La paix à vendre : chronique d’un monde où tout s’achète

Écrivain, éditeur et directeur de KA’ Éditions
La paix a-t-elle encore un sens lorsqu’elle se vend ?
Alors que certains promeuvent un nouveau « Conseil de la paix » à l’accès sélectif et onéreux, une question fondamentale s’impose : pourquoi créer des clubs privés de la paix au lieu de réformer une Organisation des Nations unies, dont l’impuissance est largement fabriquée par ceux-là mêmes qui la contournent ?
À l’heure où le droit international est paralysé par les veto à répétition des USA, cette tribune interroge une dérive inquiétante : celle d’un monde où la paix devient un produit marchand, et la justice une variable d’ajustement élastique à souhait.
Ces derniers jours, l’annonce de l’adhésion de plusieurs pays arabes à un prétendu « Conseil de la paix » a suscité de l’étonnement, des commentaires, et parfois un enthousiasme de façade regrettable.
Ce mot « paix », vidé de son substratum, rassure toujours. Hélas. Il agit comme un sédatif politique longuement administré à volonté et inoculé à satiété pour endormir les peuples.
Pourtant, lorsqu’on observe de près la nature de cette initiative, une évidence s’impose : nous ne sommes pas face à un progrès diplomatique, mais à une fuite en avant…
Une paix hors-sol, sans droit ni mandat
Ce « Conseil » n’est ni une émanation de l’Organisation des Nations unies moribonde ni une structure fondée sur le droit international. Comme dans le Far West, il ne repose sur aucune résolution, aucun cadre juridique reconnu, aucune obligation contraignante. Il s’agit plutôt d’un Club privé à forte dimension financière, coiffé par l’irascible homme aux cheveux en épi de maïs, dont l’accès est conditionné par une contribution d’un million de dollars en cash, rappelant le film Dix mille dollars pour un massacre (1967).
Ainsi, lors de sa présentation au World Economic Forum à Davos, Donald Trump a signé la charte fondatrice en présence d’une vingtaine de pays acceptant l’invitation, majoritairement du Moyen-Orient et d’autres régions, comme l’hémisphère Sud, tandis que plusieurs grandes puissances occidentales ont refusé à demi-mot de participer à ce simulacre, pour l’instant.
Parmi les premiers États à avoir accepté de siéger figurent le Maroc (le normalisant), puis, le 21 janvier 2026, l’Arabie saoudite et sept autres pays musulmans : le Qatar, l’Égypte (obérée), la Jordanie (muselée), les Émirats arabes unis, la Turquie, l’Indonésie et le Pakistan. Le Koweït a suivi, tout comme le Bahreïn ainsi que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le bourreau de Gaza. Cette dernière adhésion est d’autant plus révélatrice que le chef du gouvernement israélien fait l’objet d’une procédure devant la Cour pénale internationale, dont la portée apparaît largement neutralisée dans les faits par le prince des ténèbres, le milliardaire Trump : malgré cette situation judiciaire, le bourreau de Gaza s’apprêtait à survoler plusieurs espaces aériens sans être inquiété, avant de se rebiffer, ce qui illustre une fois encore le caractère profondément asymétrique de l’application du droit international.
Dès lors, une question simple s’impose : peut-on encore parler de paix lorsque l’entrée se monnaie sur le dos des peuples ?
Ce qu’il aurait fallu faire : refonder, mais pas contourner
Soyons clairs : le problème n’est pas l’ONU en tant que telle. Le problème est l’immobilisme de son Conseil de sécurité, devenu depuis longtemps non représentatif des peuples du monde, figé dans un rapport de forces hérité de 1945.
Le Conseil de sécurité :
- ne reflète plus la démographie mondiale,
- ignore les puissances émergentes,
- marginalise le Sud global,
- et reste paralysé par un droit de veto devenu l’instrument de blocage systématique, non de paix.
C’est là que la réforme aurait dû s’imposer.
Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Ceux-là mêmes qui prétendent « inventer » un nouveau cadre de la paix sont exactement les acteurs qui bloquent l’application des résolutions les plus cruciales, grâce à leur veto magique, notamment lorsqu’il s’agit :
- de violations du droit international,
- d’occupations prolongées de territoires,
- de crimes caractérisés contre des populations civiles.
Le paradoxe est accablant.
Davos, ou la fabrique du simulacre
Fondateur et figure tutélaire du Forum économique mondial, Klaus Schwab a théorisé cette vision du monde à travers plusieurs ouvrages devenus de véritables textes programmatiques, notamment La quatrième révolution industrielle et COVID-19 : La Grande Réinitialisation, Le Grand récit : Pour un avenir meilleur, ces deux derniers coécrits avec son lieutenant, le théoricien, Thierry Malleret. Ces deux derniers livres, largement diffusés et promus à Davos comme la bible du renouveau, dessinent les contours d’un projet de transformation radicale des sociétés, où la technologie, la gouvernance globale et la redéfinition des souverainetés nationales occupent une place centrale. C’est précisément à cette architecture idéologique que Marc Gabriel Draghi, auteur à succès publié par KA’ Éditions, a répondu par deux ouvrages éponymes et critiques, Le Grand Reset en marche ! puis La Grande Narration – Vers la mort des nations.
Dans ces essais, Draghi déconstruit méthodiquement le récit porté par Schwab et ses relais, montrant comment ces concepts, prétendument neutres, servent à légitimer une gouvernance globale hors-sol, fondée sur la dépossession progressive des peuples, l’effacement des États-nations et l’imposition d’un imaginaire unique présenté comme inéluctable.
Cette année pourtant, fait inédit, le gourou de Davos, Klaus Schwab, n’a pas ouvert le bal des vampires. Un détail en apparence. Un symbole en réalité. Car, derrière cette absence se lit peut-être un basculement plus profond : Davos n’est plus seulement le théâtre des puissances économiques, il devient celui d’une diplomatie-spectacle, où la paix, la guerre, la souveraineté et même le droit international se transforment en produits narratifs, issus des échanges secrets entrepris par les « décideurs » dans des chambres closes dédiées.
Le bal continue, mais les masques tombent, n’en déplaise aux personnes qui se morfondent pour ne pas avoir assisté en 2026 au cirque, dont la place est richement payée. Et les vampires, eux, n’ont plus besoin de maître de cérémonie pour prospérer, car ses avatars sont désignés d’avance.
Davos, qui n’a pas sa raison d’être en réalité, est devenu donc un espace de mise en scène géopolitique, où on lance des concepts prêts à l’emploi, destinés à rassurer les marchés plus que les peuples qui, de gré ou de force, doivent s’incliner devant l’Agenda 2030sans cesse renouvelé et mis à jour.
Autour du Forum gravite encore et toujours une constellation d’idéologues sans vergogne. Par exemple, Yuval Noah Harari, historien israélien, prophète, athée, végan et conseiller du Forum, y occupe une place singulière. Promoteur assumé d’une vision transhumaniste, il défend le dépassement de l’homme biologique par la technologie, au prix d’une redéfinition radicale de notions telles que la liberté, la dignité ou le libre arbitre. Ses prises de position sur l’alimentation du futur ou la gestion technocratique du vivant illustrent une approche où l’adaptation des peuples aux contraintes du système prime sur la remise en cause du système lui-même.
Cette vision trouve un écho logique auprès du prophète et du mécène omnipotent, Bill Gates, autre figure omniprésente de Davos, défenseur acharné d’une approche technosolutionniste des crises contemporaines : contrôle sanitaire global, transformation industrielle de l’alimentation, gestion démographique sous l’angle affiché de l’optimisation des ressources, mais prônant, en vrai, l’urgence de la dépopulation !
Autant de positions publiques qui participent d’une même logique clanique : adapter l’humanité au système, plutôt que transformer le système pour l’humanité.
La paix sans justice n’est qu’une trêve
Pire encore, ce « Conseil de la paix » prépare aujourd’hui le terrain d’une agression systémique contre l’Iran. Sous couvert de stabilité régionale monnayée, il s’agit d’isoler Téhéran pour mieux servir les intérêts énergétiques et messianiques du clan Trump-Netanyahu.
La paix proposée à cor et à cri n’est donc qu’une préparation de l’artillerie lourde : on veut acheter le silence des voisins pour mieux cibler l’ennemi désigné, l’Iran, surtout après l’échec cuisant du renversement de son régime de l’intérieur via le Mossad et la CIA, et après avoir neutralisé le soutien logistique syrien fournit à Hezbollah, dans une manœuvre instrumentée avec la complicité d’Israël et d’Erdogan, qui a fini par mettre le daechien, Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohammed al-Joulani, à la tête du « Bilad al-Sham », désormais acquis à l’entité sioniste.
En réalité, aucune paix durable ne peut naître sans reconnaissance des injustices, sans responsabilité, sans réparation. L’histoire le démontre inlassablement : une paix qui évite l’injustice prépare les conflits de demain.
Or, ce « Conseil de la paix », sorti du chapeau du sorcier, ce magnat transactionnel ou ce showman de l’Apocalypse :
- ne nomme pas les causes,
- ne désigne pas les responsabilités,
- ne protège pas les victimes, s’alliant avec les bourreaux,
- n’oblige personne à respecter le droit international ni la CPI (Cour pénale internationale) et ses mandats d’arrêt.
Le kidnapping de Nicolas Maduro, Président en exercice d’un pays souverain, par les États-Unis en est l’exemple édifiant du banditisme d’un État-mercenaire, rappelant ce film : Les Chasseurs de primes (The Bounty Hunters)
Ce cirque davosien produit de l’image hollywoodienne, pas de la paix. Il balaye d’un revers de la main les instances internationales et les met en inaction forcée.
Pire, ce « Conseil de la paix », présidé par l’autoproclamé Trump selon la charte établie, use et abuse du chantage pour aller jusqu’à vouloir imploser les BRICS+ par tous les moyens, réussissant même à éliminer du paysage davosien la guerre de l’Ukraine, pourtant vedette du WEF en 2023 et en 2024, et son président Volodymyr Zelensky, l’homme lige d’une Europe de plus en plus humiliée par l’ogre : l’Oncle Mammon, qui ne manque jamais l’occasion de traiter publiquement ses gouvernants comme des sous-fifres.
La mise en scène n’est pas nouvelle. Elle rappelle les accords promus sous l’ère du même Trump [I] : beaucoup d’images, des signatures brandies, et une absence flagrante des peuples concernés : les Accords d’Abraham ont peut-être normalisé des relations entre États, mais ils ont échoué sur l’essentiel : produire la paix !
Aucune justice, aucune stabilité, aucune réconciliation. Ce nouveau « Conseil » apparaît dès lors comme une tentative de reconditionnement politique : quand l’accord ne tient plus, on crée l’institution qui prétend l’incarner.
Conclusion
Ce « Conseil de la paix » n’est ni une alternative crédible à l’Organisation des Nations unies ni une réponse sérieuse à ses dysfonctionnements. Il est le symptôme d’un renoncement plus grave encore : celui de réformer réellement l’ordre international, au profit de structures parallèles taillées sur mesure pour les rapports de force du moment.
L’Europe, longtemps alignée sans réserve sur les États-Unis, s’est récemment trouvée contrainte de réagir, moins par lucidité que par instinct de survie politique, cherchant à sauver la face aux visées ouvertement prédatrices de Donald Trump sur le Groenland.
Pour une fois, lorsque leurs propres intérêts stratégiques sont directement menacés, les Occidentaux éprouvent – toutes proportions gardées – ce que subissent depuis des décennies les peuples de Gaza, du Liban ou de l’Iran, par exemple.
En Ukraine déjà, nombre de dirigeants savaient que la guerre menée sous bannière atlantiste était perdue d’avance, malgré les fanfaronnades martiales et les postures de communication répétées et relayées par les médias de grand chemin.
Plutôt que d’engager une refondation courageuse d’un Conseil de sécurité devenu obsolète et verrouillé par l’usage abusif du veto aux mains des puissants, on préfère aujourd’hui commercialiser la paix, la transformer en produit clé en main, réservé à ceux qui peuvent se l’offrir.
Or, la paix n’est ni un marché, ni un club, ni un deal. Elle ne se construit pas contre le droit, encore moins contre les peuples, qui finiront un jour par se réveiller. Et comme l’a justement écrit récemment Emmanuel Todd :
« La destruction de la puissance américaine sera le début de la paix pour la planète. »
Hichem Kacem
Écrivain, éditeur et directeur de KA’ Éditions
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