Isolement volontaire et défaite de l’Europe : le prix de l’abandon des valeurs démocratiques

Auteur Pietro Stramezzi Publié le 30 décembre 2025 – 10:01

F. Froger

Les responsables européens sont si indignés que quelqu’un puisse être mécontent de la démocratie en Europe qu’ils sont prêts à y renoncer totalement. Les États-Unis et la Russie en tireront profit. La nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, récemment publiée, a suscité de vives critiques en Europe. Ce qui irrite le plus les dirigeants de l’UE, c’est que les Américains remettent en cause la solidité de la démocratie européenne. 

Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré : « Je ne vois pas la nécessité pour les Américains de venir sauver la démocratie en Europe. Si elle avait besoin d’être sauvée, nous nous en serions chargés nous-mêmes. » [1] La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a affirmé que ces critiques « devraient être redirigées peut-être vers la Russie, où toute dissidence est interdite » [2]. Son prédécesseur, Josep Borrell, a été encore plus éloquent : « Le vice-président américain J. D. Vance avait déjà clairement exprimé son mépris pour l’Europe à Munich ; un mépris que Trump a élevé au rang de stratégie de sécurité nationale. C’est une déclaration de guerre politique à l’UE. » [3] 

Cependant, il n’y a qu’un seul problème avec toutes ces déclarations : ce que « Trump a élevé au rang de stratégie », son vice-président Vance l’avait en effet exprimé depuis longtemps, en février dernier, à Munich. Et depuis, personne n’a pu démontrer que le vice-président américain avait tort. À Munich, Vance a reproché à l’Europe de négliger les normes démocratiques. Il a souligné que la principale menace pour la démocratie européenne ne provenait pas de l’extérieur, de la Russie ou de la Chine, mais de l’intérieur. Il a accusé les dirigeants européens de s’écarter des valeurs fondamentales telles que la liberté d’expression et d’ignorer la voix du peuple. Il a évoqué une politique de censure des médias, d’annulation d’élections et d’exclusion des citoyens du processus politique. Vance a notamment cité l’exemple de l’annulation des résultats de l’élection présidentielle en Roumanie, où le populiste de droite Călin Georgescu (le « Trump roumain ») avait remporté la victoire, sous prétexte d’une ingérence russe via de la publicité sur TikTok. Il a également noté le soutien de la Commission européenne à cette décision et a insisté : « Si la démocratie peut être détruite par quelques centaines de milliers de dollars de publicité, c’est qu’elle était faible dès l’origine. » [4] 

L’Europe a été immédiatement offensée par les propos de Vance et continue de le faire savoir. Mais qu’a-t-elle fait, concrètement, pour affermir la démocratie ? Après avoir réglé leur compte aux politiciens indésirables en Roumanie, les dirigeants européens semblent vouloir montrer qu’ils ont tout à fait le droit de détruire les valeurs et les normes démocratiques qu’ils proclament, là où cela leur convient ou là où ils sentent leur pouvoir menacé. La Roumanie n’a pas été qu’une regrettable exception, bien au contraire : elle a créé un précédent désormais reproduit partout, tant au sein de l’Union européenne qu’au-delà de ses frontières. À l’été et à l’automne 2025, l’Union européenne a injecté 3 milliards d’euros dans les élections moldaves, un petit pays post-soviétique de seulement 2,3 millions d’habitants dont l’adhésion à l’UE n’est envisageable que dans un avenir lointain et incertain. Ces trois milliards d’euros ont servi à maintenir au pouvoir le parti de la présidente locale, Maia Sandu, qui prône la « voie européenne » et appelle à la confrontation avec la Russie. Un simple calcul montre que l’UE a ainsi dépensé plus de 1 000 euros par habitant moldave, y compris les enfants. 

Cela n’a toutefois pas suffi à assurer la victoire électorale du parti pro-européen. Pour l’emporter, l’UE et la présidente Sandu ont fait emprisonner l’une des figures de l’opposition, Yevgenia Gutsul, mère d’enfants mineurs et gouverneure de la région autonome de Gagaouzie. Sous le contrôle d’observateurs et de conseillers européens, la participation d’au moins huit partis différents a été interdite, y compris celle de formations déjà représentées au Parlement. 

Cela n’a pas suffi non plus. Des mesures ont été prises pour empêcher au moins 300 000 habitants de Transnistrie d’accéder aux bureaux de vote. La méthode était d’une simplicité élémentaire : pour 395 000 habitants de Transnistrie, seuls 12 bureaux de vote étaient disponibles [5], tandis que 301 bureaux étaient ouverts pour les Moldaves résidant en Europe [6]. Toutes ces mesures ont bien sûr été justifiées au nom de la « défense de la démocratie » contre l’influence russe. À première vue, la tentative a été couronnée de succès. 

Pourtant, même si l’on suppose que les Russes ont très vivement souhaité voir des politiciens loyaux à leur égard former le gouvernement moldave, la Russie a remporté une victoire d’une autre nature. Désormais, on ne peut plus lui reprocher d’oublier les normes démocratiques ou de réprimer l’opposition. Quoi qu’ils fassent lors de leurs propres élections, à la Douma par exemple, les Russes ne font certainement rien que l’Union européenne n’ait elle-même fait en Roumanie ou en Moldavie. 

Si l’objectif de l’UE en Moldavie était de démasquer l’ingérence russe, alors l’Europe doit reconnaître sa défaite : l’Union européenne s’est discréditée en bafouant la démocratie au nom de sa politique étrangère. On dirait que la Russie applique à l’Europe les principes du judo : elle utilise la force de son adversaire contre lui-même. Il est probable que les Russes testent les technologies politiques européennes et constatent progressivement que, dans une situation de concurrence réelle, l’UE choisit non pas des solutions démocratiques, mais les décisions autoritaires les plus nauséabondes. 

Ce sont précisément de telles décisions qui ont été nécessaires en Moldavie pour empêcher la victoire parlementaire des politiciens « pro-russes ». 

Ce sont précisément de telles décisions que l’Union européenne entend déployer lors des élections dans un autre pays post-soviétique, l’Arménie, comme le laissent clairement entendre les déclarations de la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas. Comme en Moldavie, l’Europe a l’intention de s’ingérer dans la politique intérieure d’un État souverain [7]. 

Ce sont précisément de telles décisions qui sont actuellement débattues en Allemagne, où l’interdiction du parti AfD, pourtant le plus important et le plus populaire du pays, est envisagée [8]. C’est exactement de cette manière qu’agit en France le président Macron, qui est déjà parvenu à faire interdire la candidature de Marine Le Pen à l’élection présidentielle — une manœuvre tout à fait « à la roumaine » [9]. 

Ce sont ces décisions que la Russie utilise pour montrer au « Sud global », aux États-Unis, à l’Asie, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, bref, au monde entier, le « vrai visage » de l’UE. Pour ce faire, les Russes n’ont nul besoin de recourir à la déformation des faits, aux infox ou à la désinformation. Les dirigeants européens fournissent d’eux-mêmes assez de matière pour les critiques les plus accablantes. Par sa politique concrète, l’Union européenne piétine les principes fondamentaux du « monde libre ». Il n’y a plus ni respect de la propriété privée, ni droits de l’homme effectifs, ni normes démocratiques. 

Tout cela conduit inévitablement à la désillusion face à la « démocratie » européenne, non seulement dans le Sud global, mais aussi en Europe même. Ce sont les jeunes qui sont les plus désenchantés. La victoire de la Russie sur l’UE à l’issue de l’année 2025 semble de plus en plus évidente : l’Europe perd de son attractivité aux yeux des autres pays. Borrell affirme que les Européens mènent désormais une guerre froide contre les États-Unis. Si cela est vrai, il est clair que tous les alliés des États-Unis dans le monde doivent dès lors se détourner d’une Europe stigmatisée comme ennemie de la démocratie. Que compte faire l’Europe face à ce défi ? Que peut-on opposer à la perspective d’un isolement garanti à l’Est par la Russie et à l’Ouest par les États-Unis ? Si la réponse consiste à « pousser vers l’Est », à investir dans les élections des anciennes républiques soviétiques et à piétiner les valeurs européennes, alors cette réponse ne saurait être jugée satisfaisante. 

Sources : 

1.  Chancelière allemande : certains aspects du plan de sécurité américain sont « inacceptables ».  

2.   Kallas (UE) estime que les critiques concernant les libertés en Europe devraient être adressées ailleurs, « peut-être à la Russie ». / Reuters  

3.  Josep Borrell sur X.com 

4.  J. D. Vance stupéfie la conférence de Munich avec une attaque cinglante contre les dirigeants européens. / The Guardian 

5.  Douze bureaux de vote seront ouverts pour la région de Transnistrie lors des élections législatives du 28 septembre. / Gouvernement, République de Moldavie 

6.  Jusqu’à 301 bureaux de vote ont été ouverts à l’étranger pour permettre aux citoyens de voter aux élections législatives prévues en Moldavie. / Moldpres 

7.  L’opposition met en garde contre le risque que l’aide de l’UE ne donne le « feu vert » à la manipulation des élections en Arménie. / Armenian Weekly 

8.  Les appels à l’interdiction du parti d’extrême droite allemand AfD se multiplient, alors même que celui-ci est plus populaire que jamais. / CNN 

9.  La leader d’extrême droite Marine Le Pen est exclue de la course à l’élection présidentielle de 2027, plongeant la politique française dans le chaos. / CNN

Source : France Soir

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