Affaire Boulin : le cold case de la République

6 mai 2026

123rf.com

Le parquet de Versailles a requis le transfert du dossier de la mort de Robert Boulin au pôle national des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre. Tandis qu’en janvier 2026, France 2 avait diffusé : « Affaire Boulin : les bas-fonds de la République ». Le reportage retrace la chronologie et le contexte de cette affaire. L’enquête explore les réseaux politico-criminels et met en avant deux nouveaux témoins clés dont l’un entendu par un juge est décédé début avril. 

Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, 59 ans, ministre du Travail et de la Participation du Président Giscard d’Estaing est retrouvé mort dans l’étang Rompu en forêt de Rambouillet. Avant même que l’enquête ne commence, la version officielle de suicide s’est imposée. Elle a depuis été contestée par les proches de Robert Boulin, comme sa fille Fabienne Boulin-Burgeat ainsi que le journaliste de France-Inter, Benoit Collombat, qui n’ont jamais cru à cette thèse.

En 2022, les magistrats du parquet de Versailles étaient sur le point d’établir un non-lieu dans la nouvelle instruction ouverte en 2015 pour des faits graves : arrestation, enlèvement, séquestration avec mort ou assassinat. Cependant, un nouveau témoin s’est manifesté ce qui a permis de relancer l’instruction judiciaire et empêché le prononcé du non-lieu.

L’ombre du SAC

Ce témoin, Elio Darmon (79 ans), décédé début avril, a fourni au juge qui l’a entendu en juin 2023 des détails inédits et expliqué qu’il n’avait jamais parlé avant par peur pour sa propre vie. En 1979, cet homme proche du grand banditisme était gérant d’une société de biens immobiliers. À l’occasion, il servait de chauffeur et fréquentait un club libertin appelé l’Auberge du Roi René à Ville-d’Avray (Hauts de Seine).

En novembre 1979, quelques jours après la mort de Robert Boulin, il a assisté dans ce club à une conversation entre quatre hommes dont Pierre Debizet, ancien responsable du Service d’action civique (SAC), Jean-Pierre Lenoir, un agent du SDECE et deux autres individus membres du SAC. Elio Darmon affirme que lors de cette conversation, Pierre Debizet aurait dit à ces hommes en parlant de Robert Boulin que « le patron vous avait demandé de ne pas le tuer » insistant dans le même témoignage sur le fait que l’ordre attribué à Charles Pasqua – sénateur des Hauts de Seine et proche du SAC à l’époque – n’était pas de tuer Boulin, mais simplement de l’intimider ou de lui mettre « une danse ».

L’un des hommes a déclaré que Robert Boulin était mort dans leurs bras après avoir été violemment frappé, et qu’ils avaient ensuite lancé son corps dans un étang, au lieu de simplement l’intimider ou le tabasser. Le témoin a aussi noté la plaque d’immatriculation d’une Mercedes utilisée par l’un des participants à ce repas, plaque qu’il a conservée pendant des décennies et transmise aux enquêteurs.

Ces informations ont permis aux magistrats d’identifier un autre homme : Henri Geliot, décédé en 1986, connu pour son passé de truand. Lors de la conversation au club du Roi René, les reporters de France 2 soupçonnent la présence de Jean-Pierre Maïone Libaude. Il s’agit d’un ancien membre des commandos Delta de l’Organisation armée secrète (OAS) qui s’opposa par la violence à l’indépendance de l’Algérie. Dans les années 70, il est devenu truand puis indicateur de la police avant d’être assassiné en juin 1982 peu de temps après sa sortie de prison.

Des révélations qui fissurent la version officielle

L’autre témoin cité dans l’enquête de France 2 est Jean‑Louis Rizza. Cet ancien braqueur qui fut membre de l’OAS affirme dans l’interview et dans un livre paru en 2025 (« Braqueur, mercenaire, aventurier : de l’OAS au grand banditisme », Nouveau Monde Éditions) qu’on lui aurait proposé de participer à une opération visant Robert Boulin en 1979 mais qu’il a refusé d’utiliser des armes. Les deux témoins qui ne se connaissent pas fournissent des détails inédits et racontent la même histoire, celle des liens entre milieux truands et sphère politique, prêts à employer des méthodes brutales dans le contexte politique de l’époque.

À la fin des années 1970, certains responsables politiques entretenaient des relations régulières avec des figures du grand banditisme. Ces relations servaient à régler des affaires sensibles, financières ou immobilières, en dehors de tout cadre légal.

Robert Boulin avait probablement connaissance de pratiques compromettantes impliquant des personnalités politiques de premier plan et il en savait beaucoup sur le financement du RPR. Les témoins racontent que Robert Boulin était devenu un problème, non pas parce qu’il avait parlé publiquement, mais parce qu’il était perçu comme quelqu’un qui pouvait parler. Des pressions ont été exercées sur lui dans les semaines précédant sa mort. Ils évoquent l’idée que le ministre aurait été convoqué sous un faux prétexte, pensant pouvoir s’expliquer ou négocier. Dans le documentaire de France 2, Elio Darmon suggérait que l’ordre remontait directement à Charles Pasqua. Jean-Louis Rizza a démenti cette version et affirme que l’ordre n’est pas venu de Charles Pasqua mais du SAC lui-même.

Dans le documentaire de France 2, Jean-Louis Rizza explique qu’il a été témoin indirect d’échanges entre des intermédiaires politiques et des figures violentes du milieu. Ces échanges concernaient des dossiers sensibles qui ne devaient en aucun cas remonter au sommet de l’État. Il raconte avoir entendu, à l’époque, que Robert Boulin refusait de se soumettre à certaines exigences ou de couvrir certaines affaires. Il explique que la rapidité avec laquelle la thèse du suicide s’est imposée lui a semblé anormale. Les deux témoins convergent sur quatre points clés : Robert Boulin n’est pas allé seul à l’étang Rompu où son corps a été retrouvé, il a subi des pressions et des violences en amont, la mort devait ressembler à un suicide, la version officielle aurait été rapidement verrouillée.

Une enquête verrouillée

En complément des témoignages, le documentaire cite les analyses d’experts qui ont analysé les pièces, les photos et les examens anciens. De nombreux éléments détruisent la thèse du suicide : l’absence de signes certains d’une noyade, l’absence de données concernant l’eau dans les poumons, la fracture du nez et des traces de coups visibles sur certaines photos du corps démontre les violences subies avant la mort, l’heure du décès impossible à déterminer, l’autopsie déficiente, la disparition des prélèvements exploitables, l’absence de contre-expertise à l’époque, l’absence d’analyses toxicologiques, l’absence d’expertise graphologique des messages laissés par Robert Boulin.

Les journalistes de France 2 s’attardent sur le rôle particulièrement troublant de Louis-Bruno Chalret, alors procureur général près la cour d’appel de Versailles, dans la nuit du 30 octobre 1979 et dans les premiers instants de l’enquête judiciaire. Selon le journaliste Benoît Collombat, le procureur général aurait dessaisi les gendarmes au profit des policiers et influencé la direction de l’enquête dès les premières heures, ce qui a contribué à verrouiller la thèse du suicide

Force est de constater que les carences de l’enquête initiale constituent une défaillance institutionnelle et une entrave à la manifestation de la vérité. C’est pourquoi, en juin 2021, Fabienne Boulin-Burgeat a intenté une action contre l’État pour « fonctionnement défectueux du service public de la justice ».    

Dans cette affaire d’État, véritable marathon judiciaire qui dure depuis 46 ans, ce qui frappe c’est que les outils pour établir la vérité existaient dès 1979.

Rebondissement

Alors que depuis quatorze mois, il ne se passait rien au tribunal judiciaire de Versailles, le 17 avril 2026, le parquet de Versailles a annoncé avoir requis le transfert de l’information judiciaire au pôle « cold cases » de Nanterre. Le juge d’instruction doit rendre sa décision dans un délai compris entre huit jours et un mois. Une procédure dont ce sont réjouis Fabienne Boulin, fille de l’ancien ministre du Travail, et son avocat. Le 21 avril, lors d’une conférence de presse, Maitre Didier Seban a insisté sur la contrainte temporelle : « C’est une course-poursuite parce que les derniers témoins meurent » ; il a demandé que l’enquête soit bouclée « dans les 18 mois », c’est-à-dire avant les 50 ans de la mort de Robert Boulin. François Belloir 

Soutenez l’association Robert Boulin – Pour la Vérité (Loi 1901)

Elle a pour objet d’apporter son soutien moral et financier au combat de Fabienne Boulin-Burgeat. Trop d’éléments probants ont fait exploser la thèse du suicide, trop de questions restent en suspens face à la justice française ne peut s’exonérer de répondre. La part d’ombre de la 5ème République qui contient la vérité de l’affaire Boulin est plus que jamais d’actualité.

L’Association Robert Boulin pour la Vérité lance un appel à la solidarité citoyenne pour financer les frais de justice et de nouvelles expertises indépendantes dans le dossier Boulin. 

Site internet : www.robertboulin.com/association

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Source : Golias Editions

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