La plus immonde des saloperies
Nous sommes là, à regarder les flammes dévorer notre monde et le filmer avec nos téléphones. Le plus choquant ne vient pas de ceux qui commettent ces actes, mais de la paralysie de ceux qui regardent.
Spirit’s FreeSpeech mai 14, 2026

La plus immonde des saloperies
Par Karim pour BettBeat Media, le 13 mai 2026
Et, tétanisés, nous les regardons.
Je ne cesse de scruter ces photos depuis une bonne heure. Deux clichés superposés. En haut, une ville. Pas de métaphore, ni de symbole, ni de référence à un article de journal… Juste une ville. Des bâtiments blancs éclaboussés par la lumière méditerranéenne. Des rues tracées selon la géométrie patiente de quatre mille ans de présence humaine ininterrompue. Des balcons où quelqu’un a étendu son linge ce matin-là. Des fenêtres derrière lesquelles quelqu’un se prépare un café, se dispute avec ses ados ou reste au lit un peu plus longtemps qu’il ne le devrait. Une ville, c’est un miracle, le résultat singulier de cent générations choisissant, jour après jour, de persévérer.
En bas, le même cadre. Les mêmes coordonnées géographiques. Une photo prise sous le même angle. Et plus rien. Pas de ruines — les ruines sont romantiques, elles présentent des arcs et des colonnes, et témoignent de la dignité du temps. Ce ne sont pas des ruines. Ce n’est plus que de la poussière. La dépravation absolue, à l’état pur. Une ville passée au broyeur et recrachée en un amas gris et indifférencié de ses propres atomes, à perte de vue, ponctué çà et là d’une excroissance de béton autrefois cage d’escalier, hôpital, école ou chambre d’enfant avec une peluche désormais compressée sous les douze mètres de ce qui fut autrefois sa maison.
Je regarde la photo depuis plus d’une heure et j’ai du mal à faire coïncider les deux images, alors qu’elles représentent le même lieu. J’ai alors réalisé, assis à ma table de cuisine, par un après-midi comme les autres, au cours d’une des années les plus difficiles de mon existence, que j’avais sous les yeux la saloperie la plus immonde que j’aie jamais vue.
Pas pour la rhétorique. Pas pour marquer les esprits. J’en suis convaincu avec toute le sens moral dont je suis encore capable. Dans l’épais catalogue des atrocités observées par un être humain au cours d’une vie — et nos vies n’ont pas manqué d’atrocités, admettons-le —, je ne crois pas avoir jamais vu pire, et je ne pense pas qu’il y ait jamais eu d’atrocité observée aussi attentivement par autant de gens n’ayant pourtant quasiment rien fait pour y remédier.
L’Empire de la dépravation
L’empire est en train de crever sous nos yeux. Il meurt comme meurent toujours les empires, non pas dans la dignité revendiquée dans ses musées et ses déclarations de principe, mais les mains autour du cou d’un enfant, en riant, face aux caméras. Ce à quoi nous assistons à Gaza n’est pas une simple aberration de l’ordre mondial. C’EST l’ordre mondial. C’est ce que les décors de marbre des films hollywoodiens ont toujours dissimulé. Le système international fondé sur des règles, cette grandiloquente formule liturgique proférée par des hommes blancs en costume impeccable lors d’émissions dominicales, a été démasqué pour ce qu’il a toujours été : un ensemble de procédures destinées à gérer le massacre des pauvres, des Noirs et des personnes de couleur perpétré par les riches, les Blancs et les compradores aux visages bruns.
Voilà presque trois ans que ça dure. Trois ans de chairs et de phosphore, et de cette poussière grisâtre si particulière qui recouvre une ville après l’avoir réduite à ses atomes constitutifs. Trois ans à assister, sur les écrans de nos téléphones portables, à la destruction préméditée d’un peuple.
Une étude sérieuse, évaluée par des pairs et conservatrice dans ses méthodes publiée il y a quelques mois estimait le nombre de morts à 680 000. Il y a quelques mois. Les bombardements ne se sont pas arrêtés pour consulter l’étude. La famine ne s’est pas interrompue pour les notes de bas de page. Selon toute estimation honnête, nous approchons du million. Un million d’êtres humains innocents. Ils avaient tous un nom, une mère, leur côté préferé du lit, leurs habitudes pour tenir leur tasse de thé, une voix à jamais tue pour tous ceux qui les aimaient.
Un million.
Et ils ont tout diffusé
Mais la mort, aussi atroce soit-elle, n’est pas le pire. Le pire, c’est le mode opératoire. Le pire, c’est que ceux qui ont commis ces horreurs les ont filmées. Ils ont filmé la torture. Ils ont filmé le viol. Ils se sont filmés en train de fouiller les tiroirs de lingerie de femmes dont les corps refroidissaient sous les décombres des maisons où elles se trouvaient encore à peine une heure plus tôt.
Ils ont filmé des enfants dans des cages. Ils ont filmé des prisonniers dénudés, ligotés, battus et violés avec des bâtons, puis ils ont ajouté de la musique et ont publié la vidéo, qui a reçu des “likes” sur les réseaux sociaux. Les auteurs n’en ont éprouvé aucune honte. Ils en étaient fiers. Ils ont compris, non sans raison, qu’il n’y aurait pas de retombées. Ils savaient que les institutions fondées sur les ruines fumantes du dernier grand crime européen — les tribunaux, les conventions, les vœux pieux du “plus jamais ça” — n’étaient que du verbiage. Ils savaient que tout cela finirait par partir en fumée. Ils ont craqué l’allumette en direct, et nous avons regardé, et rien ne s’est passé, et rien ne se passe, et rien ne se passera, car ceux qui ont conçu le système sont eux-mêmes pyromanes depuis le début.
Regardez qui ils sont. Regardez-les bien. Les dossiers Epstein sont peu à peu révélés, et qu’y trouvons-nous ? Des noms déjà connus. Des présidents, des princes, des Premiers ministres, des financiers et des “philo-rois” de Davos, des hommes qui nous ont asséné pendant trente ans des sermons sur les droits de l’homme, la dignité de l’individu et le caractère sacré de l’ordre libéral — et les revoilà sur les registres de vol. Et sur l’île. Et dans le petit carnet noir d’un homme qui gagnait sa vie en se livrant au trafic d’enfants et qui, nous dit-on, s’est suicidé dans une cellule dont les caméras, cette nuit-là, ne fonctionnaient pas.
Ce sont ces hommes-là. Ce sont ces garants-là. Ces adultes censés diriger le monde pendant que nous vaquions à nos petites vies. Ce sont eux qui décident si un camion livrera cette semaine de la farine à une fillette affamée à Rafah. Évidemment que les enfants affamés de Rafah n’en profiteront pas. Pourquoi le devrait-ils ? Il suffit de savoir qui prend ce genre de décision. Regardez ce qu’ils ont déjà fait.
Une civilisation est en train d’être effacée, par ceux-là mêmes que la plupart d’entre nous s’attendaient à voir agir ainsi, mais sans y prêter suffisamment attention, car c’est une démarche difficile et l’algorithme encourage justement le contraire.
La destruction touche des sites plus anciens que les pays qui les détruisent. Gaza a été habitée sans interruption depuis quatre mille ans. Des églises du IVe siècle. Des mosquées qui ont vu les croisés se succéder. Des oliviers plus anciens que l’idée même de l’Europe. Des archives, des généalogies, des photos de famille, l’écriture de nos grands-mères, des recettes ancrées dans la mémoire d’une tante, d’une cuisine et qui ont disparu avec elles, car la cuisine est désormais devenue cratère et la tante un numéro sur une liste de disparus.
Des universités rayées de la carte. Des professeurs sont assassinés chez eux, un par un, nommément, car pour les hommes et les femmes qui commettent ces crimes, un Palestinien instruit incarne l’intolérable. Cela n’a rien à voir avec la guerre. La guerre obéit à des règles, même si elles sont bafouées la plupart du temps. C’est quelque chose de plus ancien, de plus radical et de plus terrible. C’est l’effacement. L’amputation délibérée d’un peuple du cœur de la mémoire humaine.
Et, tétanisés, nous regardons
Et nous continuons de regarder. Huit milliards de gens. Le plus grand rassemblement d’êtres humains conscients, éduqués avec un sens moral et dotés du plus grand appareil de communication jamais conçu. Et nous ne pouvons pas empêcher quelques milliers d’hommes armés de fusils et quelques dizaines assis dans des bureaux de rayer une civilisation de la carte. Nous continuons de regarder pendant nos déplacements. Pendant nos pauses déjeuner. Pendant que le bébé fait la sieste.
Nous regardons, puis nous quittons l’application pour répondre à un e-mail sur les prévisions trimestrielles. L’horreur ne nous atteint plus. Elle ne peut plus nous atteindre. L’écran est conçu pour l’empêcher de nous affecter. La vidéo suivante montre un chien sur un skateboard, une autre les restes d’un enfant extraits des décombres d’un immeuble effondré, et la suivante une recette de pâtes au beurre noisette. Le fil d’actualité ne fait pas le distinguo entre ces images, car l’instrument n’a rien d’éthique, c’est une machine à capter l’attention, et l’attention, une fois captée, diffère radicalement de la conscience. Ceux qui ont conçu cette machine le savaient, comme ceux qui s’en servent pour gouverner. Voilà où nous en sommes.
Nous nous sommes raconté des histoires, longtemps, sur ce que nous aurions pu être et faire. Si nous avions vécu en Allemagne en 1938, nous aurions caché quelqu’un dans le grenier. Si nous avions vécu dans le Mississippi en 1955, nous aurions manifesté. Et si nous avions vécu au Rwanda en 1994 ? Aurions-nous pris la parole ? Agi ?
Nous n’avons plus besoin de nous poser de questions. Nous savons. Nous vivons l’un des plus grands crimes de l’histoire de l’humanité, avec plus d’informations que n’importe quelle génération précédente n’en a jamais eues sur aucun crime antérieur, et pourtant, nous n’agissons pas. L’histoire de ce que nous aurions pu être n’est qu’un mensonge. Depuis toujours. Le confort est un narcotique plus puissant que la conscience. Nous découvrons que ce n’était qu’une épreuve, et notre espèce est en train de la rater. L’échec est enregistré en haute définition pour que les générations futures aient l’occasion de l’étudier.
Ce que cette épreuve nous montre enfin, c’est pourquoi, au cours de tous ces interminables siècles de combats humains, nous n’avons jamais réussi à nous délester de l’oligarchie. Non pas que les oligarques soient si puissants — ils ne le sont pas. Ce sont des hommes vaniteux et lâches qui ne tiendraient pas une semaine sans la mécanique du consentement que nous activons chaque matin en nous réveillant et en allant vaquer à nos occupations. Nous ne nous en sommes jamais débarrassés parce que cela nous obligerait à devenir, ne serait-ce qu’un instant, ceux que nous prétendons être. Et nous préférons voir une ville réduite en poussière plutôt que de découvrir dans le miroir que nous ne sommes pas et n’avons jamais été ces hommes et ces femmes idéaux.
Je ne déroge pas à la règle. Je partage cette réalité. J’en fais partie. J’écris ces phrases, je vais les publier, puis je vais partir faire quelque chose de futile, car l’alternative — m’arrêter, vraiment, et refuser de participer à un monde qui tolère l’intolérable — est un acte dont je suis incapable, comme presque tout le monde d’ailleurs.
L’empire est en train de crever en public, entraînant un peuple dans la tombe, et les hommes aux commandes sont bien du style à se retrouver dans le carnet d’adresses d’un pédophile. Les institutions censées les en empêcher ne sont que des leurres. Et nous autres, les huit milliards, sommes là, à regarder les flammes dévorer notre monde et à le filmer avec nos téléphones.
C’est la chose la plus immonde qu’il m’ait été donné de voir.
Et en fait, le plus choquant ne vient pas de ceux qui commettent ces actes.
Le plus révoltant, c’est la paralysie de tous ceux qui regardent.
Traduit par Spirit of Free Speech
Source : ssofidelis
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