Israël, État prétorien et paria : la guerre, une fructueuse affaire de survie pour un proxy

Robert Bibeau

Par Khider Mesloub.

En Occident, on ne cesse de parler de crises. On refuse d’en penser les causes structurelles, notamment lorsqu’il s’agit du Moyen-Orient. Ce qui se joue aujourd’hui dans cette région n’est pas une succession d’embrasements contingents, ni une simple accumulation de tensions locales. C’est l’effet visible d’une transformation plus profonde : la reconfiguration de l’ordre mondial et la redéfinition des priorités stratégiques américaines (de l’alliance impérialiste ayant les États-Unis comme hégémon. NDÉ).

Depuis deux décennies, le centre de gravité du système international se déplace. L’Indo-Pacifique s’impose comme l’espace décisif de la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine pour l’hégémonie mondiale, tandis que le Moyen-Orient cesse progressivement d’être l’axe central de la projection impériale américaine. Ce basculement n’est pas un ajustement technique. Il redessine la hiérarchie des espaces stratégiques, redistribue la valeur géopolitique des régions et reconfigure le rôle des alliés périphériques.

Dans ce nouvel agencement, une question surgit, silencieuse mais décisive : que devient Israël, dont la centralité repose précisément sur son rôle d’avant-poste américain au Moyen-Orient, lorsque Washington se détourne progressivement de ce théâtre d’opération historique pour concentrer ses priorités sur l’Indo-Pacifique ?

La menace du déclassement stratégique d’Israël attise ses pulsions guerrières

En effet, dans un contexte de réorientation stratégique vers l’Indo-Pacifique, Israël, dont la centralité repose historiquement sur l’affrontement permanent régional, ne peut rester indifférent au risque de marginalisation géopolitique. Car la hiérarchisation des priorités opérée par les États-Unis ne se limite pas à un redéploiement militaire. Elle reconfigure la distribution mondiale de la puissance : elle déplace l’attention, redéfinit les urgences, et hiérarchise les périphéries. Ce qui était central peut devenir secondaire. Ce qui structurait l’ordre peut devenir périphérique.

Pour Israël, étroitement arrimé à l’architecture impériale américaine, cette inflexion fait peser un risque de déclassement stratégique et de désaffection progressive des États-Unis. Elle implique, potentiellement, une contraction des flux matériels – aides militaires, transferts technologiques, coopération stratégique – ainsi que des subventions financières, mais surtout une dégradation plus insidieuse : la perte de sa centralité stratégique dans l’architecture impériale américaine.

Car Israël ne tire pas seulement sa position de sa puissance propre. Il la tire d’un rôle : celui d’avant-poste actif du dispositif américain dans une région maintenue dans un état de tension militaire permanente. Ce rôle ne peut être pleinement compris qu’à partir du concept d’État prétorien : une configuration dans laquelle l’appareil sécuritaire ne se contente pas de protéger l’ordre politique, mais en constitue l’ossature même, structurant durablement les priorités économiques, les équilibres institutionnels et la production des élites. Or cette fonction prétorienne n’a de sens que tant que l’espace dans lequel elle s’exerce demeure central dans la hiérarchie stratégique du centre impérial. Dès lors que cette région descend dans la hiérarchie stratégique de Washington, c’est la fonction même d’Israël comme avant-poste impérial qui est menacée. La marginalisation ne signifie pas abandon, mais déclassement d’Israël, affaiblissement structurel de sa position dans l’ordre impérial, et, à terme, fragilisation des conditions de sa survie comme État.

C’est dans ce point de bascule que se produit un renversement décisif. Dans cette nouvelle configuration, pour Israël, la dynamique conflictuelle régionale cesse d’être subie : elle est activée. Multiplication des opérations militaires, gestion permanente des fronts – Gaza, Liban, Syrie –, escalade des affrontements avec l’Iran, maintien d’un état d’alerte continu : autant de mécanismes qui réinscrivent le Moyen-Orient dans l’agenda stratégique américain. La guerre n’est plus seulement contrainte : elle devient une ressource géopolitique et une source de profits financiers pour l’État prétorien israélien.

Dans un système où la centralité d’Israël dépend de sa capacité à s’inscrire dans les priorités sécuritaires américaines, l’intensification des tensions au Moyen-Orient fonctionne comme un mécanisme de réactivation de l’attention impériale. Plus la région est instable, plus elle redevient stratégique. Plus elle redevient stratégique, plus Israël, l’avant-poste américain, retrouve sa fonction prétorienne.

Ainsi, la multiplication des foyers de guerre, la persistance d’instabilités chroniques, l’enchevêtrement des fronts – Gaza, Liban, Syrie, Iran – ne relèvent plus uniquement de dynamiques locales fragmentées. Ils s’inscrivent aussi dans les modes d’action par lesquels Israël, en tant qu’avant-poste du dispositif américain, maintient un niveau élevé de tension régionale. Ils participent d’un processus plus large : la requalification du Moyen-Orient comme espace incontournable dans l’agenda stratégique américain. Autrement dit, l’instabilité chronique devient un instrument de réinscription stratégique. Et la guerre, un moyen de réactiver l’engagement américain dans la région.

Une société militarisée structurée par et pour la guerre

Une telle logique ne peut être pleinement comprise qu’en analysant la nature même de l’État israélien, en tant qu’État prétorien, où la guerre structure à la fois l’ordre interne et la fonction géopolitique externe, assurant ainsi son inscription durable dans l’architecture impériale américaine.

Le concept d’État prétorien permet ici de saisir ce que les lectures strictement diplomatiques ou militaires laissent dans l’ombre. Il ne désigne pas nécessairement une dictature militaire formelle, mais une configuration dans laquelle l’appareil sécuritaire occupe une fonction structurante dans l’ordre politique, économique et social. Dans un État prétorien, la guerre n’est pas seulement extérieure à la société ; elle organise la société. Elle façonne les élites, hiérarchise les priorités budgétaires, irrigue l’innovation technologique, légitime l’exception et transforme la menace en principe permanent de gouvernement. Cette dynamique ne prend sens qu’à la lumière de la structure interne de l’État israélien. Israël est un État structuré entièrement par la guerre. Son architecture institutionnelle, la reproduction de ses élites, l’équilibre de son système politique et une part significative de son économie sont profondément liés à la gestion permanente de la guerre. Dans ce cadre, la guerre remplit plusieurs fonctions simultanées : elle consolide l’unité interne face à un environnement désigné comme hostile ; elle légitime la centralité de l’appareil militaire dans la décision politique ; elle structure les priorités économiques autour du complexe sécuritaire ; elle assure l’intégration dans les circuits du capitalisme technologique et militaire global. La guerre n’est plus seulement un instrument. Elle est une matrice. Une économie : l’économie de guerre. Selon la formule consacrée, la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. En Israël, la politique n’est que la prolongation de la guerre.

L’État prétorien ne se limite pas à la domination de l’appareil militaire : il organise l’ensemble de la société autour de la guerre. En Israël, l’armée ne se contente pas de défendre le territoire : elle planifie la vie elle-même. L’eau, l’électricité, les transports, les communications, l’organisation du travail : tout est pensé, coordonné, calibré en fonction de la planification de la guerre.

Chaque citoyen est intégré à ce dispositif militariste. Après le service militaire obligatoire, la mobilisation ne s’arrête pas : elle se prolonge dans la réserve, année après année, jusqu’à un âge avancé. La guerre n’est pas un moment : elle est une condition ; elle est le centre de gravité de la société israélienne.

Cette structuration ne relève pas d’une impression : elle se mesure. Israël figure de manière récurrente parmi les États les plus militarisés au monde. Son effort de guerre absorbe une part considérable de ses ressources, bien au-delà des standards internationaux, au détriment des dépenses sociales, éducatives ou sanitaires. L’appareil militaire ne constitue pas un secteur parmi d’autres : il domine l’ensemble. Il mobilise une part massive du budget, structure l’économie, capte les ressources et impose ses priorités.

Israël, l’entité fasciste,  condamne le Moyen-Orient à la guerre permanente

Dès lors, la guerre ne traverse pas seulement la société israélienne : elle organise également son économie. L’appareil militaire irrigue l’industrie, stimule la recherche, oriente l’innovation. Alors même que l’économie traverse des crises profondes, la production militaire progresse, les exportations d’armement deviennent une source majeure de revenus, et la guerre s’impose comme un secteur rentable. Loin d’être une contrainte, la guerre est devenue une forme d’organisation générale de la société. Loin d’être un accident, elle est un système.

Dans ces conditions, l’embrasement du Moyen-Orient ne peut être interprété comme une simple dérive conjoncturelle. Il s’inscrit dans une dynamique structurelle dans laquelle Israël, en tant qu’État prétorien et avant-poste du dispositif américain, provoque des guerres régionales pour préserver sa fonction stratégique.

Dans un contexte de réorientation américaine vers l’Indo-Pacifique, l’intensification des tensions régionales agit, pour Israël, comme un levier de réactivation stratégique. Israël a transformé le Moyen-Orient en une véritable poudrière, embrasant régulièrement les pays voisins par ses interventions militaires. Les opérations militaires à Gaza, les frappes répétées en Syrie, les confrontations avec le Liban sous prétexte de combattre le Hezbollah et avec l’Iran contribuent à maintenir la région dans un état de guerre permanent. Ce niveau élevé de tensions armées empêche le déclassement du Moyen-Orient dans les priorités américaines, et contraint ainsi Washington à réinvestir diplomatiquement, militairement et financièrement cette région mise à feu et à sang par les interventions militaires israéliennes. Ainsi, Israël est un avant-poste dont la position même implique l’entretien d’un niveau élevé de tensions militaires pour préserver sa centralité stratégique.

Mais l’État prétorien israélien n’est pas le seul bénéficiaire de cette guerre permanente. Derrière l’embrasement du Moyen-Orient se déploie également une autre puissance matérielle : le complexe militaro-industriel américain. Loin d’être un simple allié d’Israël, ce secteur constitue l’un des principaux moteurs structurels de la guerre permanente. Aux États-Unis, l’industrie d’armement, le Pentagone, les centres de recherche stratégique et une partie du personnel politique forment un système profondément intégré, dont la prospérité dépend de la multiplication des conflits, de l’augmentation continue des budgets militaires et du renouvellement permanent des stocks d’armement. Dans cette logique, la guerre cesse d’être seulement un instrument géopolitique : elle devient un mécanisme d’accumulation du capital. Chaque escalade militaire alimente les commandes d’armes, stimule les investissements sécuritaires, justifie l’expansion budgétaire du Pentagone et ouvre de nouveaux marchés liés à la destruction puis à la reconstruction des territoires ravagés. Gaza, l’Irak, la Libye, la Syrie, l’Afghanistan ou demain l’Iran deviennent ainsi les différents théâtres d’une même économie de guerre mondialisée. Dès lors, la permanence des conflits ne relève plus uniquement d’une logique stratégique ou idéologique : elle répond également aux besoins matériels d’un capitalisme militarisé pour lequel la paix durable constitue une menace économique.

C’est ici que se situe le point le plus dérangeant, systématiquement éludé par les observateurs occidentaux : pour Israël, la stabilisation complète du Moyen-Orient ne constitue pas un horizon souhaitable. Elle signifie, au contraire, une perte de fonction stratégique. Un Moyen-Orient pacifié devient un espace secondaire dans la hiérarchie impériale, et un avant-poste relégué dans une région marginalisée perd sa centralité. Dès lors, la logique s’inverse : Israël maintient des fronts actifs – Gaza, Liban, Syrie, Iran –, multiplie les interventions et entretient les conflits régionaux pour éviter son déclassement dans l’ordre impérial américain et préserver la continuité de l’aide militaire et des financements américains qui structurent sa puissance.

Israël,  l’entité sioniste, mourra d’une overdose de guerre

Dans ce cadre, en Israël, l’état d’alerte permanent, la mobilisation militaire et la gestion continue des fronts font de la guerre un mode ordinaire de fonctionnement politique et économique.

Dans un monde en transition, où les centres se déplacent et les hiérarchies se recomposent, Israël ne peut maintenir sa place qu’à condition que la guerre perdure. Tant que les fronts restent ouverts – Gaza, Liban, Syrie, Iran –, le Moyen-Orient ne peut être relégué au second plan, et Israël conserve sa fonction d’avant-poste. La guerre devient ainsi une condition directe de sa survie stratégique.

Israël survit par la guerre, se structure pour la guerre, communie dans la guerre.

Quand la guerre devient l’ultime moyen de survie d’un État, sa légitimité historique succombe, son pronostic vital institutionnel est engagé. Israël mourra d’une overdose de guerre.

Khider MESLOUB

Source : Les 7 du Quebec

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