Mathias Leboeuf : « Plus votre langage est pauvre, plus votre appréhension du réel va être fruste »

Merci à Michel Saffroy de nous communiquer cette publication.

ENTRETIEN – Le journaliste, docteur en philosophie et enseignant à l’Institut Supérieur du droit Mathias Leboeuf, livre à Epoch Times son regard sur le lien existant entre appauvrissement du langage et violence.

Violence et langage – Quand nous ne sommes pas capables de mettre des mots sur nos propres émotions, on devient tributaire de la violence, selon le philosophe.

Epoch Times – Le niveau de l’orthographe et du langage est à mettre en relation avec la question de la violence et du civisme », avez-vous déclaré sur CNews le 16 juillet. En quoi la pauvreté du langage peut-elle favoriser les comportements agressifs ?

Mathias Leboeuf – En tant que philosophe et enseignant en culture générale à l’Institut supérieur du droit, je porte à la fois un regard théorique et un regard de terrain sur cette situation. Au cours de mes activités d’enseignant, j’ai observé qu’un certain nombre d’étudiants présentaient des faiblesses en culture générale. C’est la raison pour laquelle, je les sensibilise à cette question. Mon objectif est de les faire entrer dans un véritable processus culturel.

La dégradation du niveau en culture générale n’est pas sans lien avec le sujet qui nous intéresse ici : la pauvreté du vocabulaire et des comportements possiblement violents. Divers linguistes ont travaillé sur cette thématique. Je pense notamment à Alain Bentolila, qui a publié l’an dernier, l’excellent ouvrage Demain la barbarie ?

Plus votre langage est pauvre, plus votre appréhension du réel va être fruste. En termes plus freudiens, vous aurez du mal à sublimer le réel et à mettre des mots sur ce que vous voyez ou ressentez.

Avoir un vocabulaire limité revient également à s’enfermer dans des catégories simples qui se traduisent trop souvent par un manichéisme grossier. Ainsi, votre grille de lecture du réel ne connaitra que des choix binaires :  le bien et le mal, les gentils et les méchants, ou l’utile ou l’inutile, le facile et le difficile. La nuance disparaît. Cette appréhension pauvre du réel peut alors laisser place à une énorme frustration et à l’expression de la violence. Attention : l’appréhension du réel, ce n’est pas seulement un rapport à l’extérieur, aux autres. Il s’agit aussi du rapport à soi, c’est-à-dire la manière dont on va se vivre, s’envisager et gérer ses propres émotions.

Et quand on n’est pas capable de mettre des mots sur ces dernières pour les traduire et les apprivoiser, les raffiner, on devient tributaire de la violence.

L’incapacité à exprimer ce que l’on ressent ou à formaliser une pensée nous empêche de gérer correctement nos émotions ?

Elle complique la gestion des émotions et rend plus difficile la description et l’appréhension intellectuelle, mais aussi pratique des choses. C’est à cela que « sert » la pensée, la réflexion, l’acte d’intelligence.

Depuis plusieurs années, je propose à mes étudiants un exercice atypique pour renforcer leur capacité à formaliser leur pensée.

Je suis un jour rentré en salle de classe en affirmant que j’étais dans l’incapacité de faire cours puisque j’avais oublié mes idées dans le métro. J’ai alors demandé à mes étudiants de me donner des idées pour que le cours puisse démarrer à partir de leurs idées, n’ayant pas les miennes sous la main.

Stupeur et consternation ! Les étudiants ont évidemment été dans un premier temps surpris, voire gênés, embarrassés. Mais ils ont très vite compris l’intérêt de l’exercice et les plus courageux d’entre eux ont pris la parole pour formuler et proposer leurs idées. J’ai bien sûr ensuite poussé l’exercice en leur demandant de m’expliquer leur idée,  de la développer et de la « justifier » en me disant pourquoi ils pensaient ce qu’ils pensaient.

Force est de reconnaître que la tâche n’est pas aisée au départ. Et ce notamment parce qu’on ne leur a jamais proposé cet exercice. Formuler précisément une pensée, et dire pourquoi on pense ce que l’on pense, ce n’est pas facile, cela ne va pas de soi. Pour eux, jeunes étudiants en Droit mais, pour être honnête, cela ne l’est pour personne.  Et plus on a de lacunes en matière de vocabulaire, plus on a du mal à structurer sa pensée. Mes étudiants sont confrontés à cela. Mais in fine, ils s’exercent, et surtout y prennent goût et progressent. Et s’épanouissent car c’est aussi comme ça qu’ils se découvrent et apprennent qui ils sont.

Avec ce genre d’exercice, on peut éviter à de nombreux jeunes de sombrer dans la violence du non-verbal. C’est pourquoi, à l’ISD, nous avons systématisé cet exercice qui connait un grand succès.

Selon vous, qu’est-ce qui explique, notamment chez les jeunes, cet appauvrissement du vocabulaire ?

Il y a un problème d’enseignement des fondamentaux au sein de l’Éducation nationale. Je suis assez stupéfait par le faible niveau d’exigence linguistique qu’on attend des élèves aujourd’hui. J’avoue que longtemps je n’y ai pas cru. Mais c’est une réalité prosaïque.

Je ne dirais pas qu’aujourd’hui, on n’apprend plus la lecture à nos enfants. Mais on ne leur transmet plus le goût de la lecture et, de manière générale, le goût de l’apprentissage. Sur cette thématique, il y a eu comme une démission des pouvoirs publics.

À cela s’ajoutent des réseaux sociaux dont les contenus très courts et immédiats, sapent l’appétence des jeunes pour la lecture d’ouvrages plus longs et riches sur le plan intellectuel. Mais aussi plus difficiles et chronophages.

Il est faux de dire que les jeunes ne lisent plus. Ils lisent beaucoup, mais mal. Les jeunes passent leur temps à lire des textes de mauvaise qualité, pauvres, qui valident leur indigence langagière.

De mon côté, j’exhorte mes étudiants à lire intelligemment, c’est-à-dire à aimer même ne pas comprendre, ou du moins ne pas comprendre immédiatement. C’est comme cela que l’on se construit intellectuellement et que l’on devient libre.

Je mets constamment mes étudiants en garde en leur disant que s’ils sont pauvres culturellement, ils seront exploités mentalement. Car on exploite que les pauvres. Croyez-moi, ils comprennent cela immédiatement.

S’ils veulent s’émanciper et être maîtres de leur destin, ils doivent impérativement être puissants sur le plan intellectuel. Et pas seulement gagner beaucoup d’argent. Sans quoi , les conséquences politiques et sociétales seront désastreuses. En 2005, avec Un nouveau paradigme, le sociologue Alain Touraine, tirait déjà la sonnette d’alarme, expliquant qu’on allait passer d’une fracture économique de la société à une fracture culturelle. Autrement dit, il y aura ceux qui auront du savoir et qui pourront s’insérer dans l’économie du savoir, et puis ceux qui en seront dépourvus et qui risquent d’être exploités. Le savoir est un pouvoir. Ou plus précisément, tout pouvoir s’autorise d’un savoir et se structure à partir de lui. A commencer par le pouvoir… de convaincre !

N’y a-t-il pas eu ces dernières décennies une forme de diabolisation de l’orthographe, la réduisant à un outil de domination bourgeoise ?

Il est très difficile de mesurer à quel point certaines pédagogies ont pu impacter le rapport que nous avons à la langue. Cependant, il est certain qu’à un moment donné, on a voulu que la rectitude de l’usage de la langue ne soit plus un critère distinctif. Est-ce que cela a pour autant impacté le niveau des élèves ? Je n’en suis pas certain.

Le problème de l’effondrement du niveau n’est pas tant lié aux mesures pédagogiques qu’à l’absence de dynamique culturelle générale. En dehors de l’école, si vous vous intéressez un minimum à la lecture, au théâtre, à la musique ; si vous allez aux concerts comme aux musées etc. vous pouvez in fine vous en sortir. On ne favorise pas aujourd’hui cette appétence chez les jeunes, qui sont aussi responsables de cette situation. Mais pas uniquement. Or c’est cette appétence pour les savoirs qui formera les compétences des futurs pouvoirs. 

Nous sommes face à une véritable problématique politique puisque demain ces jeunes iront aussi voter pour tel ou tel candidat. Sur quels critères ? Comment vont-ils déterminer leur choix ? On revient à la Grèce antique et à l’éducation comme formation éthique et culturelle du citoyen. C’est fondamental.

Quels autres philosophes ou linguistes ont travaillé sur le lien entre le niveau de langage et d’orthographe et les comportements violents ?

Je crois que les psychologues Amanda Rose et Steven Asher,  ont montré une corrélation entre le niveau de langage et la résolution pacifique des conflits chez l’enfant. Un niveau de langage important permettant de trouver plus facilement un terrain de compromis et des stratégies plus souples.

Cela étant, plus largement, cette thématique structure quasiment toute l’histoire de la philosophie et de la psychanalyse. Je vous invite à lire Platon de François Châtelet. Dans cet ouvrage explorant par définition la philosophie platonicienne, l’auteur démontre que le rapport au langage est nécessairement politique et l’espace politique se fonde au sens large par et dans le langage. Vous retrouverez également l’importance du langage chez Aristote avec le concept d’animal politique. Pour les Grecs, l’éducation du citoyen est primordiale. En réalité, dès la naissance de la pensée occidentale, le langage, son niveau, sa maitrise et son usage structurent le rapport à l’espace politique et l’espace politique lui-même. Lorsque le langage échoue, la voie de la guerre prend le relais.

Source : EpochTimes

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