BLEU (la suite 7)
Par Pascal et Tristan Aulagner
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Vendredi : 6h45.
Le soleil s’était levé, projetant ses couleurs dorées sur les murs blancs de la chambre. Après avoir embrassé Lola,
qui partait travailler, Jacques était retourné se glisser sous sa couverture avec l’intention de s’endormir en admirant
les lueurs de l’aurore hivernale. Le temps avait passé, les couleurs s’étaient estompées. L’or rougeoyant avait laissé
place à un bleu pur et doux. À présent, le soleil se couchait et Jacques ne dormait toujours pas.
Les yeux ouverts, il voyait la colline, les pins et les châtaigniers, le muret blanc de son jardin et, au loin, les éclats du
crépuscule sur la mer.
Les yeux fermés, il voyait son collègue défiguré, la plaie sanglante qu’était devenu son visage, ses traits à peine discernables tordus par la douleur. Il voyait son sang frais luisant sur les lattes du plancher.
Qu’il ait les yeux ouverts ou fermés, il entendait encore les hurlements d’agonie. Il fixa son regard sur un coin de la porte vitrée et respira profondément, tout en essayant de relâcher la tension dans ses épaules.
Ça s’était passé le matin précédent. Jacques avait été appelé par le Commandant pour remplacer un collègue de jour malade.
Après la prise de service à sept heures et malgré la fatigue du décalage horaire, il avait patrouillé au sein de ce qui lui semblait être une autre ville. Les rues étaient bondées, les commerces ouverts, les missions étaient différentes et tous ses repères semblaient s’être dissouts dans la foule et le soleil. Il s’était fait la réflexion que ses collègues de jour n’évoluaient pas dans le même monde que lui.
Vers neuf heures du matin, son équipage fut appelé pour assister un huissier. C’était la première fois que Jacques participait à une expulsion locataire et il s’en serait bien passé. Hélas, il n’avait guère le choix.
Un fois sur place, ses collègues, Jules et Jean-Marc, furent surpris que le locataire en question les insulte et refuse d’ouvrir la porte ; d’habitude, tout se passait bien, avaient-ils dit. Néanmoins, tous pouvaient comprendre qu’il s’agissait d’un moment très difficile pour une personne en difficulté, aussi s’étaient-ils montrés patients, quoique fermes.
— Monsieur, ouvrez s’il vous plait, dit Jules. On vous laissera le temps qu’il faut, mais on doit entrer.
— Non.
Au son de sa voix, clair et distinct, Jacques estima qu’il se trouvait tout près de la porte.
— On n’est pas plus heureux que vous monsieur, mais ni vous ni nous n’avons le choix. Ouvrez.
— Non. Pas encore.
— Monsieur, soyez raisonnable…
— Crève !
Cet échange dura une bonne heure. Debout dans le couloir étroit, ils envisagèrent plusieurs options, mais, comme chacun préférait que l’homme ouvre la porte et que tout se passe en douceur, ils attendirent encore. Longtemps.
De temps à autre, Jacques entendait des bruits de pas qui avançaient discrètement dans le couloir. Il levait les yeux pour apercevoir une tête curieuse penchée par-dessus la rambarde. La tête disparaissait dès qu’elle se voyait repérée.
— Bon, dit l’huissier. J’ai pas que ça à faire et il va clairement pas ouvrir. Vous défoncez la porte ou on appelle le serrurier ?
— J’appelle, dit Jules sans hésitation.
Ce qu’il fit.
Claude, le serrurier, qui pourtant devait avoir l’habitude, se planta devant la porte et sortit ses outils. De l’autre coté de la porte régnait un silence total. Plus d’insultes, plus de protestations, rien. Le serrurier s’agenouilla et se mit au travail.
— Reste pas devant, Claude, dit Jules. On sait jamais.
Claude haussa les épaules mais se plaça néanmoins sur le côté. Il ne lui fallut que quelques minutes pour ouvrir.
Ensuite, le cauchemar commença. Claude eut à peine le temps de faire un pas sur la droite, se plaçant ainsi hors d’atteinte. Jules recula sur la gauche, où se tenait déjà Jacques. L’huile bouillante jaillit d’un coup et s’abattit sur Jean-Marc. Sa chair commença à grésiller immédiatement, accompagnée de gémissements, puis de hurlements à glacer le sang au fur et à mesure que l’huile rongeait sa peau. L’huissier se retourna et courut ventre à terre vers la cage d’escaliers. Jules et Jacques, qui avaient été pris de courts, réagirent vite, mais pas assez vite. Le locataire laissa tomber la friteuse et se jeta sur Jean-Marc, armé d’un couteau de cuisine. Il eut le temps de lui lacérer le bras jusqu’à l’os avant d’être projeté au sol par Jacques et Jules.
Jacques se retourna dans son lit en grimaçant. Certes, Jules et lui avaient réagi. Ils avaient foncé malgré la menace du couteau.
Mais pas assez vite. Non, pas assez vite du tout.
Jean-Marc, dont le pronostic vital était engagé, avait été transporté aux urgences sirènes hurlantes. Fort heureusement, il avait depuis été stabilisé, mais ses blessures étaient telles qu’il ne porterait jamais plus l’uniforme. Si seulement ils avaient été plus rapides, si seulement l’un d’entre eux avait remarqué que Jean-Marc était trop près de cette maudite porte et du monstre tapis derrière. Une mission banale, avaient dit ses collègues. Une mission qui se passe toujours bien d’habitude. Mais l’habitude tue, pensa Jacques.
Le soleil avait disparu à présent. La nuit avait repris le dessus et la chambre était plongée dans un noir absolu, si bien que Jacques revoyait la scène même les yeux grand ouverts. Courbaturé et frissonnant, il roula hors du lit pour se préparer. Il priait de tout son cœur pour la guérison de Jean-Marc, mais, pour lui, c’était l’heure d’y retourner.

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Lundi : 2h30.
Jacques contourna le muret délimitant la plage et s’assit sur le sable, à l’endroit même où ils avaient découvert Elinah. Tout avait commencé en fin d’après-midi, trois jours plus tôt. La jeune femme s’était rendue chez son copain, pour fêter un anniversaire en compagnie de quelques amis. Elle n’était repartie que tard dans la nuit, après avoir été violée et torturée des heures durant par les dits amis, pour se retrouver entièrement nue, blessée et en sang sur le trottoir jonché d’immondices.
Après une déambulation dont elle se souvenait à peine, elle était venue s’effondrer ici, devant le muret contre lequel était adossé Jacques. Ses blessures étaient catastrophiques ; du sang frais maculait ses cuisses, son dos et son front, un morceau de verre brisé était encore planté au niveau de l’aine, son bras droit était fracturé en trois endroits et son visage déformé par d’innombrables hématomes.
Elle s’était recroquevillée là pour attendre la mort. Plus rien de bon ne lui arriverait jamais, elle en avait l’intime conviction. Tout était fini et elle s’en fichait. Seul le sable noir qui buvait son sang et l’air pur de la nuit lui paraissaient encore tolérables.
Jacques effleura doucement le sable et ramena ses genoux contre sa poitrine. Au loin, la lune orangée perçait le noir de la nuit. Seul le scintillement de son reflet sur l’eau démarquait la mer du ciel. La plage semblait revêtue d’un fin manteau de poudre d’or.
Elle avait dû se sentir si seule, pensa-t-il en relevant la tête.
Mais pourquoi était-il venu jusque là ? Il ne connaissait pas cette femme, il n’était rien pour elle, ni elle pour lui. Son travail était fini ; un policier n’avait plus rien à faire ici, il en était conscient.
Il ramassa une poignée de sable encore chaud et le serra de toutes ses forces dans son poing. Non, un policier n’avait plus rien à faire ici, mais il n’était pas là en tant que policier ; il était venu en tant qu’humain. Un humain qui, parfois, se sentait seul, lui aussi. Les yeux perdus dans ses souvenirs, il laissa le sable filer entre ses doigts.

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Dimanche : 5h00.
C’était un dimanche, le jour préféré de Lola. À tout juste cinq heures du matin, les rues étaient désertes. La neige était tombée toute la nuit et une tranquillité rare flottait dans l’air. En se préparant, Lola se réjouissait déjà du sublime spectacle auquel elle et Jacques assisteraient lorsque, après l’avoir récupéré au commissariat, ils s’arrêteraient au bord de la falaise. En rentrant à la maison à chaque fin de cycle, Jacques marquait toujours une pause à cet endroit précis, pour admirer le soleil levant. Quand il faisait beau, il allait s’asseoir sur un morceau de roche près du bord et faisait le plein d’air pur et de quiétude. Il s’arrêtait aussi par temps pluvieux, mais préférait alors regarder le paysage depuis le confort de sa banquette arrière, les jambes allongées et le dos calé contre le siège chauffant. Mais il s’était rendu au commissariat en bus hier soir, et aurait dû faire de même pour rentrer si Lola n’avait pas eu l’idée de lui faire une surprise en allant le chercher.
Elle resserra la ceinture de son manteau et attrapa son sac à dos, ainsi qu’un sachet rempli de croissants pour la brigade de Jacques. Ses longs cheveux en bataille tombaient sur ses joues, et elle dut retirer une mèche de sa bouche lorsqu’elle sortit de la maison en baillant.Fouillant dans son sac à dos, elle songea une fois de plus qu’il serait judicieux de choisir une poche pour ranger ses clés, et de ne plus en changer. Cela lui permettrait tout au moins d’éviter les railleries de son tendre époux. Elle arriva à la voiture en pestant contre une fermeture éclair qui ne voulait plus fermer, et sans avoir trouvé la clé. Dans un accès de frustration, elle laissa tomber le sac au sol et s’agenouilla, bien déterminée à ne rater ni la fin de service de Jacques, ni le lever du soleil. Elle poussa un soupir de soulagement quand sa main se referma enfin sur le porte-clés, après quoi elle s’installa au volant et se mit en route, de bonne humeur et le cœur joyeux.
Le haut du commissariat était déjà visible depuis la sortie d’autoroute. Pas une seule lumière ne brillait aux étages supérieurs, ce qui donnait un air menaçant à la grande bâtisse grisâtre. Lola pensa à un navire de guerre du dix- huitième siècle, s’approchant d’un ennemi tous feux éteints pour une attaque surprise. Ça, c’est le manque de sommeil, se dit-elle.
Elle ralentit, ravie de voir les rues enneigées aussi tranquilles qu’elle l’avait espéré.
Arrivée à destination, elle hésita ; en plus de l’emplacement réservé au personnel, le commissariat disposait d’un parking souterrain destiné aux visiteurs. Il n’était pas rare que les policiers dussent se contenter de la seconde option, par manque de place. Or Lola voyait justement une belle place libre en face de l’entrée. Elle réfléchit un instant, mais, de peur d’être verbalisée – ce qui était arrivé plusieurs fois à Jacques – elle opta pour le parking souterrain. Il lui restait un peu de temps, aussi fit-elle le tour du premier niveau, sans trop savoir pourquoi. Elle finit par se garer près de la sortie et descendit de la voiture.
Alors qu’elle se penchait sur la banquette arrière pour attraper les croissants, un bruit la fit sursauter : un policier en civil venait vers elle. Son visage lui était familier, mais elle ne réussit pas à le placer. Certainement quelqu’un qu’elle avait croisé lors de sa dernière visite au commissariat, ou d’une soirée de brigade. Elle claqua la portière et, comme il semblait hésiter, lui adressa un sourire.
— Bonjour !
Le policier lui rendit son sourire.
— Qu’est-ce que tu fais ici Lola ?
— Je viens chercher mon mari, répondit-elle, sans savoir à qui elle s’adressait mais n’en laissant rien paraître.
— Il a bien de la chance. Jacques ?
— C’est ça.
— Jacques Taiya ?
— Oui.
— Je vois.
Il était nerveux et quelque chose dans son regard dérangeait Lola, mais elle ne put en identifier la cause. Le policier se racla la gorge.
— Il est où Jacques ? Il finit bientôt non ?
— Dans une demi-heure.
— Je peux avoir un croissant ?
— Bien sûr !

Il mangea le croissant en l’observant de haut en bas, ce qui ne fit qu’accentuer le malaise de la jeune femme. Elle se fit la réflexion que si le policier n’était pas en service, il était possible qu’il ait bu un verre de trop
— Il va bien Jacques ? Il s’est fait défoncer la gueule récemment, non ?
— Plutôt bien, répondit-elle, choquée par ce choix de mots mais décidant de passer outre.
C’était il y a presque un an. Ça va beaucoup mieux maintenant !
— Tant mieux. Et du coup, il te baise bien ?
Lola resta sans voix.
— Il te donne du plaisir ou il est plutôt du genre égoïste ?
Elle tenta de partir en le contournant, mais elle était coincée entre lui, sa voiture et le mur.
— Tu t’en vas sans répondre ? Tu sais que j’ai failli faire de la taule à cause de ton connard de mec ?
— Laisse-moi passer, dit-elle avec fermeté, tout en essayant de forcer le passage.
Son cœur s’emballait à mesure qu’elle comprenait qu’il n’avait aucune intention de bouger. Elle écrasa les croissants entre ses bras sans même s’en rendre compte.
— Tu sais qu’ils m’ont encore arrêté cette nuit ? Alors que j’me mêle de mes affaires sans rien demander à
personne ?
— Laissez-moi passer !
Il avança et la força à reculer jusqu’au capot de la voiture. Elle trébucha et se releva les larmes aux yeux. Des pensées paniquées fusaient dans sa tête. Elle lançait des regards de désespoir tout autour d’elle, priant pour que son
mari apparaisse, comme par miracle. Ce fut à ce moment qu’elle comprit enfin pourquoi cet homme lui était si familier ; il ne s’agissait pas d’un policier, mais d’un des quatre hommes qui avaient bien failli tuer Jacques, un an plus tôt.
Il la jeta contre le capot, lui bloqua les jambes avec ses hanches et la poussa en arrière, tordant son dos à un angle si douloureux qu’elle ne put s’empêcher de gémir. Sa mâchoire était trop tendue pour parler correctement, mais elle réussit tout de même à le supplier une dernière fois de la laisser partir ; il l’ignora et défit la ceinture de son manteau, puis tira sur sa chemise jusqu’à ce qu’elle cède. Lola ne voyait plus rien au travers de ses larmes, mais elle sentait qu’il arrachait son soutien-gorge, la laissant exposée à ses mains qui s’empressèrent de s’emparer d’elle. Elle détourna les yeux.
Ce qui lui avait fait si peur sa vie durant était en train de se passer, là, maintenant, et elle n’avait pas pu se préparer. Contrairement à tant de défis affrontés par le passé, cette atteinte lui tombait dessus si soudainement et si brutalement qu’elle en restait paralysée et sans défense. Il ne lui avait pas laissé le temps. Elle se sentait si petite et si impuissante sous ces grosses mains moites. C’était réellement en train de se passer. Ça lui arrivait, à elle. Et elle n’avait pas eu le temps de respirer avant de tomber à l’eau.

L’homme la griffa. Elle toucha son bras de sa main libre, par simple réflexe. Il attrapa son poignet et la poussa davantage en arrière ; elle crut que sa colonne vertébrale se cassait en deux. Comme les deux mains de son agresseur étaient maintenant occupées à lui tenir les poignets, il baissa la tête et continua avec sa bouche. Alors, sa vision se troubla et elle ne ressentit plus la moindre douleur ; ni son dos tordu, ni la pression qui lui broyait les avant- bras, seulement ce visage sur sa poitrine, et la terreur qui l’empêchait de résister.
Et puis, enfin, même la peur la quitta. Elle n’était plus victime mais témoin de l’agression, un simple témoin qui ne faisait qu’observer sans esquisser le moindre geste pour aider. Elle n’avait aucun contrôle sur ce corps malmené qui n’était plus le sien. Le temps n’existait plus. Je suis morte, pensa-t-elle.
Cependant, avant que l’homme ne puisse continuer le chemin qu’il avait entamé vers le bas, des cris parvinrent aux oreilles de Lola. Des cris qui venaient de très, très loin. Loin au-delà du brouillard. Des cris qui se rapprochaient. Elle comprit que d’autres hommes couraient vers elle et ferma les yeux.
Arrivé au parking, hors d’haleine et mort de peur, Jacques descendit au sous-sol et remonta le couloir d’accès. Il courait vers la dernière porte quand celle-ci s’ouvrit sur deux collègues. Ils traînaient un homme menotté qui résistait férocement. Jacques s’arrêta net, stupéfait. Il s’agissait de Sam, l’un des quatre qui, un an plus tôt, l’avaient envoyé à l’hôpital pour de longs mois de rééducation. C’était le seul à avoir été interpellé, cette nuit-là. Depuis, il avait affaire à lui régulièrement ; vols, rixes, violences, outrages et rébellions… L’ordure avait plusieurs casquettes. Il était encore en garde à vue lors de sa prise de service, douze heures plus tôt, d’où l’incrédulité de Jacques en le voyant ici. Mais, ne pensant qu’à Lola, il ne lui prêta pas plus d’attention et continua vers la porte.
Lorsqu’il dépassa le trio, Sam tenta de le bousculer.
— Il a agressé une femme, souffla l’un des policiers tout en resserrant sa prise sur les menottes.
— Juste là, dit le deuxième en indiquant la porte d’un signe de tête.
— Je sais où t’habite connard, aboya Sam. Tout le monde sait où t’habites, toi et ta gonzesse !
Jacques réprima son envie de faire mal et se précipita dans le parking.
Plusieurs collègues étaient rassemblés à droite de la porte. Il courut vers eux.
Lola était là, assise par terre, la tête baissée. Elle tremblait et ne disait pas un mot. Un Major s’était approché et lui parlait d’une voix douce et bienveillante. Elle grelottait et tenait les pans de son manteau si fort que sa peau était blanche au niveau des articulations. Jacques se fraya un chemin parmi les policiers et tomba à genoux tout près de Lola.
— Laisse-la respirer, dit le Major en se relevant. Elle n’a pas l’air blessée mais on a appelé les SP.
Jacques ne dit rien, mais Lola avait relevé la tête. Son expression changea lorsqu’elle le vit. Son visage, qui jusqu’ici n’avait exprimé qu’un détachement inquiétant, était à présent empli d’une détresse profonde. Elle lâcha son manteau et s’avança vers Jacques. Il prit ses mains dans les siennes ; elles étaient glacées. Elle se laissa tomber contre lui et il la serra tendrement dans ses bras. C’est alors qu’il s’aperçut qu’elle ne portait rien sous le manteau. Derrière elle, il vit les lambeaux de vêtements, ainsi que les restes de croissants broyés et éparpillés au sol. Dissimulant du mieux qu’il le put la vague de rage qui menaçait de le submerger, il resserra son étreinte et déposa un baiser sur le front de sa femme.

Le jour se levait et Jacques n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Assis face à la porte coulissante donnant sur la terrasse, il faisait tourner un glaçon dans son verre de whisky.
Lola dormait à l’étage. Elle n’avait pas quitté la chambre depuis qu’ils étaient rentrés de l’hôpital, trois jours plus tôt. Elle ne souffrait pas de blessures physiques, mais Jacques savait que le supplice ne viendrait pas sous forme d’hématomes, et il se sentait totalement impuissant face aux séquelles qui hanteraient l’amour de sa vie pendant des années, voire sa vie durant. Heureusement qu’elle n’avait pas été violée, avait dit le médecin. Elle avait eu beaucoup de chance ! Jacques l’aurait frappé, celui-là.
Il alluma une cigarette sans penser à ouvrir la fenêtre et se servit un deuxième verre. Dehors, une explosion de couleurs jaillissait à l’horizon. Des nuages roses flottaient paisiblement et l’air fleurait bon l’herbe fraîche. Mais Jacques ne sentait que la fumée et l’alcool. La culpabilité rongeait son cœur. Il avait beau savoir qu’il n’y était pour rien, son côté émotionnel ne voulait rien entendre. Pourquoi avoir pris le bus ? Comment n’avait-il pas pensé que Lola, fidèle à elle-même, aurait voulu lui faire plaisir ? Il savait que le délinquant était dans les locaux, il aurait dû se douter qu’il ne resterait pas longtemps en garde à vue ; il aurait pu éviter le drame. Mais il se sentait aussi coupable de se sentir coupable. Comme si le monde tournait autour de lui !
Lola dormait-elle vraiment, ou fixait-elle le plafond, en proie à une douleur que l’on ne pouvait pas imaginer sans l’avoir vécue ? Jacques soupira longuement et bascula la tête en arrière. Comment l’aider, maintenant ? Pouvait-il seulement comprendre, lui, en tant qu’homme ?
Il jeta un coup d’œil vers le comptoir de la cuisine. Le petit déjeuner qu’il avait passé les dernières heures de la nuit à préparer attendait, encore fumant. Jacques savait que ni Lola, ni lui-même n’y toucherait, mais il avait eu besoin de faire quelque chose.
Son uniforme était toujours en boule là où il l’avait laissé, au pied du panier à linge déjà plein. À ce moment, il haïssait cet uniforme. Il le haïssait de toutes ses forces, de même que son travail. À quoi bon vouloir ouvrir ses bras à une victime, à quoi bon vouloir apporter sa pierre à l’édifice de la justice, si ceux que l’on aime devaient en payer le prix ? Jacques comprenait maintenant que la détresse d’un être cher brûlait plus fort que toutes les souffrances du tourment personnel.
Lola ne dormait pas. Clouée au lit, elle regardait le soleil se lever par l’interstice des volets mal fermés. Se lever pour les ouvrir complètement était au-dessus de ses forces. Les yeux plissés, elle assistait à une infime portion du spectacle qu’elle avait tant voulu voir, trois jours plus tôt.
Dans un film, elle se serait réveillée en hurlant après un cauchemar, en sueur et terrifiée par un flashback, et elle aurait pleuré dans les bras de son époux, qui aurait réussi à trouver les mots justes pour la réconforter. Hélas, elle n’était pas dans un film ; elle ne ressentait rien, ne dormait pas et était incapable de pleurer. Elle habitait un néant total, ponctué seulement de brefs moments tantôt d’optimisme, tantôt d’idées noires.
Jacques avait tout essayé pour apaiser son malheur, mais tous deux étaient conscients que rien ne pouvait chasser ce vide, rien d’autre que le temps. Il s’en voulait terriblement, Lola le savait. Elle savait aussi que, tout comme lui ne pouvait pas l’aider, elle ne pouvait rien contre la culpabilité qui lui tenaillait le cœur. Mais jamais il ne lui en parlerait ; son mari excellait dans l’art de l’abnégation.
Elle soupira et se rallongea sur le dos. C’est alors qu’elle entendit grincer les marches du vieil escalier. Jacques apparut dans l’entrebâillement de la porte. Il tenait deux tasses de café, mais n’osait pas entrer dans sa propre chambre, de peur de la déranger. Lola lui sourit.
Après avoir posé les tasses, il se glissa sous la couverture et Lola se blottit contre lui.
— Je suis là, murmura-t-il. Je suis là, maintenant.
Il allait continuer, mais elle le fit taire en posant son index sur ses lèvres.
— C’est tout ce qui compte.
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Mardi : 4h20.
— Police secours.
— Bonsoir monsieur, je… Je sais pas, je sais plus comment faire, j’ai fait du mal à mes enfants, si vous saviez…
— Madame, doucement, prenez votre temps. Qu’est-ce qu’il se passe ?
— C’est trop tard. J’ai tout gâché.
— Vos enfants sont blessés ?
— Oh, oui, et c’est tout de ma faute.
— Vous êtes à quelle adresse ?
— C’est pas important, si vous saviez…
— Vos enfants sont avec vous ?
— Non c’est leur père qui les a pris, et c’est normal, je suis mauvaise. Mauvaise ! Horrible ! J’ai tout gâché.
— Il les a récupérés ce soir ?
— C’était il y a longtemps. J’ai plus le droit de les voir maintenant. Ils vont grandir sans leur mère, mais c’est mieux pour eux.
— D’accord, alors ils sont en sécurité ?
— Oui, oui, loin de moi. J’ai fait du mal à mon mari aussi vous savez ?
— Vous voulez m’en parler ?
— Vous avez mieux à faire, je vous dérange pour rien. Je suis désolée d’avoir appelé.
Max eut un mauvais pressentiment. Quelque chose dans la voix de cette femme, son ton résigné… Bien que de
nombreux appels fussent en attente, il choisit de ne pas raccrocher.
— Vous ne me dérangez pas du tout madame, je suis là pour ça. En plus c’est une nuit super calme, on a tout le temps pour discuter.
La femme fondit en larmes, mais Max entendait qu’elle luttait pour reprendre le contrôle. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle n’y parvienne et, lorsqu’elle parla à nouveau, ce fut d’une voix hésitante et saccadée.
— Vous êtes très gentil, mais… je sais que vous dites ça parce que les appels sont enregistrés.
— Je ne dis jamais ce que je ne pense pas vraiment. Est-ce que vous voulez parler à quelqu’un en personne ? En face à face ? Je peux vous envoyer de l’aide si vous me donnez votre adresse.
— Non, je détruis tout ce que je touche. Je veux voir personne. Personne !
— Pourtant ça vous ferait peut-être du bien de parler. C’est difficile de porter ce poids toute seule.
— Vous ne pouvez pas comprendre.
— Si, très bien.
— C’est gentil de le dire.
— Je le dis parce que c’est vrai. Et pour moi, ça m’a beaucoup aidé d’en parler.
— Mais vous n’êtes pas comme moi, vous, ça s’entend. Vous êtes gentil. Moi, je gâche tout, je fais du mal à tout le monde. Je pense que je préfère mourir, ce sera mieux pour tout le monde.
Max ferma les yeux. À partir de maintenant, chaque parole comptait.
— Mais il n’y a pas d’urgence madame, on peut discuter avant. Je ne donne jamais mon nom d’habitude, mais je sens que je peux vous faire confiance. Je m’appelle Maxime, et vous ?
— Nour.
Le policier envoya sa fiche d’intervention à la salle radio : « possible tentative suicide, requérante ne donne pas d’adresse, recherche en cours. tjr en ligne. »
— Vous savez que je n’ai même pas le droit de voir mes enfants ?
— Comment ça se fait ?
— Parce que… je les ai fait souffrir, tellement souffrir, et je suis égoïste, et méchante.
— Pourquoi vous dites ça ?
— J’ai assez gâché votre temps. Je suis dans la cuisine alors j’ai déjà un couteau, ça serait mieux.
— Vous êtes toute seule dans l’appartement ?
— Oui. Toute seule dans la maison.
Max ajouta « couteau » et « maison » à la fiche qu’il venait d’envoyer.
— Vous avez le couteau avec vous ?
— Il est sur la table, mais oui, je l’ai. Il est là.
La jambe de Max tremblait furieusement et il faillit casser son stylo. Que dire ?
— Vous savez Nour, si vous voulez en finir, c’est votre droit. Je ne peux pas vous en empêcher.
Le Brigadier à sa droite s’étouffa sur son sandwich et le dévisagea comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête.
— Mais, continua Max, si vous raccrochez maintenant, je passerai le reste de ma vie à me demander pourquoi je n’ai pas réussi à vous aider.
Il tentait désespérément de se remémorer les mots qu’employait sa Cheffe, Charline, dans ce genre de situation.
— On peut parler un peu, et vous déciderez après ?
— J’ai tout foutu en l’air ! Avant j’étais avec mon mari, et mes enfants, mais je pouvais jamais dormir. Jamais sans boire. Et… et merde !
— Moi aussi je bois pour dormir parfois.
— Vous… Quoi ?
— Sinon j’ai toutes ces pensées qui tournent dans ma tête… Alors qu’avec l’alcool, ça ralentit.
— Oui c’est vrai, moi aussi.
— Ça fait longtemps pour vous ? Moi c’est depuis plusieurs années.
— Moi aussi. Mais mon mari…
— Il n’aimait pas ça ?
Nour lui ouvrit son cœur en pleurant. Max ne comprenait qu’un mot sur deux et, bien qu’il compatisse de tout son être avec Nour, autre chose le préoccupait. Il n’avait qu’un prénom ; comment lui soutirer une adresse ?
— Nour, excusez-moi de vous interrompre, mais ma supérieure veut absolument que je note votre adresse, pour nos archives. Vous voulez bien me la donner ?
Nour hésita un long moment.
— Vous me promettez que vous ne viendrez pas ? Je ne veux pas parler à quelqu’un d’autre, les autres comprennent rien. Je préfère vous parler à vous.
— C’est promis.
Elle donna enfin son adresse ; une maison aux abords d’une des plus grandes villes du département. Max mit son
casque audio et se leva d’un bond. Il s’élança vers la salle radio, tomba à genoux près du Gardien qui gérait les équipages de la ville indiquée, et écrivit l’adresse sur une feuille qui traînait. Le Gardien se pencha sur le micro de sa radio.
— PS Bravo de TN.
Gaëlle attrapa la radio posée sur le tableau de bord.
— Parlez.
— Rendez-vous au 10 Place de la Liberté. Possible tentative de suicide. Une femme seule dans une maison. Elle dit avoir un couteau sur elle. On la garde en ligne.
— Reçu TN.
Jacques freina brutalement et effectua un demi-tour qui fit crisser les pneus.
— Place de la Liberté, on est loin…
— Pas le choix, la Alpha est toujours à l’hôpital pour la réquisition de tout à l’heure.
— Passe par l’autoroute.
Gaëlle actionna les gyrophares et, sirènes hurlantes, la Bravo vola le long du bord de mer.
— Dos-d’âne !
Jacques ralentit juste assez pour éviter l’accident. L’atterrissage fit gémir Gaëlle. Trop d’années, trop de dos-d’âne ; son dos fragilisé la faisait souffrir à en hurler. Elle poussa sur ses jambes afin de se décoller du siège et s’épargner un peu de douleur.
Ils grillèrent tous les feux de l’avenue. Jacques négocia un virage serré, franchit un rond-point à contresens, bondit d’une rue à l’autre pour finalement se jeter à l’assaut de l’avenue principale. L’expérience est impuissante face à la peur viscérale ressentie par chacun dès lors que sa vie est en jeu ; l’adrénaline coulait à flot.
Ils déboulèrent enfin sur l’autoroute.
Max faisait les cent pas dans la salle de radio. Nour lui parlait de ses problèmes de santé, en proie à d’intenses spasmes suivis de longs intervalles où les gémissements succédaient aux pleurs. Et puis, d’un coup, le silence. Max s’immobilisa.
— Nour ?
— Je vais y aller, j’en peux plus. Je suis trop fatiguée, je vous laisse. Vous promettez que vous ne venez pas ?
— Oui c’est promis, mais attendez un peu, juste un instant.
— J’ai pris le couteau, j’en peux plus ! J’en ai marre !
— Attendez, je voulais vous raconter quelque chose.
— Quoi ?
Max se lança dans une anecdote maladroite et entièrement fictive.
Jacques et Gaëlle, selon les instructions du CIC, s’étaient garés à quelque distance de la maison.
Attiré par le bleu des gyrophares, le nez écrasé sur la vitre d’une lucarne, un voisin curieux les regardait courir.
— Par là. C’est allumé là-bas, chuchota Gaëlle lorsqu’ils furent devant la maison.
Jacques la suivit et ils se glissèrent dans l’ombre d’un bosquet longeant la façade latérale, en direction de l’unique fenêtre illuminée. Là, Jacques risqua un œil à l’intérieur. Il se retourna vers Gaëlle, blême.
— On y va, vite. Je vais chercher le bélier, appelle le 15.
Il revint sur ses pas et détala vers la voiture.
Nour ne contenait plus ses sanglots. En dépit de tous les efforts de Max, elle ne l’écoutait plus. Le policier tenait son casque serré contre son oreille. Les mains moites et la gorge nouée, il piochait au hasard dans les tréfonds de ses souvenirs, désespérant de trouver quelque chose qui puisse retenir l’attention de Nour.
— Nour, restez encore un peu, moi aussi j’ai besoin de parler, donnez-moi encore un peu de votre temps !
— Ça y est, je l’ai fait. Je me suis coupée, mais pas assez.
— Écoutez-moi-
— Je vais plus profond.
Max était à présent lui aussi au bord des larmes. Puisse cet échange n’être qu’un appel à l’aide d’une femme trop alcoolisée ! Peut-être n’y avait-il même pas de couteau ? C’était possible, et même probable, non ? Le policier lançait des regards de détresse aux quelques collègues qui s’étaient rassemblés autour de lui. Mais lui seul entendait Nour ; personne ne pouvait lui venir en aide. Il se figea lorsqu’un choc sourd lui parvint.
— Nour ? Vous êtes là ? Nour ?
Un hurlement le fit frissonner. Un éclat de verre, de nouveaux chocs, le grincement d’un meuble contre du carrelage. Et soudain, une voix masculine, essoufflée mais familière.
— TN ?
Max ouvrit grand les yeux, comme s’il pouvait enfin voir ce qui se passait à l’autre bout du fil.
— Oui je suis là !
— C’est bon, on la tient. Elle s’est entaillé les poignets et perd beaucoup de sang, mais ça devrait aller. On attend le SAMU.
— C’est noté Jacques, merci.
Avant que Jacques ne raccroche, Max entendit Nour une dernière fois. Elle pleurait de rage.
— Vous aviez promis ! Vous m’avez trahie !
Il retira son casque et se massa les tempes.
Alors qu’il se dirigeait vers son poste, sa Cheffe attira son attention d’un signe de tête.
— Bon boulot, Max. Continue comme ça.
Les compliments étaient rares dans la brigade, aussi Max sortit fumer une cigarette le sourire aux lèvres.
Mais de retour chez lui, lorsqu’il ferma les yeux, ce ne fut pas l’approbation de sa hiérarchie qui fit écho dans sa tête, mais le désespoir de Nour.
« Vous m’avez trahie. »

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Vendredi : 4h00.
— Police secours bonsoir.
— Bonsoir monsieur, j’ai besoin d’aide, vite.
— Vous êtes à quelle adresse ?
— 15 rue Pasteur.
— Noté. Qu’est-ce qu’il vous arrive ?
— Ma fille et moi, on est menacées de mort.
— Par qui ?
— Par son copain et un ami.
— D’accord, vous avez pu vous mettre en sécurité ?
— Mais non ! Sinon on n’appellerait pas !
— Ils sont avec vous alors ? Essayez de vous calmer un peu et expliquez-moi.
— Me calmer ? Non ils sont pas encore là, ils arrivent.
— D’où vient le danger actuellement ?
— Mais d’eux !
— Vous leur avez parlé ?
— Moi non, ma fille oui. C’est son copain, enfin, son ex-copain j’imagine. J’espère qu’elle aura retenu la leçon cette fois. Vous savez, je lui ai dit plusieurs fois.
— Madame, où sont les deux qui vous menacent ?
— Ils arrivent.
— Vous ne savez pas où ils sont précisément ?
— Mais si ! Ils sont en route pour ici, et on est deux femmes toutes seules !
— Comment vous savez qu’ils arrivent ?
— Le copain, enfin, l’ex-copain, a envoyé un message à ma fille. Il a dit : ça va mal finir, tu vas voir.
— Les menaces c’est quoi ?
— Bah c’est ça. C’est pas assez ?
— Donc si j’ai bien compris, votre fille s’est embrouillée avec son copain, il a dit que ça allait mal finir. Vous êtes chez vous ?
— Oui.
— Vous êtes chez vous, et vous pensez qu’il arrive avec un ami.
— Voilà ! Et on a besoin d’aide.
— Et les menaces de mort ?
— C’est assez clair non ?
— Ok, alors s’il vient, si vous le voyez ou entendez, n’ouvrez surtout pas et rappelez-nous. Demain vous pouvez venir au commissariat pour déposer plainte contre lui, d’accord ?
— Mais vous venez pas ?
— Il n’a rien fait d’illégal pour l’instant, il ne vous a pas directement menacée. On sait pas s’il vient, ni où il est.
— Pour l’instant ? Alors on doit attendre de se faire tuer pour avoir de l’aide ?
— Non, bien sûr que non. Mais en l’état actuel on ne peut rien faire. Comme je disais, il n’a rien fait d’illégal.
— Vous pouvez pas au moins aller chez lui et lui dire de nous laisser tranquilles ? Je sais où il habite.
— Vous êtes sur une ligne d’urgence, madame.
— Mais vous pouvez envoyer la police pour les attendre ici alors, non ?
— On peut pas mobiliser un équipage pour une durée indéterminée dans l’éventualité où le copain de votre fille viendrait chez vous. Je suis désolé mais c’est impossible. Rappelez-nous si vous le voyez et on enverra un équipage. Et demain vous pouvez vous rendre au commissariat et…
— Mais on veut pas déposer plainte, on veut juste que vous lui disiez de nous laisser tranquilles. On voudrait qu’il l’entende de vous.
— Je comprends votre angoisse, vraiment, mais rappelez si il vient et on sera là. Je répète qu’il n’a rien fait d’illégal et ne vous a pas directement menacée.
— Ok donc il faut être en train de se faire trucider pour avoir un peu d’aide. Trop forte la police ! Bravo ! Vous êtes stagiaire ?
— Madame-
— Non mais après vous vous demandez pourquoi personne vous aime ! Faites votre boulot !
— Je vais devoir raccrocher, j’ai des appels en attente.
— Eh bah j’espère qu’ils sont en train de mourir, eux. Peut-être que vous les aiderez. C’est hallucinant un truc comme ça. On paye votre salaire, et vous êtes même pas capables d’aider quand on a besoin !
— Rappelez si vous voyez le copain.
— Je pourrai pas parce que je serai morte. Vous êtes supposés servir ceux qui vous payent mais vous préférez rien branler, comme toujours. Franchement, bravo, trop forts. C’est un truc de dingue. Vous savez quoi ? Suicidez-vous à la fin !
— Bonne soirée madame.
— Connard. Fils de…
Max raccrocha et prit le prochain appel.
— Police secours bonsoir.
— Bonsoir. J’ai claqué la porte de chez moi, mais j’ai oublié les clefs et je suis enfermé dehors.

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Jeudi : 1h30.
Les morceaux épars de la tasse noire jonchaient la table du jardin. Claire se demanda si elle n’y était pas allée un peu fort en la brisant, tant certains bouts étaient petits. Néanmoins, elle était prête à relever le défi. Une vague de calme l’envahit dès qu’elle s’empara du premier morceau, comme si une petite flamme venait de s’allumer au fond de ses entrailles, réchauffant son esprit troublé. Elle avait toujours trouvé le kintsugi apaisant.
Elle avait déjà préparé la laque dorée et s’était confortablement installée sous le gros pin surplombant son jardin, une tasse de café chaud à portée de main. Le morceau de céramique était doux entre ses doigts. Doux comme l’avait été l’épaule de la jeune femme, la nuit dernière. Elle inspira profondément.
Aux alentours d’une heure du matin, son équipage avait été envoyé sur un différend conjugal. Sur place, ils avaient vite compris qu’il ne s’agissait pas tant d’un différend que de violences non-réciproques envers la femme.
— Encore une fois, souffla Claire entre ses dents.
Elle étala un peu d’or et colla les deux premiers morceaux, repoussant d’un mouvement de tête une mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage.
La victime des violences s’appelait Mila. Elle n’avait que vingt-quatre ans. Jacques et Jean-Marc avaient emmené le mari à l’autre bout de l’appartement pour entendre sa version des faits. Claire était restée dans la chambre avec la jeune femme. Dieu merci, il n’y avait pas d’enfants.
— Vous voulez me raconter ? avait demandé Claire.
Mila ne répondit pas. Elle fixait la porte en tripotant un pli de sa jupe. Claire, ne voulant pas la brusquer, ne dit plus rien. Peut-être que sa simple présence aurait quelque chose de réconfortant ? Probablement pas, mais elle ne savait que faire d’autre. Un long moment passa, et puis, enfin, Mila parla.
— Je suis maladroite et..
— Non ! s’écria Claire sur un ton sec qu’elle regretta aussitôt. Vous n’êtes pas maladroite.
Elle s’empressa d’ajouter :
— Vous n’avez pas besoin de vous justifier, ni de le défendre. Rien de tout ça n’est de votre faute.
Mila hocha la tête sans répondre. Claire s’en voulait amèrement de s’être emportée si vite, mais elle avait entendu l’excuse de la maladresse tant de fois que sa réaction avait été viscérale. Elle tenta autre chose :
— Vous savez, je suis soumise au secret professionnel, comme un psychologue, ou un médecin. Vous pouvez me parler sans crainte. Je ne dirai rien sans votre autorisation.
Mila la dévisagea un instant, ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa et baissa les yeux. Claire ne s’attendait pas à une crise d’angoisse, ni à un flot de paroles entrecoupé de sanglots désespérés ; c’était rarement le cas dans ce genre de situation. Parfois, elles défendaient leurs conjoints corps et âme, se retournant contre les policiers comme si leur vie en dépendait – et n’était-ce pas le cas ? – mais, pour la plupart, les victimes de violences conjugales restaient stoïques, quoique timides. Claire savait d’expérience qu’il ne s’agissait pas d’un simple masque d’impassibilité destiné à cacher leurs véritables pensées, mais que, souvent, elles ne ressentaient réellement rien. Elle supposait que le cerveau se protégeait du déluge d’émotions qui l’assaillait en les bloquant toutes. Cependant, elle aurait aimé pouvoir entamer une conversation.
Alors qu’elle commençait à croire qu’elle n’y arriverait pas, Mila, toujours assise sur le lit, lui tourna le dos. Claire releva immédiatement la tête. Avec d’infinies précautions, Mila ôta son débardeur et le tint en boule contre sa poitrine. Ce fut au tour de Claire d’ouvrir la bouche sans prononcer un mot. Une masse lui tomba sur le ventre ; le dos de la jeune femme n’était qu’une énorme ecchymose, allant du rouge violacé à un jaune verdâtre, selon l’âge de la blessure. Mila releva ses longs cheveux pour dévoiler son cou, meurtri lui aussi. Seule son épaule droite semblait saine, indemne.
Claire se passa une main dans les cheveux. Que faire ? Elle mourrait d’envie de lui demander de déposer plainte, mais cela semblait si futile sur le moment qu’elle n’osa pas. Pourtant, elle devait bien réagir d’une manière ou d’une autre. Elle attendit encore, priant que Mila lui ouvre son cœur, mais il était évident qu’elle n’en ferait rien. Aussi, elle décida de suivre son instinct : elle posa sa main sur l’épaule de la jeune femme. Celle-ci tressaillit à ce contact, et, lors d’un bref instant, Claire crut qu’elle allait bondir. Mais elle ne bougea pas, se contentant de respirer plus fort.
— Vous voulez qu’on l’emmène ? demanda-t-elle, tout doucement, sans retirer sa main. Je peux prendre votre plainte moi-même, si vous le voulez.
— Pour quoi faire ? répondit Mila dans un murmure à peine audible. Il ressortira demain, et il continuera. Mais ça sera pire.
Claire s’attendait à cette réponse. Elle l’entendait presque tous les jours. Sachant que les victimes avaient raison, elle n’avait pas de solution à leur apporter, et son cœur se déchirait un peu plus chaque fois qu’elle devait faire face à cette impuissance.
Elle exerça une légère pression sur l’épaule de Mila, qui, lentement, très lentement, lâcha son débardeur pour poser sa propre main sur celle de Claire.
La tasse était de nouveau entière. Claire la plaça délicatement au centre de la table et la contempla longuement. Les cicatrices d’or scintillaient sous les derniers rayons du soleil, et la tasse semblait plus belle encore qu’elle ne l’avait été avant d’être brisée. Elle ferma les yeux. Voilà au moins des plaies qu’elle pouvait panser.

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Vendredi : 21:40.
— Là, à droite !
— Quoi ? demanda Jacques. Sylvère lui adressa un clin d’œil.
— Les deux Arabes.
— Et ?
Une étincelle brillait dans les yeux du Gardien ; Jacques se fit la réflexion qu’il ressemblait à une fouine qui vient de flairer un lapin.
— On contrôle ?
— Pourquoi ?
— Ils sont pas nets. Jacques se tourna vers les individus en question. Un homme mince et une jeune femme voilée s’affairaient près d’un fourgon garé face à une entrée d’immeuble. L’homme portait un carton avec beaucoup de difficulté. Il le cala contre le mur, évitant au dernier moment de le renverser, puis inspira un grand coup et réussit tant bien que mal à le poser dans le fourgon. Suite à quoi il se tourna vers la femme en bandant ses muscles de façon exagérée, ce qui la fit éclater de rire. Jacques les perdit de vue.
— T’inquiète, je fais demi-tour, dit Sylvère.
— Un couple qui déménage, il est où le problème ?
— Y’a toujours quelque chose à trouver avec eux. Jacques ne répondit pas.
— Je vais me garer là, continua Sylvère. On va pouvoir surveiller un peu avant d’y aller. Ça coûte rien d’essayer, non ? Au pire on leur colle un stationnement.
— On rentre au commissariat.
— Quoi ?
— Rentre.
— Mais, pas de contrôle alors ? On a deux bougnoules sous le nez et on passe sans même s’arrêter ?
— Commissariat, vite.
Ils rentrèrent en silence. Une fois au poste, Sylvère jeta son gilet sur une chaise et disparut sans un mot dans le couloir. Gaëlle, surprise par ce mouvement d’humeur, interrogea Jacques du regard.
— Il va falloir qu’il dégage de la brigade celui-là, dit-il.
— Tiens tiens, qu’est-ce que ça veut dire, ça ?
— Je sais, tu avais raison.
— On se connaît depuis combien de temps ? Tu devrais savoir que j’ai toujours raison !
Jacques haussa les épaules en feuilletant son carnet.
— L’ambiance est pourrie depuis qu’il est là, continua Gaëlle, un ton plus bas.
La dernière fois que j’ai tourné avec lui personne n’a parlé de la nuit. Douze heures de silence lourd, c’est long. C’est même très long. Tu imagines une brigade entière de mecs comme ça ? Ça existe, j’en ai déjà fait les frais avant d’arriver ici.
— L’enfer.
— Et tu sais combien de verbalisations il a pour le mois ?
— Beaucoup, je sais.
— Plus que la brigade entière en deux mois ! Et principalement des stationnements. Après on se demande pourquoi les gens nous détestent…
Sylvère surgit de nulle part, attrapa son gilet aussi rageusement qu’il l’avait posé, et ressortit du poste, toujours sans un mot. Jacques et Gaëlle le regardèrent s’éloigner une deuxième fois dans le couloir, vers la salle de repos.
— C’est quoi qui a provoqué ça ?
— On n’a pas contrôlé des Arabes.
— Quoi ?! Et pourquoi donc ? C’est la première mission de la Police !
— Je veux bien être patient pour le manque d’expérience, je peux même faire abstraction du manque de matière grise, mais les connards comme ça, non. Gaëlle applaudit. Jacques, son carnet ouvert sur le numéro du Commandant, porta son téléphone à son oreille.
— Major Taiya, vous savez quelle heure il est ? beugla celui-ci, d’une voix éraillée par le sommeil.
— Débarrassez-moi de ce connard ou vous n’avez plus de brigade de nuit. Le commandant raccrocha.
— Il va le faire. Au même moment, Sylvère, qui semblait s’être calmé, fit de nouveau irruption dans le poste.
— Bon, on ressort ou quoi ? Jacques lui jeta un torchon qui traînait.
— Va laver la voiture.

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Jeudi : 22h00.
— Police secours bonsoir.
— Oui bonsoir, j’entends une dispute chez mes voisins.
— D’accord. Qu’est-ce que vous entendez précisément ? Des cris ? Des coups ? Appels au secours ?
— Pas d’appels au secours non, mais ils crient très fort.
— Donc c’est une dispute verbale ?
— Oui. Mais il y a aussi des choses qui cassent.
— Des choses ?
— Oui, de la casse, et des coups comme des choses qui tombent. Des gros BOUM. Et des cris, et puis après PAF et BIM.
— Avec respect, monsieur, si vous pouviez être juste un poil plus précis ça m’arrangerait bien.
— C’est une dispute.
— Corporelle, donc ?
— Oh oui, aucun doute je pense.
— À quelle adresse ?
— 15 rue Pasteur. Le code pour rentrer c’est 1722X.
— OK, c’est noté. On va aller voir.
— Merci bien. Par contre, surtout ne leur dites pas que c’est moi qui vous appelle, hein ? Je ne veux pas d’histoires, moi !
— Naturellement.
Au-delà du portail de fer forgé se dressait une luxueuse résidence, haute de trois étages et séparée en deux ailes. Au centre, une tour de verre abritait un escalier en colimaçon, et de nombreuses appliques murales de papier japonais illuminaient les parties communes, apportant ainsi un aspect chaleureux à la bâtisse autrement sobre et moderne. Jacques entra le code et regagna la voiture tandis que les vantaux pivotaient.
— Ils ont dit au dernier étage, c’est ça ? Laurent vérifia son carnet.
— C’est ça, au quatrième.
— Il n’y a pas de quatrième.
— On s’en va alors ?
— Non, on va chercher les gros BOUM du CIC. Claire, qui conduisait, soupira.
— Juste parce que vous rigolez on va tomber sur un différend violent. En plus vous êtes des putains de chats noirs tous les deux. Fermez vos gueules. Jacques prit un air outré.
— C’est comme ça que tu parles à ton supérieur hiérarchique ?
— Même pas une semaine qu’il est passé Chef celui-là, et il a déjà les chevilles qui enflent. Elle se pencha pour
arracher le galon tout neuf de Jacques, mais ce dernier en sortit un deuxième de sa poche et le colla à son polo, sans broncher. Claire ne put s’empêcher de sourire.
— Tu sers à rien Jacques.
Ils laissèrent la voiture devant la tour de verre et s’approchèrent de l’entrée.
— On se fera pas caillasser ici, c’est déjà ça, dit Laurent. Claire grogna.
— Je te jure que si on tombe sur un meurtre et qu’on se prend une chaise sur la voiture comme la semaine dernière, je te noie dans la fontaine.
Ils composèrent le code une deuxième fois et pénétrèrent dans la résidence. Le grincement des rangers sur le parquet vernis rappela à Jacques le malaise qui l’oppressait toujours dans les musées ; ce sentiment de n’être qu’un nuisible lourd et gauche, perdu dans un monde tout de délicatesse et de beauté au sein duquel il n’avait pas sa place. Ils gravirent les marches raides de l’escalier et s’immobilisèrent au dernier étage, à l’affût d’éventuels cris pouvant les orienter vers le bon appartement. Rien.
— On frappe au hasard ou on fait un contre-appel ?
— Il est presque deux heures du mat, remarqua Jacques. Demande un contre-appel au CIC. Laurent portait la radio à sa bouche lorsqu’un bruit retint leur attention ; quelqu’un tirait une chaise, quelque part.
— Ça vient d’où ?
— De celui-là, je crois. Jacques frappa à la porte, plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Ils attendirent, légèrement décalés sur la gauche, mais n’entendirent plus rien.
— Ils me saoulent les gens à appeler et disparaître !
— Vous avez vu de la lumière dehors ? demanda Laurent.
— Non. Claire frappa à son tour, sans plus de résultats.
— Une résidence comme ça, il y a peut-être un concierge ou un agent de sécurité, non ?
Soudain, une clé tourna dans la serrure de la porte adjacente. Ils se retournèrent. Jacques agrippa le haut de son gilet tactique, par réflexe. Cette position peu élégante horripilait la hiérarchie, mais, étant donné qu’il était plus facile de parer un coup avec les mains déjà levées, il n’en avait cure. Une minute passa. De toute évidence, la serrure posait des difficultés à quiconque venait à leur rencontre. Enfin, la poignée tourna, et la porte s’entrebâilla sur une petite fille. Les trois policiers restèrent bouche bée ; elle était entièrement nue. Il n’était certes pas rare que des enfants peu pudiques se présentent ainsi à eux, lorsque leurs parents étaient distraits, mais il s’agissait toujours d’enfants en très bas âge. Elle n’était pas loin de dix ans, peut-être huit ou neuf. Claire s’approcha.
— Bonjour ! On est des policiers, est-ce que tes parents sont là ?
La petite croisa les bras et se frictionna les épaules, sans répondre.
— Tout va bien, ne t’inquiète pas. C’est juste pour leur poser quelques questions. Une dame nous a appelés et on vient pour l’aider. L’enfant tenta de refermer la porte, mais Jacques avait discrètement avancé son pied pour l’en empêcher. S’en apercevant, Claire l’interrogea du regard. Il ne dit rien et ne parut même pas la voir ; les sourcils froncés, il scrutait la petite. Cette dernière jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Vous êtes des policiers pour de vrai ?
— Vrai de vrai. Tout va bien ? Tu es toute seule ici ?
Elle regarda de nouveau en arrière, puis observa les policiers, en s’attardant sur leurs armes. Sans un bruit, elle se faufila hors de l’appartement, se colla dos au mur, et croisa les mains pour cacher son ventre. Dans la lumière du hall, elle leur apparaissait frissonnante et épuisée.
Deux sofas blancs faisaient face à une baie vitrée. Un escalier flottant donnait sur un étage supérieur. À droite, une cuisine éclairée par trois lampes suspendues ainsi que quelques bougies sur un comptoir de marbre noir. Chose incongrue au milieu de ce décor : un vieux seau de maçon, laissé près d’une poubelle automatique.
— Bizarre non ? chuchota Laurent.
Mais le Chef resta aussi muet que la fillette. Pour se donner une contenance et masquer sa frustration, Laurent se mit à la recherche de vêtements ou de quelque chose qui aurait pu servir de couverture. Il ne trouva rien et, comme Jacques ne semblait pas disposé à prendre de décision, il revint sur ses pas pour retrouver Claire. Elle avait donné à la petite le t-shirt qu’elle portait sous son polo, et cette dernière était à présent assise contre le mur, le vêtement tiré sur ses genoux. Elle ne parlait toujours pas et son visage était blême.
— Alors ? demanda Laurent. Claire haussa les épaules.
— Retourne avec Jacques. On est bien ici, entre filles. Pas besoin de toi ! Pas vrai Emma ? Emma appuya sa tête contre l’épaule de la policière.
— Il est bizarre Jacques, continua Laurent. Il ne dit plus rien.
— Retournes-y. On ne se sépare pas pendant une inter comme ça.
— OK. Il n’y a personne alors je ne comprends pas vraiment ce qu’on est supposé faire, mais j’y vais. Au fait, tu as entendu quelque chose pour le différend conjugal ?
— Rien du tout. On verra ça après. Vas-y, s’il te plaît. Laurent obéit. Jacques se tenait à présent en bas des escaliers
flottants, la tête levée vers l’étage, et ne prêta pas attention à son collègue qui revenait. Il nota cependant que ce dernier passait devant les sofas sans remarquer ni les deux cartables calés entre les coussins, ni les deux paires de baskets pailletées sous la table basse. Laurent, quant à lui, reconnaissait à peine Jacques. Le Chef ne ressemblait plus à un policier en quête de vérité ; il avait tout d’un prédateur aux aguets. Son but n’était pas d’élucider le mystère qu’était cette étrange intervention, non, il chassait. Il traquait une proie. Mais quelle proie ? Laurent était à présent certain que l’appartement était vide. Les parents avaient laissé leur fille au lit, et eux l’avaient réveillée en frappant à la porte, d’où sa nudité, son air hagard et ses gestes désorientés. La pauvre avait sûrement été effrayée de trouver des policiers à sa porte, et n’avait pas osé parler. C’était là l’explication la plus logique. Jacques chassait un fantôme, mais pourquoi ? Pourquoi tout compliquer ? Lui qui était d’ordinaire pragmatique et terre à terre… Ils s’engagèrent dans l’escalier et se retrouvèrent dans une chambre, tout aussi propre que le reste du logement. Le lit était fait, un pyjama plié attendait sur la couette, un réveil affichait deux heures du matin. Ils continuèrent. La chambre donnait sur un couloir éclairé par de jolies lucarnes ouvertes sur l’étage inférieur. Jacques s’immobilisa subitement ; Laurent faillit lui rentrer dedans.
— Quoi ?
Pas de réponse, encore une fois. Laurent marmonna une injure qu’il regretta aussitôt. Heureusement, le Chef ne semblait pas l’avoir entendu.
Et c’était vrai ; Jacques n’entendait plus que son propre cœur qui frappait contre ses côtes et dont l’écho retentissait dans son âme tout entière. Il suffoquait, en proie à une bouffée de chaleur telle qu’il n’en avait jamais connue. Son uniforme comprimait son torse tel un boa resserrant peu à peu son étreinte à chaque expiration. Tout en lui le poussait à fuir. Fuir cette fine ligne de lumière sous la porte, au fond du couloir, droit devant. Mais c’était impossible, il en était conscient. Pas le choix, ils devaient aller voir. Mobilisant toute sa force, il fit un pas en avant. Et puis un autre. Laurent le suivait sans comprendre. Il chuchotait des choses que Jacques ne comprenait pas, et qui ne l’intéressaient pas. L’appartement semblait désert. Sur la gauche, un salon minimaliste décoré d’une fontaine murale, une table de bois massif, et un poêle à bois où quelques braises achevaient de se consumer. Enfin, il s’arrêta devant la porte et y colla son oreille. Il ferma les yeux et écouta. Il écouta d’abord le silence, puis le clapotis de l’eau, les gouttes qui tombaient du robinet, les glissements de peau contre le carrelage. Les murmures doucereux d’un homme. Le souffle de deux corps. Des larmes coulaient sur ses joues. Une latte de parquet grinça sous le poids de Laurent. Tout de suite après, un choc violent contre la porte fit reculer les deux policiers. — Bordel de merde ! rugit une voix masculine. Combien de fois je t’ai dit d’attendre ? Laisse ta sœur tranquille et pisse dans le seau si t’as besoin ! Jacques, les yeux rivés sur le visage de Laurent, vit qu’il venait de comprendre ce que lui avait pressenti depuis le début, dès le moment où la petite fille avait ouvert la porte. Foudroyé par une réalité à laquelle il avait certainement pensé sans y croire, les traits du jeune policier s’en trouvèrent soudainement vieillis. Ni l’un ni l’autre ne sut dire, par la suite, qui avait donné le coup de pied qui fit voler la porte, mais l’enfer qui leur fut révélé s’inscrivit au fer rouge dans leur mémoire à tous deux. Une salle de bain d’un blanc éclatant. Une deuxième petite fille nue, âgée d’environ cinq ans, était assise dans une baignoire presque vide. Un homme âgé était penché sur le rebord, une main dans l’eau. Il se releva d’un bond, pris au dépourvu par l’irruption soudaine des policiers. Un slip et des chaussettes pour tous vêtements, il ne put rien faire pour cacher son sexe en érection. Le temps s’arrêta. Laurent disparut, et Jacques se retrouva seul. Seul face à son oncle. Il n’était plus ni policier ni homme, mais enfant, aussi vulnérable que la fille dans la baignoire, les cicatrices de son passé exposées au regard de tous. Il sentait tous les yeux du monde brûler son corps et n’osait plus bouger. Trop petit, trop faible pour repousser l’adulte devant lui. Figé. De peur, de honte et de regret. La chaleur du couloir avait laissé place à un froid lourd et vide ; Jacques tremblait dans la tourmente de la soumission mais il savait que lutter ne servirait à rien. Baisser la tête, serrer les dents et attendre une décision qu’il n’était pas à même de prendre. Il réalisa qu’il devait dire quelque chose ; Laurent attendait. Mais Laurent était dupe de son costume de Chef. L’homme, lui, savait. Il l’avait repéré tout de suite. Il voyait tout ; face à lui, Jacques était aussi nu que les deux autres enfants. Des gouttes d’eau tombaient toujours du robinet, assourdissantes. La lumière était aveuglante mais il faisait si sombre, et tellement froid. Jacques rassembla les dernières bribes de courage qu’il lui restait ; il parla d’une petite voix sans assurance, bien plus aiguë que d’ordinaire. — Monsieur, venez avec nous, s’il vous plaît.
Ce simple geste eut pour effet de l’arracher au passé, brisant l’engourdissement et la terreur dans lesquels il s’était vu disparaître. La honte et le vertige s’estompèrent, et les gouttes d’eau tombèrent plus légèrement dans le silence. Jacques reprit le dessus sur la victime enfouie dans son cœur, et recouvra la force de son rôle de policier. Il s’agenouilla.
— Tout va bien maintenant. C’est fini, pour toujours. Tu veux aller voir ta sœur ?
Elle acquiesça.
— Elle t’attend dehors. Tu préfères y aller en marchant, ou je te porte ? C’est toi qui choisis.
Elle hésita un instant, puis lui tendit les bras. Jacques la souleva avec beaucoup de douceur, en veillant à maintenir la serviette bien enroulée autour d’elle. Il descendit. Ses pas se firent plus incertains au moment de dépasser l’homme, qui attendait sous la garde de Laurent, se tenant bien droit malgré les menottes à ses poignets. Jacques faillit baisser la tête, mais le contact de l’enfant blottie contre lui lui donna le courage d’avancer. L’ambulance quitta les lieux à trois heures du matin. Jacques la regarda partir, descendre le long de la route de montagne, jusqu’à ce que les éclats bleus des gyrophares disparaissent dans les rues de la ville. Les enfants étaient en sécurité, maintenant. Désormais seul devant la villa, il sortit son paquet de cigarettes. Claire était remontée. Jacques savait qu’il aurait dû la suivre, mais l’air frais de la nuit était apaisant et Claire lui avait fait comprendre qu’il pouvait s’accorder un moment de répit. Encore quelques minutes avant de devoir faire face non seulement à cet homme, mais aussi à Laurent, témoin de sa faiblesse. La honte de s’être montré si vulnérable le terrassait. Jamais auparavant il n’avait-il à ce point perdu ses moyens. Le contrôle de soi auquel il s’accrochait si désespérément, jour après jour, l’image dont il souhaitait tant voir le reflet dans les yeux d’autrui, sa dignité ; tout lui avait été retiré dans cette salle de bains. Il ne lui restait plus que l’humiliation d’avoir dévoilé ses plaies à vif. Cédant à une impulsion, il arracha son galon de Chef et le laissa tomber dans un buisson, après quoi il passa quelques minutes à respirer profondément, une main sur le cœur. Enfin, lorsqu’il se sentit capable de soutenir le regard de ses collègues, il composa le code d’accès et pénétra une fois de plus dans la villa.
C’était plus une supplique qu’une injonction, mais le vieil homme obéit sans protester et ils sortirent de la salle de bains. Laurent suivit, stupéfait de voir le chasseur qui l’avait tant impressionné quelques minutes plus tôt se métamorphoser en proie. Ils escortèrent l’homme jusqu’à l’étage inférieur et le forcèrent à s’asseoir sur un des sofas, après quoi Jacques fit demi-tour, remonta seul les escaliers et courut vers la salle de bains. La petite fille n’avait pas bougé. Elle avait froid, elle aussi. Jacques la saisit sous les aisselles et la sortit de la baignoire ; elle se laissa faire. Il attrapa une serviette de bain pendue à un crochet et enveloppa le petit corps tremblant. À peine arrivait-il à l’étage qu’il entendait déjà l’homme brailler. Tout d’abord, il ne comprit pas le sens de ses protestations, mais il finit par discerner quelques phrases :
— Vous ne pouvez pas me laisser comme ça, c’est illégal ! Donnez moi des vêtements !
C’en fut trop ; quelque chose s’enflamma dans l’esprit de Jacques. Il marcha jusqu’à l’entrée d’un pas sûr et franchit le seuil sans ralentir. Cette fois, lorsqu’il se retrouva face à l’homme, il ne baissa pas les yeux.
— Vous voulez des vêtements ? demanda Jacques. L’homme décroisa les jambes et se leva.
— Oui. Vous n’avez pas le droit de me laisser comme ça, c’est illégal.
— Exact. Alors venez, on va chercher des vêtements. Démenotté, il adressa un sourire moqueur à Laurent et Claire avant de suivre le Chef jusqu’à la chambre, en haut des escaliers. Jacques s’éclipsa pour le laisser entrer, puis claqua la porte et tourna le verrou.
— Tu en as fait quoi des vêtements des petites ?
— Pardon ?
— Ils étaient où, les vêtements des filles ?
— Je ne comprends pas, je leur donnais le bain.
Le policier saisit le pervers par la gorge et le fit reculer jusqu’à ce qu’il fût plaqué contre le mur. Une forte odeur de sueur planait dans la pénombre. Jacques sentit renaître le vertige et la peur qui l’avaient paralysé une heure plus tôt. En proie à de violents frissons, il contrôlait à peine ses membres et repoussait de toutes ses forces le sentiment de panique qui lui criait encore de s’enfuir. Le pervers leva les bras pour repousser Jacques qui, loin d’avoir fini, resserra sa prise et lui décocha un coup de genou. Il se plia en deux, le souffle coupé, la bouche grande ouverte sur un hurlement muet. Jacques le poussa au sol et se jeta sur lui.
— Tu les as laissées s’habiller, les petites ?
À chaque fois qu’il parlait, il devait lutter pour ne pas bégayer. Le petit gémissement du pervers lui insuffla le courage d’aller plus loin.
— Elles ont eu le droit, elles, à la dignité ?
— Je leur donnais le bain, c’est tout ! Vous êtes fou !
Jacques posa son genou sur le ventre du vieux et appuya. Des pensées intrusives se succédaient dans sa tête ; sa propre fille, nue et sans défense dans la baignoire, le vieux penché sur elle. Il entendait les deux petites pleurer. Il sentait les mains de son oncle sur les parties les plus intimes de son corps, et le silence dans lequel résonnait le seul son d’une bouche assoiffée de son innocence. Des veines saillaient sur son front et le sang pulsait à ses oreilles. Le pervers tenta de se redresser en griffant le genou qui lui comprimait les côtes.
— Violences policières…
Jacques augmenta la pression jusqu’à ce que tout son poids pesât sur l’abdomen mou et flétri. Il voulait passer au travers, le faire éclater et l’étouffer avec ses propres entrailles, arracher ses couilles et toute la peau de son corps ; il voulait qu’il se retrouve aussi nu et vulnérable que chaque enfant prisonnier des déchets de son genre. Mais bientôt les gémissements se changèrent en sanglots, sincères et pathétiques. Jacques, hors d’haleine, finit par reculer. L’odeur de sueur était à présent complètement masquée par celle, plus vile encore, d’excréments. Le Chef se mit debout. Il avait obtenu ce qu’il cherchait. Ils se regardèrent l’un l’autre, et Jacques, en dépit de sa position dominante, se retrouva à nouveau submergé de honte. Il se sentait toujours esclave et faillit détourner les yeux. Mais, au prix d’un effort colossal, il n’en fit rien ; il affronta le bourreau jusqu’à ce que ce dernier roulât sur le côté et se remît à
geindre. Alors seulement il l’aida à se relever et le poussa vers la porte, sans avoir trouvé de vêtements. En sortant de la chambre, il lança un dernier regard vers la salle de bains, au bout du couloir. Elle était vide.
Le réveil sonna à six heures du matin. Lola bondit de son lit et courut s’écraser contre la porte de sa chambre. Elle resta plantée là, debout dans le noir, confuse quant à ce qu’elle était supposée faire. Peu à peu, elle reprit ses esprits et se souvint qu’aujourd’hui était son jour de congé. Elle n’avait dormi que quelques heures car elle avait réglé son réveil afin de pouvoir passer la matinée dans les bras de Jacques ; leurs horaires opposés rendaient si rares ces moments de tendresse qui lui manquaient tant. Bâillant à s’en déboîter la mâchoire, elle tituba jusqu’à la cuisine, mit en route la machine à café et partit prendre une douche. Chose faite, elle s’installa sur son fauteuil préféré, face à la double fenêtre. Les cheveux mouillés mais bien au chaud dans son peignoir, elle admira le lever du soleil dont les rayons dorés caressaient déjà le haut des toits. À sept heures, elle rangea son peignoir et regagna la chambre pour se glisser sous la couette. Pendant trente minutes , elle batailla contre le sommeil qui, malgré la caféine, alourdissait ses paupières. Mais la promesse du doux moment à venir lui fit tenir bon et, enfin, elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir.
Elle connaissait parfaitement le rituel de son mari : laisser tomber son sac à dos dans le couloir, à côté des chaussures, passer par la cuisine pour boire un grand verre d’eau gazeuse, puis s’accorder de longues minutes sous la douche avant de la rejoindre dans le lit, veillant toujours à ne pas la réveiller. Aussi fut-elle surprise d’apercevoir sa silhouette dans l’encadrement de la porte ; il n’avait pas pris de douche et, contrairement à son habitude, était vêtu d’un t-shirt et d’un jogging trop large. Elle l’entendit tâtonner jusqu’au lit, mais, l’ayant atteint, il resta assis au bord, immobile. Lola entrouvrit les yeux pour s’assurer qu’il lui tournait le dos, puis se dressa sur un coude et tendit la main vers lui. Mais elle s’arrêta subitement, juste avant de toucher son dos ; il pleurait. Figée, ne sachant que faire, elle attendit. Lorsqu’il se pencha en avant et appuya sa tête sur ses poings fermés, Lola se rallongea. Une vague de tristesse la submergea, et elle resta là, si près de l’homme qu’elle aimait, si impuissante devant sa détresse. Doucement, sans un bruit, elle ramena son bras sous la couverture et pria pour que demain soit un jour meilleur.
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Mardi : 21h50.
— Police secours bonsoir.
— Mes parents se battent , j’ai besoin d’aide.
— D’accord, quelle adresse ?
— Euh… 91… place du Centenaire !
— Tu as quel âge ?
— Quatre.
— Quelqu’un est blessé ?
— Ben… ma maman m’a tapée. Et mon papa il a un couteau. Et ils se tapent et ils envoient des trucs. Mais venez s’il vous plaît.
— On est en route, on arrive, ne t’inquiète pas. Tu as un endroit où te cacher le temps qu’on vienne ?
— Non. Mais là ils se tapent entre eux, ils n’arrêtent pas !
Le désespoir dans la petite voix était palpable.
— On est bientôt là. Je reste avec toi, ne raccroche pas.
— Elle fait rien pour contribuer , ma pute de femme, à part écarter les cuisses elle sait rien faire ! Ah mais ça par contre, ça elle sait faire ! Ah pour ça, tu peux me croire ! Jacques vint se placer entre le père, avachi sur le canapé, et la petite fille, debout dans l’encadrement d’une porte, de l’autre côté du salon.
— Vous allez baisser d’un ton devant la petite, et vite.
Le père haussa les épaules et referma les yeux. Jacques mourrait d’envie de lui sauter dessus, n’eût été le couteau de cuisine qu’il avait posé sur sa poitrine. Claire avait sorti son arme, un peu plus tôt, et lui avait ordonné de le lâcher, mais elle n’avait reçu comme réponse qu’un grognement moqueur. Comme le père était calme et n’avait pas bougé depuis leur arrivée, affirmant vouloir dormir en paix, Jacques le surveillait en attendant l’aide de ses collègues, une main sur la crosse de son arme. Il parlait le moins possible afin de ne pas aggraver la situation, mais ses nerfs étaient mis à rude épreuve par la présence de la fillette de quatre ans que personne ne pouvait entraîner à l’écart. Elle se balançait doucement d’avant en arrière et tenait toujours le téléphone avec lequel elle avait appelé les secours. Derrière le comptoir de la cuisine, Mourad et Claire essayaient tant bien que mal d’interpeller la mère, qui, elle, leur avait sauté dessus en aboyant qu’ils n’avaient pas de mandat pour entrer chez elle. Elle avait mordu Mourad et poussé sa fille contre un mur. À présent, elle jurait comme un charretier en se débattant furieusement ; l’interpeller sans la blesser s’avérait être délicat.
— Poufiasse, grogna le père en se tournant vers le mur. Ma femme est une poufiasse, comme le deviendra sa fille. Savent que s’faire remplir le cul, les gonzesses.
Il ouvrit un œil et vit Jacques.
— Tu m’entends, toi ? DES PUTES ! Vous voulez que j’fasse quoi moi, avec ça ? Nan… tu recules. RECULE ! Foutez-moi la paix, tous. Je fais rien de mal moi, je dors.
Soudain, Jacques sentit quelque chose frôler son oreille. Il eut tout juste le temps de protéger son visage quand l’assiette jetée par la mère explosa contre le mur. L’enfant poussa un cri perçant et le père se redressa d’un bond. Un gros hibou en bois tomba d’une étagère, et la mère hurla de rire. Devant l’air ahuri du père, dont les yeux vitreux semblaient perdus dans un nuage de whisky bon marché, Jacques saisit sa chance : il fondit sur lui et s’empara du couteau. Alors qu’il allait l’envoyer hors d’atteinte, il croisa le regard désemparé de la petite fille et se ravisa aussitôt. Il le fit glisser sous le canapé. Le père avait repris ses esprits. Brusquement, il poussa Jacques avec une force inattendue.
— Fous-moi la paix j’te dis ! Je fais rien !
Jacques trébucha en arrière, faillit tomber sur la table basse, mais finit par retrouver son équilibre et revint à la charge. L’homme le repoussa de nouveau mais, cette fois, Jacques s’accrocha à son épaule, puis plongea sur lui pour venir se caler contre son torse, le plus près possible.
— Lâche-moi , sale porc !
L’homme le griffa au sang mais, non sans peine, Jacques réussit à se faufiler dans son dos et enroula ses jambes autour de sa taille. Là, hors d’atteinte des bras qui tentaient toujours de l’agripper, il passa son propre bras autour du cou glissant de sueur et le serra contre sa trachée. Haletant, l’homme roula au sol, entraînant Jacques dans sa chute, mais celui-ci tint bon et, enfin, il réussit à lui menotter une main. Après quoi il tordit les menottes sur son poignet jusqu’à le faire gémir en lui tendant son autre main. Jacques le poussa ensuite sur le flanc et recula, hors d’haleine. Lorsqu’il releva la tête, assez fier d’avoir réussi, il s’aperçut que Claire et Mourad avaient emmené la mère dans le couloir de l’étage. Seule la petite fille restait, muette et immobile devant sa porte. Des larmes avaient séché sur ses joues irritées. Elle regardait Jacques tenir les menottes de son père tandis que celui-ci vomissait des litres d’un liquide verdâtre aux relents de bière. Elle avait ramassé la tête du hibou en bois et la tenait serrée contre elle. Ce geste brisa le cœur de Jacques. Il ne sut que lui dire et un silence de mort s’abattit sur le salon. Ce n’est qu’alors qu’il entendit pleurer le bébé.
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Vendredi : 23h20.
— Vous dites que vous ne l’avez pas vu depuis combien de temps, le propriétaire du chien ? Odile, la requérante, se gratta la tête.
— Ma foi… Je dirais au moins une semaine, voire plus. Jacques et Marj échangèrent un regard. Tous deux savaient qu’un chien qui aboie n’est pas à prendre à la légère. Jacques n’oublierait jamais l’anecdote racontée par Paul, son major en début de carrière : Des appels réguliers pour des aboiements, toujours à la même adresse. L’intervention n’ayant pas été traitée comme une urgence et tous les équipages étant débordés, les appels avaient continué sur plusieurs jours. Lorsque la brigade de Paul avait enfin été envoyée, ils avaient dû enfoncer la porte avec les pompiers, et étaient tombés sur un carnage qui hantait toujours le major, quarante ans plus tard. Un homme était mort, seul avec ses animaux. Il n’avait apparemment manqué à personne ; sa disparition n’avait pas été signalée. Les chiens, pour survivre, avaient commencé par manger le chat. Ensuite ils s’étaient attaqués à l’enclos des deux lapins, qu’ils avaient dévorés. Le gros chien avait tué les petits chiens. L’appartement était couvert de traces brunes, de viande décomposée et de déjections. Et puis il y avait l’homme décédé. Le gros chien, seul survivant, avait arraché son visage avant de déchiqueter son corps. Il ne restait plus de l’homme qu’un tas de boucherie aux teintes verdâtres, qui semblait fondre dans une flaque de liquides corporels gluants. Lorsque Paul était arrivé, le chien dormait auprès de son maître, fidèle malgré tout. Jacques frissonna à ce souvenir, qui n’était pourtant pas le sien.
— Vous allez le chercher pour l’arrêter ? demanda Odile.
Marj allait répondre, mais Jacques l’interrompit.
— Est-ce qu’il y a des jardins dans la cour de la résidence ?
— Oh oui, chaque appartement du rez-de-chaussée en a un. Vous voulez que j’ouvre la grille ?
— S’il vous plaît.
Odile sortit une clé rouillée, puis les deux policiers l’aidèrent à tirer les battants, freinés par le gravier d’un petit chemin. Ils débouchèrent sur une cour en demi-cercle.
— Vous avez de la chance, ce n’est pas au douzième ! C’est celui-là.
Elle indiqua ce qui avait jadis été un jardinet, mais ressemblait désormais à une déchetterie débordant d’immondices. — Il est rarement là, le jeune. Et quand il est là, c’est pour faire du grabuge avec d’autres jeunes que personne ne connaît, ici. Cette fois, la pauvre bête aboie depuis deux jours. Effectivement, des plaintes déchirantes faisaient écho dans la cour. Jacques et Marj se dirigèrent vers le jardin, Odile dans leur sillage. Une fenêtre était dissimulée derrière un vieux matelas parsemé de taches douteuses. Jacques le fit basculer sur le côté d’un coup d’épaule. Les pleurs se
changèrent alors en grognements sourds. Jacques croisa le regard de Marj, qui haussa les épaules.
— C’est normal, c’est un taudis mais c’est son taudis. Et il n’a nulle part où s’enfuir.
Jacques hocha la tête. Bien qu’il aimât tous les animaux, ses connaissances en la matière étaient minimes comparées à l’expertise de sa collègue. Il enfila ses gants de motard, au cas où. Marj s’approcha et jeta un œil à l’intérieur.
— Non mais ce n’est pas possible… soupira-t-elle. Jacques regarda à son tour. Si le jardin était un désastre, l’état de l’appartement était au-delà des capacités descriptives de la langue française.
— La fenêtre n’a pas l’air bien solide.
Sans avoir besoin de se concerter, les deux policiers se mirent à la recherche d’un levier, sous le regard soudainement inquiet d’Odile.
— Gagné ! Jacques ramassa un arrache-clou dans un seau renversé.
Il l’inséra entre les deux battants. Odile s’étouffa.
— Oh ! Mais ça va nous coûter cher de réparer ça !
— Vous préférez qu’on force la porte ? Pas de problème. Elle cacha son visage dans ses mains.
— Non, non. Allez-y. Pour le chien.
— Voilà. L’odeur qui s’abattit sur eux lorsque la fenêtre céda dépassait tout ce qu’ils avaient pu imaginer. Malgré leur expérience à tous deux, ils reculèrent jusqu’à Odile, à l’autre extrémité du jardin.
— J’ai vu des cadavres de cinq jours qui sentaient mieux.
— Ça me fait penser, dit Jacques, j’ai encore oublié d’appeler pour faire vidanger ma fosse septique. Dès qu’ils eurent trouvé le courage nécessaire pour y retourner, ils tentèrent de localiser le chien. Il leur fallut un long moment avant d’y parvenir ; caché dans l’ombre d’un canapé imbibé d’urine, il tremblait de peur en les observant. C’était un chien de grande taille, mais clairement famélique.
— Pauvre bête, il n’aurait pas tenu beaucoup plus longtemps comme ça.
— Comment le faire sortir ? demanda Jacques. Tu crois qu’on entre ? Marj réfléchit un instant.
— Madame, vous avez des animaux ?
— Oh oui, j’ai moi-même deux chiens, répondit Odile.
— Vous pouvez aller chercher de l’eau et des croquettes ?
— De ce pas ! Elle ramena deux gamelles, l’une pleine d’eau, l’autre remplie à ras-bord de croquettes et de friandises.
— Avec ça, il va peut-être s’approcher, dit Marj.
Lorsqu’ils reprirent leur position, le chien était déjà là, devant eux. Il couinait et agitait sa queue si vigoureusement qu’elle était presque invisible. Marj tira le vieux matelas pour le placer juste en dessous de la fenêtre. Le chien hésita, vacillant entre la faim et la peur, mais la faim finit par l’emporter. Il recula, hésita encore, et, enfin, puisa dans le peu de forces qu’il lui restait pour s’élancer. Il atterrit sur le matelas. Marj , Jacques et Odile le couvrirent de caresses et d’admiration tandis qu’il dévorait les croquettes, ne s’arrêtant que pour boire l’eau. Une fois les deux gamelles vidées, il vint se coller aux jambes de Marj. Elle se baissa pour le câliner et il lui rendit son affection sous forme de grands coups de langue au visage.
— Je veux le garder… dit-elle
— Tu pourrais ?
— Non, ça ne serait pas raisonnable, mais je veux quand même.
— Comment tu veux faire ? À cette heure ça va être compliqué de trouver… Odile l’interrompit.
— Je peux l’héberger le temps de lui trouver une maison, si vous voulez.
— Vraiment ? Vous feriez ça ?
— Oh oui, mes chiens lui tiendront compagnie. Ça serait avec plaisir.
— Vous êtes au top, Odile, merci.
Encore fallait-il séparer le chien de Marj, qui ne semblait pas être prête à arrêter les câlins.
— Tu t’es fait un pote, remarqua Jacques.
— Je l’aime déjà, répondit-elle en se relevant. Je voudrais tellement le ramener chez moi ! Mais ça serait une folie. Un sourire resplendissant illumina son visage quand elle se baissa à nouveau pour gratter le ventre de son nouveau copain.
— Surtout appelez-nous si vous voyez le propriétaire, dit Jacques à Odile. On ne voudrait pas vous mettre en danger.
— Oh, pour ça, il n’est pas taillé pour l’aventure, le jeune. Je dois faire deux fois sa taille ! Je vous appellerai, mais ne vous inquiétez pas pour moi.
Ils la remercièrent encore profusément, puis regagnèrent la voiture car une nouvelle mission les attendait.
Dix heures plus tard, bâillant au volant en rentrant chez lui après une longue nuit, Jacques passa devant la résidence. Il sourit en voyant la voiture de Marj garée devant le portail.
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Jeudi : 19h05.
— Vous pouvez me dire pourquoi tous les immeubles à trois étages ont un ascenseur, et ceux à quinze jamais ? Dans le hall d’entrée, Gaëlle, Lucas et Jacques , appelés pour une femme âgée qui ne répondait plus au téléphone , contemplaient la première marche des escaliers. Lucas se gratta la tête.
— La première de combien ?
— De trop, grogna Jacques.
— Quatorze étages, continua Lucas. Mettons vingt marches par étage, ça doit faire…
— Tais-toi ou tu montes tout seul, dit Gaëlle.
— Mais ça fait un peu de sport, au moins ! Jacques et Gaëlle échangèrent un regard.
— On lui coupe la langue maintenant ou après, au jeune ?
— Après, sinon on ne pourra pas lui faire gérer la paperasse, dit Gaëlle.
— Bien vu. Lucas se tourna vers eux.
— Mais comment elle fait , la grand-mère , pour monter tout ça ? Jacques le poussa en avant et les trois policiers entamèrent leur ascension. Lucas grimpait les marches par trois, se retournant de temps à autre pour s’assurer que les deux quinquagénaires le suivaient bien. Il ralentit tout de même un peu vers le cinquième.
— Il fait chaud en plus, remarqua-t-il.
Ça serait plus facile si on n’était pas en août. Jacques sourit à Gaëlle. Lucas resta en tête encore un moment, mais, à partir du septième, les anciens gagnèrent du terrain. Plus personne ne parlait ; tous se concentraient, essoufflés et en sueur. Gaëlle rattrapa Lucas au neuvième, puis le dépassa au dixième. Jacques, quant à lui, suivait de loin et commençait à faiblir. Il n’avait plus la vigueur de ses vingt ans, et une vieille blessure aux côtes le faisait souffrir. Du moins, ce fut l’excuse qu’il choisit de croire. Sa joie n’en fut que plus grande lorsqu’il vit Lucas s’arrêter au onzième. La cheffe était hors de vue à présent, et Jacques, au prix d’un effort tant énorme que puéril, dépassa le jeune à son tour. Il obtint sa médaille d’argent quand, hors d’haleine, il posa enfin le pied au sommet. Il s’assit à côté de Gaëlle, qui avait déjà récupéré et attendait tranquillement sur la dernière marche. Elle caressa l’épaule de Jacques.
— Trop forts, les hommes.
Son sourire était radieux. Ils guettèrent ensemble l’arrivée de Lucas, non sans fierté. Ses pas, râles et jurons se rapprochaient enfin lorsque retentit la radio, dans la poche du jeune. — Alpha de TN.
— Parlez… souffla Lucas.
— Vous pouvez annuler.
Le requérant nous a rappelés ; sa grand-mère n’avait pas vu que son téléphone n’avait plus de batterie. Les anciens étouffèrent leurs fous rires en entendant leur collègue gémir, au douzième étage.
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Photographe, idées noires, matins gris.
Le soleil encore loin derrière l’horizon… Silence et calme sont des bienfaits nécessaires à cette fin de nuit. Le chuchotement du vent froid s’infiltrant par une fenêtre entrouverte parvient à garder encore éveillée mon âme meurtrie, tandis que la voix de Chet Baker efface comme par magie l’écho des hurlements sauvages, des insultes et des sirènes qui se fracassent encore dans mes pensées. Contraste salvateur entre cet instant de paix retrouvée et le vacarme insupportable d’une longue nuit de violences.
A suivre..











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