TRAITÉ DE PAIX EN 1951 ENTRE LES USA ET LE JAPON 

UN PIED DE NEZ À L’URSS (2ème partie)

La conférence de San Fransisco en septembre 1951 a pour but de signer un traité de paix entre les Alliés et le Japon : mais les États-Unis se servent des îles Sakhaline et Kouriles pour contrarier l’URSS.

I. Une pomme de discorde entre Russie et Japon depuis 180 ans.

Dans l’Extrême-Orient de la Russie, l’île de Sakhaline et l’archipel des îles Kouriles appartiennent, avec l’île japonaise d’Hokkaidô, à un même système insulaire et péninsulaire : elles forment la façade maritime de l’Asie orientale. Ces îles ont été alternativement des territoires russes ou japonais depuis le 19ème siècle.

Traité de Shimoda de 1855 : la Russie avançant rapidement vers la Sibérie puis l’Extrême-Orient, il fallut délimiter officiellement la frontière avec l’empire du Soleil levant. Le traité d’amitié bilatéral de Shimoda fut un compromis : les îles Kouriles du Sud passèrent au Japon et celles du Nord à la Russie tandis que Sakhaline était une possession commune gérée conjointement.

Traité de Saint-Pétersbourg de 1875 : en échange des prétentions du Japon sur l’île de Sakhaline, plus proche de ses côtes, la Russie cède l’ensemble de l’archipel des Kouriles à Tokyo. Sakhaline est aussitôt transformée en colonie pénale afin d’assurer son peuplement et un contrôle minimal à cette nouvelle frontière.

Traité de Portsmouth de 1905 : la Russie perd la guerre contre le Japon car sa flotte maritime est écrasée. Alors que survient la première Révolution russe de 1905, ce sont les États-Unis qui arbitrent le traité de Portsmouth dont le Japon sort grand vainqueur : il récupère les intérêts russes dans la péninsule chinoise du Liadong et tout le sud de Sakhaline. En 1910, la Corée est annexée et devient même une colonie japonaise.

La conférence de Yalta du 4 au 11 février 1945 : l’URSS accepte d’entrer en guerre contre le Japon aux côtés des Alliés (USA et RU) dans les 2-3 mois après avoir vaincu l’Allemagne nazie et après l’arrêt de la guerre en Europe. Le président Roosevelt souhaitait que l’URSS attaque le Japon afin d’éviter un massacre des troupes US. Joseph Staline voyait un moyen de renforcer la puissance de l’URSS et sa sécurité sur sa façade maritime orientale ; de plus, les Kouriles étaient une porte d’entrée stratégique dans l’océan Pacifique.

Août 1945 : l’URSS entra en guerre contre le Japon le 8 août 1945, avec 1,5 million de soldats, et en trois semaines libéra la Mandchourie, l’île de Sakhaline et occupa l’ensemble des îles Kouriles. Les 4 îles du sud des Kouriles, qui n’avaient jamais été sous souveraineté russe, furent annexées et les 17.000 Japonais qui y vivaient furent expulsés. Depuis cette date, le Japon réclame la restitution de ces 4 îles, nommées « Territoires du Nord ».

II. Le trucage du traité de San Fransisco.

À Yalta en février 1945, le président US Roosevelt avait donné son accord à Staline pour annexer tout l’archipel des Kouriles. Mais en septembre 1951 le président était Harry Truman et la guerre froide entre les deux superpuissances avait commencé. Le projet de traité de paix avec le Japon a été rédigé par les États-Unis et le Royaume-Uni et, comme pour la Chine, il ne mentionne pas explicitement à qui les territoires que le Japon abandonne doivent être restitués.

Article 2, § (c) : « Le Japon renonce à tous droits, titres et revendications sur les îles Kouriles, ainsi que sur la partie de l’île Sakhaline et sur les îles y adjacentes passées sous la souveraineté du Japon en vertu du Traité de Portsmouth du 5 septembre 1905. »

Le ministre des affaires étrangères soviétique Andreï Gromyko proposa d’ajouter une clause au traité sur ce point mais cette proposition fut ignorée. Aussi Gromyko déclara-t-il publiquement :

« Alors que nous tentons de résoudre les questions territoriales en lien avec l’établissement d’un traité de paix avec le Japon, il ne devrait y avoir aucune zone d’ombre relativement aux droits indiscutables des états sur les territoires dont le Japon s’est emparé par la force des armes. […] Le projet de traité se contente de mentionner que le Japon renonce à tous ses droits, titres et prétentions sur la partie sud de l’île de Sakhaline et les îles y adjacentes, ainsi que sur l’archipel des Kouriles qui sont déjà sous la souveraineté de l’Union soviétique ; mais il ne fait aucune mention de l’appartenance historiques de ces territoires et de l’obligation indiscutable pour le Japon de reconnaître qu’ils font partie de l’Union soviétique.

Et nous ne parlons pas du fait que, en formulant ainsi ces questions territoriales, les États-Unis et le Royaume-Uni – qui dans un temps opportun ont signé les Déclarations du Caire et de Potsdam comme les accords de Yalta – ont choisi de violer de façon flagrante leurs obligations découlant de ces accords internationaux. »

Logiquement, l’URSS refusa de signer le traité le 8 septembre 1951, suivie par la Pologne et la Tchécoslovaquie. Outre les États-Unis, les 47 pays à signer le traité de San Fransisco furent : Afrique du sud, Argentine, Australie, Belgique, Bolivie, Brésil, Cambodge, Canada, Ceylan, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, République dominicaine, Équateur, Égypte, Salvador, Éthiopie, France, Grèce, Guatémala, Haïti, Honduras, Indonésie, Iran, Irak, Laos, Liban, Libéria, Luxembourg, Mexique, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Nicaragua, Norvège, Pakistan, Paraguay, Panama, Pérou, Philippines, Arabie séoudite, Syrie, Turquie, Royaume-Uni, Uruguay, Vénézuéla, Vietnam.

Selon Andrey Fesyun, directeur de recherche adjoint à l’Institut détudes orientales de l’Université de Moscou (interrogé par RT International le 3 septembre 2025), les pays occidentaux ont refusé de mener de longues conversations sur ces questions afin de les régler en détail, justement pour créer de futures tensions pour l’URSS et l’empêcher de nouer de bonnes relations avec le Japon. Le ministre soviétique Andreï Gromyko avait bien compris en 1951 que le projet de San Fransisco n’était qu’un traité de paix séparé entre les États-Unis et le Japon puisqu’il ne prenait pas en compte des acteurs-clé de la guerre en Asie, en particulier la Chine, qui avait subi d’énormes dommages matériels et en vies humaines (sans doute 15 millions de victimes environ).

Une preuve que les USA voulaient en fait un traité de paix avec le Japon qui les avantageraient dans la Guerre froide et qui ferait du Japon leur sentinelle face à l’URSS en Extrême-Orient fut la signature, le même 8 septembre 1951, d’un Traité de Sécurité entre les USA et le Japon : celui-ci acceptait que l’armée US s’installe pour longtemps dans plusieurs bases militaires (15 bases en 2025). Le Japon, devenait ainsi un vassal des USA, soucieux de transformer l’archipel en base avancée face aux pays communistes, URSS et Chine populaire : ces bases militaires ont en effet un statut de quasi extra-territorialité, car les résidents ont le droit d’y introduire tout type d’armes et ne rendent aucun compte au gouvernement japonais.

III. La dispute frontalière entre Russie et Japon en 2025.

Aujourd’hui, il n’y a toujours aucun traité de paix officiel signé entre la Russie et le Japon : seul le rétablissement des liens diplomatiques a eu lieu par une déclaration commune le 19 octobre 1956, la Déclaration de Moscou.

Le Japon continue de revendiquer les 4 îles au nord-est de Hokkaido (Habomai, Shikotan, Kunashiri and Etorofu, aussi nommées Territoires du Nord) en disant qu’elles n’ont jamais fait partie des îles Kouriles et n’ont jamais été peuplées par des Russes avant 1945. La Russie, succesrice juridique de l’URSS, répète que tout l’archipel des Kouriles a été cédé à l’URSS par les Accords de Yalta en février 1945, avec l’assentiment du président des Etats-Unis Franklin Roosevelt.

Au début de 2025, le 7 février, le Premier ministre japonais a déclaré que son gouvernement avait la ferme intention de résoudre la question des îles Kouriles et de conclure un traité de paix avec la Russie, tout en reconnaissant que la situation était difficile à cause du soutien total que le Japon apporte aux sanctions de l’Occident contre la Russie depuis le début de l’Opération militaire spéciale en Ukraine de l’Est, le 22 février 2022. De plus, Tokyo continue de mener, comme dans l’Occident atlantiste, une campagne médiatique de russophobie.

Le 8 août 2025, le ministre japonais des Affaires étrangères Takeshi Iwaya a de nouveau jeté de l’huile sur le feu en déclarant que l’entrée en guerre de l’URSS le 8 août 1945 était illégale, comme l’occupation des 4 îles Kouriles du Sud. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a vertement répliqué que de tels propos étaient inacceptables : “Que des représentants officiels de Tokyo continuent d’imposer de fausses interprétations des événements qui ont décidé du sort de l’humanité au milieu du XXe s. confirme clairement le noyau revanchard de la politique du Japon moderne.” Elle a ajouté que ce pays était le seul à refuser de reconnaître pleinement les accords de l’après-guerre, cherchant au contraire à occulter les multiples crimes commis par l’armée du Japon militariste dans sa campagne d’expansion en Asie orientale, de 1931 à 1945. Et Zakharova de conclure que le Japon aujourd’hui ferait mieux de présenter ses excuses à tous les peuples d’Asie (Corée, Chine, Philippines) qui ont souffert de la barbarie des militaires japonais.

Jocelyne Chassard

Sources : https://cnes.fr/geoimage/russie-iles-kouriles-un-archipel-frontalier-tres-dispute-denjeux-geopolitiques-geostrategiques

https://www.mofa.go.jp/region/europe/russia/territory/edition92/period4.html

https://esrt.space/actualidad/560739-dura-respuesta-rusia-japon

Bulletin RT International du 3 septembre 2025 : https://swentr.site/shows/news/623927-rtnews-september-03-10msk/

Documentaire de RT en anglais sur la bataille des Kouriles fin août 1945 :

https://odysee.com/@RTDocumentary:4/Kuril_Islands_The_War’s_Final_Battle:4

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