Le principe de réalité

par Général (2s) Henri ROURE

Le pêché d’orgueil est toujours puni. L’Occident, depuis la seconde guerre mondiale, a accepté d’être dominé par un pays, les États-Unis d’Amérique. Jusqu’en 1989, cette gouvernance autoritaire satisfaisait les États de l’Europe occidentale, dont l’ambition mondiale s’était éteinte avec leur effondrement militaire, moral et politique, résultant du conflit. Ils y trouvaient l’intérêt de la sécurité et la possibilité de l’orientation des budgets vers d’autres domaines que les sujets militaires. Leur ambition se résumait au développement consumériste et à l’onirisme d’une union de plus en plus étroite, vassale fidèle de Washington. Il est vrai que les États-Unis avaient été enfantés par l’Europe et qu’une proximité civilisationnelle demeurait. Certes la défense était nécessaire face à l’URSS, mais elle se voulait commune. L’essentiel se voyait toutefois porté par le maître étatsunien. Au travers de l’OTAN, chacun d’eux apportait son humble contribution à la sécurité de cet Occident qui, depuis des siècles, avait régenté le monde. En réalité la guerre générale sous la menace nucléaire était devenue théorique. Le rêve ainsi permis d’une fusion des États de l’Europe, initialement occidentale, au nom de la préservation de la paix, amena les États membres de cette réunion à s’affaiblir individuellement au profit d’une administration collective. Cependant de toute évidence, ces intentions, lentement révélées, d’effacement des nations, en parallèle de l’évolution de ce projet, s’avérèrent contre nature. Le filtre des analyses historiques et sociologiques ne laissait aucun doute aux observateurs objectifs sur l’aberration de l’intention. N’étant l’émanation d’aucun peuple et uniquement portée par l’émulation dans l’absurde unitariste par des dirigeants des États membres, nécessairement menteurs à leurs peuples, cette Union boiteuse se trouve aujourd’hui en marge du bouleversement du monde. Elle est désuète, en totale contradiction avec l’évolution des événements planétaires. Pire elle constitue un réel frein au maintien d’un rayonnement de l’Occident et de la France en particulier.

De leur côté, les États-Unis réalisent difficilement que leur hégémonie est finie. Comme tous les empires passés, le leur arrive à sa fin. Je ne reviendrai pas sur les causes de ce déclin. Elles sont désormais souvent énumérées et commentées. Je citerai simplement, pêle-mêle, la perte des repères moraux, la carence dans l’analyse géopolitique, l’encouragement au communautarisme et la décomposition sociale. Ces causes sont coiffées par le racisme de la caste WASP, la prétention des gouvernements successifs à imposer à un étranger rebelle « l’american way of life » et surtout l’absurde confiance en leur toute puissance qui a abouti à l’exportation des savoir-faire et de la production industrielle vers des pays méprisés, vidant le pays de ses capacités d’autonomie économique. Ils furent suivis dans cette aberration par l’Union Européenne.

Mais la cause profonde de leur échec est à trouver dans leur subordination au système financier, à l’État profond. Accouplé à la direction du pays, il lui a conféré longtemps la puissance. La finance anglo-saxonne, bien davantage que les États-Unis eux-mêmes, a dirigé le monde jusqu’à des moments récents. Le dollar, bien plus qu’une armée pléthorique et interventionniste, a été la véritable force étatsunienne. Pour assurer définitivement leur pouvoir les banquiers, actionnaires de la Fed, de la City et acteurs d’un formidable réseau financier, devaient rendre les peuples impuissants, les corrompre, juguler toute velléité d’élévation morale, culturelle et intellectuelle, bref, abêtir les hommes (cf George Orwell). Ils ambitionnaient de régenter le monde. Ils déclenchaient des guerres lorsqu’elles leur semblaient utiles. Ils les subventionnaient offrant ainsi, à leur composante militaro-industrielle, une source abondante de revenus jusqu’à ce que la reconstruction et l’exploitation des pays détruits prennent le relai. La guerre en Ukraine est un exemple de cette criminelle formule et gageons que le conflit dans le golfe persique, à l’analyse, révèlera les mêmes acteurs financiers.

Mais le couple gouvernement étatsunien et État profond ne pouvait pas durer, car l’associé financier a voulu imposer définitivement ses principes à un pouvoir politique réalisant enfin les dommages causés, sur sa propre population, par les méthodes de l’oligarchie financiaro-bancaire. Trump a sans doute été l’artisan de cette prise de conscience. La guerre contre l’Iran qui lui a été imposée, constitue vraisemblablement, l’acmé de la lutte qu’il a engagée contre l’État profond. Trump, malgré les apparences, demeure fidèle à la NSS (National Security Strategy), soit au corollaire Trump à la doctrine de Monroe. Elle consiste à un nouvel isolationnisme, conforme d’ailleurs à la mentalité de la population. Cette attitude est logique au constat de la dégradation générale de la situation du pays. Il faut réparer pour pouvoir résister et sauver ce qui peut l’être.

En effet pendant cette période, dont le début se situe sûrement antérieurement à 1991 et à la dislocation du bloc de l’Est, quelques civilisations ne supportant plus l’invraisemblable comportement dominateur de l’Occident étatsunien, s’organisaient dans la perspective de s’affranchir de son modèle, puis de le défaire. Ce fut l’origine des BRICS+. Ils bénéficièrent, notamment la Chine, de l’idéologie mondialiste qui vida de leur substance les forces industrielles des pays occidentaux, avec leur aveugle complicité.

Si nous tirons un bilan provisoire, nous constatons que l’UE se disloque et que les États-Unis s’étiolent.

Trump et son gouvernement ont parfaitement compris le nouveau panorama du monde. Il sait que l’État profond est toujours puissant. Il vient de le constater dans cette guerre contre l’Iran qui lui a été imposée. Simultanément les carences de l’industrie, de l’armée et les menaces sur le dollar lui ont été confirmées. L’Arabie saoudite et sa périphérie sont sur le point d’admettre d’autres monnaies que le dollar. Le pétroyuan émerge et aggrave la dédollarisation. Les BRICS+ développent une monnaie commune, l’Unit, qui reposera pour 30% sur l’or; autant dire qu’elle sera bien plus crédible que le dollar dont la valeur dépend de la seule humeur de la Fed et de ses banquiers actionnaires. Les réserves d’or des banques centrales dépassent désormais leurs réserves en dollars, exprimant concrètement une méfiance grandissante à l’égard de la devise étatsunienne. Le système de transfert de capitaux SWIFT, longtemps unique, est aujourd’hui contourné. Trump est donc dans une véritable logique quand il traite avec Xi Jinping et indirectement avec Poutine qui lui a succédé à Pékin. Il s’agit, en fond de tableau, de combattre l’État profond responsable des deux guerres impliquant les BRICS+ et de tous les maux que connaît le pays. Fin stratège, Trump a ainsi donné des gages à cet État profond, intime d’Israël, tout en admettant la perte du rôle international du dollar, à la condition de sauver l’économie étatsunienne, lourdement handicapée par la mondialisation. Trump joue une partie subtile, évitant d’informer du déclenchement de la guerre contre l’Iran les puissances européennes encore sous la chape de l’oligarchie financiaro-bancaire et n’invitant pas aujourd’hui le belliciste Netanyahou, pourtant fauteur de ce conflit, dans les tractations actuelles avec l’Iran.

Il l’a très certainement dit à Xi qui a apprécié. Les États-Unis viennent ainsi de renoncer quasiment officiellement à l’idéologie mondialiste et rallier l’idée d’un monde multipolaire. Les Chinois ont donc traité le président étatsunien avec tous les égards. La venue à Pékin de Poutine presque aussitôt la visite de Trump achevée, est une évidente confirmation de ce qui va se traduire par l’enterrement définitif de Yalta et l’établissement d’une nouvelle organisation mondiale autour de plusieurs pôles. Trois viennent d’émerger, rassemblant des nations indépendantes mais capables collectivement de défendre des intérêts reconnus comme communs. Xi et Poutine, dans les faits, viennent d’aider Trump à s’échapper du guêpier iranien et simultanément de l’aider dans sa lutte contre l’État profond. Gageons que la fin du conflit contre l’Iran verra aussi la fin de la guerre en Ukraine et le partage de son territoire.

Dans ce nouveau paysage, il saute aux yeux qu’une Europe intégrée totalitaire et sans âme n’a aucune place. Elle apparaît comme le refuge territorial de l’État profond qui vient de subir une lourde défaite au Moyen-Orient. Elle se disloque progressivement et voit renaître des puissances reprenant l’héritage des partages anciens. L’Allemagne redevient une puissance continentale dominatrice qui s’opposera, tôt ou tard, sur l’Europe centrale, à la Russie et sur son flanc sud à la France. Nous retrouvons d’une certaine manière le coeur du Saint Empire Romain Germanique réduit à sa physionomie germanique, un monde slave en voie de réorganisation et un monde latin qu’il serait opportun pour la France de rassembler, tout en nouant avec la Russie des accords de coopération et en vivifiant une amitié millénaire. Je rappelle, à toutes fins utiles, que le processus de Barcelone de novembre 1995 a fait long feu car il regroupait des pays non réellement concernés par le sujet de la Méditerranée et, en vérité, hostiles au rôle que la France entendait jouer. Il serait donc opportun de renouer avec une réflexion sur ce thème en impliquant uniquement les pays latins et méditerranéens. Je remarque que la participation à la sécurisation du détroit d’Ormuz, si elle a lieu, ne rassemblera que les puissances traditionnelles du continent européen, celles qui ont historiquement une appétence mondiale, surtout le Royaume-Uni et la France.

Il est temps que nos hommes politiques rompent avec la doxa bruxelloise qui n’est déjà plus qu’un voile trop rapiécé pour ne pas se déchirer face aux défis du monde d’aujourd’hui. Battre sa coulpe est preuve d’intelligence.

Général (2s) Henri ROURE

Cercle Patria

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