit militant. Il est très difficile, pour un jeune militant de l’âge de Jordan Bardella, d’entrer dans ces milieux et d’y être valorisé sans mobiliser cette ressource-là.
Tout le contraire de ce que le RN essaye de raconter depuis quinze ans à propos de sa « dédiabolisation ». L’affaire Bardella révèle-t-elle donc la duplicité du RN ?
Il y a en effet une tension interne entre les coulisses du parti et sa devanture officielle. La « stratégie de la cravate » ne doit pas tant être comprise comme une prise de distance vis-à-vis des milieux et des références radicales, notamment antisémites, xénophobes et racistes.
C’est plutôt une capacité de séparer la vitrine officielle – pour le grand public – de la communication privée entre militants, qui a pour fonction de construire le groupe, l’esprit de corps, de « faire famille ». Ce qui a permis à Bardella de gravir les échelons dans la hiérarchie n’est sans doute pas son antisémitisme, mais sa capacité de mettre à distance ces stigmates, de contrôler sa parole publique et de donner des gages de respectabilité au grand public et aux journalistes.
La structuration de l’écosystème médiatique d’extrême droite est une arme redoutable contre ce type de révélations.
Mais les documents dévoilés par Mediapart sont pour moi d’abord révélateurs de la façon dont on se socialise en tant que militant à l’extrême droite. On y entre souvent par des espaces plus radicaux, dans lesquels on acquiert des références idéologiques, des réseaux, avant d’apprendre les normes du jeu politique professionnel. C’était déjà le cas à une autre époque, celle d’Alain Madelin et de Gérard Longuet, qui sont passés par le groupuscule d’extrême droite Occident avant de devenir des personnalités de droite.
Jordan Bardella a jusqu’à maintenant joué la carte du démenti en dénonçant une « opération de barbouzerie ». Il bénéficie d’une chambre d’écho importante dans des médias d’extrême droite qui structurent désormais le débat public. Que pensez-vous de cette réception ?
Ça me fait beaucoup penser au mode de défense de Donald Trump, qui oppose tout simplement aux médias qui révèlent des informations sur lui l’idée que ce sont des « fake news medias ». La structuration de l’écosystème médiatique d’extrême droite est une arme redoutable contre ce type de révélations. Désormais, elles ne suffisent plus à discréditer complètement un candidat, car il peut se rattacher à un autre pôle médiatique, qui produit en permanence un autre récit.
Le travail journalistique, qui fonde son autorité sur le travail d’enquête, sur le temps long, sur l’administration de la preuve, s’en retrouve en partie désarmé. Le message qui ressort, c’est : croyez qui vous voulez, croyez ce qui vous arrange, il n’y a pas de vérité. Lutter contre l’extrême droite nécessite donc d’agir sur la structuration de l’espace médiatique, qui, dans sa configuration actuelle, lui est favorable et nourrit son ascension.
Boîte noire
L’entretien a été réalisé par téléphone le 29 septembre 2026. Samuel Bouron l’a relu et légèrement amendé.
Source : Médiapart
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