Il faut en finir avec la « lutte contre la désinformation »
Auteur(s) Arthur Leroux, Chef d’entreprise à Marseille, France-Soir Publié le 03 décembre 2025 – 11:23

Il faut en finir avec la « lutte contre la désinformation »
F. Froger
Initialement publiée sur X, cette tribune a suscité un écho qui dépasse largement ma communauté habituelle. J’ai donc proposé à certains médias de la reprendre, car le débat qu’elle ouvre – sur la dérive de la « lutte contre la désinformation » et sur l’avenir de notre liberté d’expression – concerne tous les citoyens, pas seulement les utilisateurs de réseaux sociaux.
La liberté d’expression n’est pas un confort optionnel, ni un gadget de plateforme : c’est un droit fondamental, au cœur même de notre régime démocratique, que l’on doit protéger en toutes circonstances – a fortiori quand ceux qui prétendent le défendre occupent les plus hautes fonctions de l’État.
*** Tribune ***
On nous répète matin, midi et soir que la « lutte contre la désinformation » est le grand combat du siècle, le rempart ultime de la démocratie contre le chaos. Pardonnez-moi de le dire brutalement : c’est l’inverse. Ce qui se met en place sous nos yeux, au nom de la protection de la vérité, est la plus grave menace qui pèse sur la liberté de penser depuis la fin du XXᵉ siècle.
Commençons par le principe le plus simple, celui que même un enfant comprend : une démocratie, ça discute. Ça se dispute, ça s’engueule, ça se trompe, ça rectifie, ça vote. Et, pour que ça discute, il faut que tout le monde puisse parler, même – et surtout – quand il dit des bêtises, des exagérations ou des choses que le pouvoir du moment trouve « dangereuses ».
Or, depuis cinq ans, nous assistons à une mutation radicale : des gouvernements, des institutions européennes, des GAFAM et des agences de « fact-checking » se sont arrogé le droit de décider, avant même tout débat, ce qui est recevable et ce qui doit être effacé, étiqueté, réduit au silence. On ne censure plus seulement l’appel à la violence ou la diffamation. On censure l’hypothèse, le doute, la critique un peu trop vive, le chiffre sorti d’une étude mal comprise, la phrase sortie de son contexte. On censure, en somme, le brouhaha vivant qui est le bruit même de la liberté.
On me rétorquera : « Mais il y a des mensonges évidents, des complots délirants, des personnes meurent à cause de ça ! » Oui, des gens disent parfois n’importe quoi. Et alors ? L’histoire de l’humanité est faite de croyances absurdes, de paniques collectives et de prophètes fous. Ce qui nous en a sortis, ce n’est jamais un ministère de la Vérité, c’est la dispute publique, la confrontation des arguments, le temps long de la raison et de l’expérience. Comme le disait John Stuart Mill, « le plus grand mal qu’on puisse faire à la vérité, c’est de la protéger contre l’erreur en empêchant celle-ci de parler. »
Le problème n’est pas qu’il existe des mensonges, mais qu’on veuille décider, à la place des citoyens, ce qu’ils ont le droit de tenir pour vrai ou faux.
Car qui décide aujourd’hui de ce qui est « vrai » ? Pas vous, pas moi, pas le débat contradictoire. Non : une poignée de fonctionnaires bruxellois, des algorithmes de Meta, des journalistes reconvertis en censeurs, des ONG financées par des milliardaires. Aucun d’entre eux n’a été élu pour ça. Aucun n’a jamais eu à rendre des comptes quand il se trompe (et ils se trompent souvent). Souvenez-vous : en 2020, l’idée que le virus ait pu sortir d’un laboratoire était classée « théorie complotiste dangereuse » par les mêmes qui, deux ans plus tard, la trouvaient « plausible ». Entre-temps, des comptes avaient été fermés, des articles déréférencés, des carrières brisées.
La démocratie n’a pas besoin d’être protégée contre les citoyens. Elle a besoin d’être protégée contre ceux qui veulent la protéger des citoyens.
Quand un État ou une plateforme se donne le droit de dire « ceci est faux, donc tu ne peux pas le dire », il ne protège pas la vérité. Il tue la possibilité même de la chercher ensemble. Il remplace le peuple souverain par un clergé de la vérification. Et l’histoire nous a appris où ça mène : dès qu’un pouvoir décrète qu’il détient la vérité, il finit toujours par décréter aussi qui a le droit de vivre.
Il est temps de le dire clairement : la liberté d’expression n’est pas négociable, même quand elle nous agace, même quand elle nous effraye. Elle n’est pas la liberté de dire ce que l’État trouve juste. Elle est la liberté de dire ce que l’État trouve faux. Tant que ça reste dans les limites de la loi pénale classique (appel à la violence, diffamation, etc.), tout doit pouvoir être dit. Tout. Sans modération préalable, sans « contexte ajouté » par un tiers, sans algorithme qui baisse la portée parce qu’un fonctionnaire a coché la case « sensible ».
On a survécu à l’imprimerie, à la radio, à la télévision, à Internet sans ministère de la Vérité. On survivra aux réseaux sociaux sans transformer l’Europe en garderie géante.
Alors oui, arrêtons ce délire. Rendons la parole au peuple, même quand elle est maladroite, même quand elle est fausse. C’est le prix de la liberté. Et c’est le seul prix que nous devrions accepter de payer.
Tout le reste n’est que servitude maquillée en responsabilité.
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Source : France Soir
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