COLD CASE : la mort de Jean-Eudes Lombard (1983-2008) | Partie 3/3 : la vérité cachée

Ce troisième article présente une thèse étayée des circonstances de la mort de Jean-Eudes, et des raisons de leur dissimulation. Il se veut un défi lancé à la Gendarmerie nationale, de défendre ses propres thèses en comparaison.

La Gendarmerie a présenté successivement, au prix d’une enquête manifestement sabotée, deux versions de la mort de Jean-Eudes Lombard : celle d’un accident, puis celle d’un suicide. Je vais en présenter ma propre version, étayée à la fois par les données objectives disponibles, et par les lacunes de l’enquête de gendarmerie, dont il est légitime de penser qu’elles dissimulaient la vérité. Ma version est infiniment plus crédible que celles de la Gendarmerie, infiniment plus dérangeante aussi, et je la prétends très proche de la vérité.

Que le seul gagnant de ce défi soit Jean-Eudes Lombard, et à travers lui sa famille.

Et mon deuxième vœu est que la Gendarmerie retrouve la fierté et la dignité qu’elle ne mérite pas de galvauder pour satisfaire de sombres intérêts.

L’environnement local de Jean-Eudes

Pour commencer, nous allons replonger dans l’environnement de travail de Jean-Eudes à Ramonville-Saint-Agne, avec cette photo :

Au centre de l’image, le bâtiment de Mercator Océan, où travaillait Jean-Eudes

Au premier plan, on voit le port technique de Ramonville, qui sert d’escale technique pour l’entretien de bateaux et péniches, en bordure du Canal du Midi, avec lequel il communique directement. Il est la propriété de VNF, Voies Navigables de France, qui gère 6 700 kilomètres de réseau fluvial en France. Par exception cependant, ce n’était pas VNF qui exploitait le port technique en 2008, mais directement la municipalité de Ramonville-Saint-Agne, qui avait signé en 2000 un contrat de concession pour 18 ans. Cette tâche était assurée par le service multi-sites de la mairie, qui gérait aussi la salle des fêtes municipale, située tout près du port technique. Cet article de la Dépêche en lien présente l’équipe de gestion mise en place en 2009 au service multi-sites.

On note dans l’article :

Un point important concerne encore le nettoyage des bassins avec une interrogation sur l’aide proposée par les VNF et qui tarde à venir.

VNF pouvait donc intervenir au port technique pour des besoins techniques spécifiques, mais n’entrait pas dans la gestion quotidienne. Par contre, en 2008, VNF assurait toujours directement la gestion de Port Sud, un port de plaisance sur le Canal du Midi, situé à peu de distance du port technique, sur le territoire de la commune de Ramonville. En particulier, VNF y avait effectué des opérations de curage en juillet 2008.

Jean-Eudes déjeunait régulièrement sur le port technique, en compagnie de collègues, dans un milieu ouvert où il pouvait vraisemblablement faire des rencontres en lien avec l’activité du port. Sur le Canal du Midi, à Ramonville, stationnaient aussi de nombreuses péniches qui servaient de résidence à leurs occupants. Jean-Eudes envisageait la location d’une péniche aménagée en logement. Il habitait de l’autre côté du Canal du Midi, par rapport au port technique, et venait régulièrement travailler en vélo, empruntant les voies cyclables qui mènent au canal, qui le traversent et qui le longent. Sur cet itinéraire, il passait notamment par Port Sud. Enfin, il avait l’habitude de se promener le long du canal, qui est un endroit magnifique avec les platanes qui bordent ses rives.

Le Canal du Midi

L’environnement dans lequel baignait Jean-Eudes, ouvre les portes de connexions sociales et géographiques qui n’ont pas été explorées par l’enquête de gendarmerie. Ces connexions vont nous mener assez loin, mais s’intégreront ensuite dans l’histoire de la mort de Jean-Eudes.

VNF, Voies Navigables de France, est un opérateur dont le rôle s’étend sur une grande partie du territoire national. Dans le Sud-Ouest, le Canal du Midi fait partie de son réseau, mais aussi le canal latéral à la Garonne, où se trouve l’écluse d’Emballens, près de laquelle a été découvert le corps de Jean-Eudes. VNF y a d’ailleurs un employé, qui réside à la maison de l’écluse.

La maison de l’écluse

Les écluses restent, à notre époque, le moyen quasi-exclusif pour faire franchir aux péniches et autres embarcations le dénivelé du terrain. Elles sont, selon le profil des voies navigables, tantôt proches, et tantôt éloignées les unes des autres. Historiquement, d’autres méthodes ont été employées. À Cahors, aux XIIe et XIIIe siècles, les enjeux économiques de la navigation sur le Lot étaient tels que des travaux d’envergure avaient été entrepris, avec la création de payssières. On peut lire sur le sujet un article fort intéressant, dont voici un extrait :

Il s’agit plus exactement de chaussées conçues pour décomposer la rivière en une série de biefs dans le but de soutenir artificiellement la ligne d’eau. Cela permet de créer une perte d’énergie ; un écoulement torrentiel peut dès lors prendre la forme d’un fort remous. Ces payssières étaient munies d’un système rudimentaire nommé pas. Il servait à faire passer le bateau du bief haut au bief bas et réciproquement à l’aide d’une rampe ou peut-être plus simplement grâce à un seuil aménagé dans le barrage. Le franchissement des diverses payssières était une étape particulièrement dangereuse en raison de la puissance des eaux de navigation s’engouffrant dans le pas (c’est-à-dire du bief haut vers le bief bas). Les mariniers devaient alors lutter contre la force du courant et éviter à tout prix que le bateau pique du nez, au risque d’un naufrage. À l’inverse, les bateaux qui remontaient le courant devaient être soumis à la pratique du halage.

Dans les environs de Cahors, le chemin de halage du Ganil, creusé dans la falaise, mérite aussi une visite. Il servait à la traction animale des embarcations.

Nous verrons que VNF exploitait encore, en septembre 2008, un dispositif moderne permettant d’éviter plusieurs écluses, et inspiré des aménagements fluviaux anciens du Lot. Pour compléter ce tour d’horizon de l’environnement de Jean-Eudes, et des liens géographiques qu’il ouvre, il est encore utile de mentionner un site d’entretien et de réparation de bateaux exploité par VNF à Toulouse même, rappelant quelque peu le port technique de Ramonville, mais qui s’inscrit dans un cadre historique. Il s’agit des Cales de Radoub de Toulouse. Voici une courte vidéo de présentation du site, très instructive, et comportant un indice qui nous sera utile (cliquer sur l’image) :

Enfin, le contexte politique à Ramonville, en particulier son articulation avec l’environnement de Jean-Eudes, doit être exposé, car il sera utile lors de l’interprétation finale de l’affaire Jean-Eudes. Nous avons noté que la mairie de Ramonville était très active dans le secteur du canal du Midi. Ceci est parfaitement légitime, dans le cadre du développement intelligent d’une commune limitrophe d’une des plus grandes métropoles françaises. Voyons-le plus en détail.

L’activité municipale à Ramonville-Saint-Agne a été très marquée, jusqu’en avril 2008, par une personnalité locale, Pierre Cohen, maire depuis 1989 sous l’étiquette du Parti Socialiste. Le 16 mars 2008, il remporte les élections municipales toulousaines et devient donc maire de Toulouse, puis dans la foulée il prend aussi la présidence de la communauté urbaine du Grand Toulouse. Il sera battu aux élections suivantes, en 2014.

C’est sous la houlette de Pierre Cohen qu’a été signé le contrat de concession avec VNF en 2000, octroyant à la mairie l’exploitation du port technique de Ramonville. Pierre Cohen avait par ailleurs une relation proche avec Hervé Sansonetto, qui dirigeait la salle de spectacle du Bikini, en bord de Garonne, jusqu’en 2001. Cette salle a été détruite dans l’explosion d’AZF en septembre 2001, et Pierre Cohen a alors proposé à Hervé Sansonetto la construction d’une nouvelle salle à Ramonville, à deux pas du port technique. Cette salle a été inaugurée en septembre 2007. La mort de Jean-Eudes coïncide donc avec le premier anniversaire de son inauguration.

Le spectacle qui a été donné au Bikini le 26 septembre 2008, jour de la découverte du corps de Jean-Eudes, s’intitulait « Dark Entries ». Nous en avons parlé dans l’article précédent. Entre 2001 et 2007, dans l’attente de la construction de la nouvelle salle, la mairie de Ramonville a prêté gratuitement à la direction du Bikini la salle de fêtes municipales, qui borde elle aussi le port technique. Cela a permis une continuité des représentations. Rappelons encore que le port technique était géré par une équipe multi-sites, dont la responsabilité s’étendait à la salle des fêtes. Si en 2009 une équipe dédiée a été officialisée pour la gestion multi-sites, il semble bien que, sous la mandature de Pierre Cohen, c’est lui-même qui assurait la responsabilité directe de sa gestion.

Il ressort de cette analyse que l’esplanade du port technique de Ramonville, attenante au bâtiment de Mercator Océan, et où Jean-Eudes déjeunait régulièrement, était un lieu propice à des rencontres avec des personnels de VNF, ou de la mairie, impliqués dans l’exploitation ou l’entretien du port technique, ou du port de plaisance de Port Sud, et que certains personnels municipaux pouvaient avoir eu des relations avec la direction ou le personnel du Bikini.

Le mystère du corps déchiqueté et froid

Nous entrons dans le vif du sujet. La perspective est d’emblée vertigineuse. Pour qu’un corps froid, en début de décomposition, apparaisse soudain vers midi près des voies ferrées, bien en vue de n’importe quel conducteur de train qui emprunterait l’une ou l’autre voie, il faut que ce corps, celui d’un cadavre mort au moins six heures auparavant, ait été amené sur place par une intervention extérieure. Deux options s’ouvrent : soit le corps était déjà découpé, soit il était entier, et dans ce cas il faut qu’il ait été balancé entre les roues d’un wagon de train, afin que le conducteur ne voie rien. Le fait que les trains roulaient à vitesse réduite sur une seule voie, ne permettant pas la dispersion observée des morceaux du corps, conduit à éliminer cette option. Le sang sur les parties du corps sectionnées était d’ailleurs sec et noir. C’est donc un cadavre découpé qui a été amené sur les voies.

Or cela s’est passé en plein midi, dans un lieu où le seul accès discret est l’arrière de la maison du passage à niveau 180, c’est-à-dire le terrain de la maison, ou le terrain public qui le prolonge, entre chemin du halage longeant le canal, et voies de chemin de fer :

Le chemin de halage, visible ici sur la quatrième photo, se perd lorsqu’on s’éloigne encore de la maison du passage à niveau, et n’est plus praticable. À l’avant de la maison du passage à niveau, côté route, il est impossible d’emprunter le chemin de halage en plein midi sans être visible de partout, des autres maisons proches de l’écluse, de la piste cyclable qui longe le canal de l’autre côté, ou évidemment de la maison du passage à niveau.

La maison du passage à niveau, avec son portail. À gauche du portail, légèrement obstrué sur cette photo, l’entrée du chemin de halage qui longe le canal.

Au vu de ces photos, on comprend les immenses soupçons qu’a portés le père de Jean-Eudes vis-à-vis des habitants de la maison du passage à niveau. Il semble n’y avoir qu’un seul et unique moyen d’amener un corps en plein midi sur les voies à l’arrière de la maison, c’est de passer par le jardin de cette maison et l’espace attenant, en entrant par le portail ou par le chemin de halage. Cela suppose la complicité ou l’intervention directe de ses occupants, car il y a une infime probabilité qu’ils ne voient pas un tel manège aux abords de leur maison. C’est la raison pour laquelle, dans la seconde partie de l’enquête de gendarmerie, cette maison a été passée au peigne fin, et que moult expertises ont été effectuées pour rechercher d’éventuelles traces de sang ou de parcelles du corps. Elles ont été vaines, semblant innocenter définitivement les habitants de la maison, en particulier le père de famille, Francis Dxxx. Il faut bien reconnaître aussi que cela aurait été pure folie, pour cette personne, de participer à une mise en scène macabre aux abords de sa propre maison. Et si cette personne avait elle-même tué Jean-Eudes dans la nuit, c’est bien évidemment tout de suite qu’il aurait amené le corps sur les voies, s’il avait voulu faire croire à un accident, et non le lendemain midi.

Les faits étant têtus, il faut bien que le corps soit arrivé aux abords des voies, froid, en morceaux, et de façon discrète. C’est là qu’on entre dans l’impensable, qu’il faut pourtant accepter. Le corps de Jean-Eudes a nécessairement été amené à cet endroit par les voies ferrées, par un engin circulant sur les voies, une draisine selon toute vraisemblance, à partir de laquelle les morceaux de corps et de vêtements ont été balancés, de la façon la plus crédible possible qui puisse simuler un accident sur ce même lieu. L’affaire Jean-Eudes prend immédiatement une autre dimension. On n’est dès lors pas dans une affaire privée, mais dans une affaire arrangée et couverte par les autorités, impliquant la collaboration des exploitants du réseau ferré, restés sans doute dans l’ignorance des enjeux réels.

Exemple de draisine

Une liste de déductions en découle :

  • Le corps a été amené près de l’endroit où la voiture est arrivée la veille au soir, pour créer une unité de lieu qui permette de supposer que Jean-Eudes n’est pas parti pour une autre destination pendant la nuit. La dissimulation de l’ensemble des données de téléphonie mobile s’inscrit dans ce même objectif. Sans indice concret de déplacement vers d’autres lieux, l’enquête devient une gageure, dans une agglomération de plusieurs centaines de milliers d’habitants.
  • Les examens du corps ont décrit des lésions compatibles avec un franchissement par train, et les photos du corps ne permettent pas de doute là-dessus. S’il s’était agi d’un accident, en un autre lieu que l’écluse, il n’y aurait eu aucune raison de déplacer le corps. Il s’ensuit que le corps a très vraisemblablement été passé sous un train en un lieu encore inconnu, à la seule fin de dissimuler la réalité de ce qui était arrivé à Jean-Eudes. Cette méthode de maquillage est en effet un classique en matière criminelle.
  • L’anapath avait certes conclu à la survenue de blessures du vivant de la victime, mais elle avait été effectuée sur une zone très limitée du corps. L’absence d’autopsie, alors qu’elle aurait été indispensable dans le cadre de l’enquête, s’explique par le souhait de dissimuler que les lésions avaient plusieurs origines.
  • L’absence de certains éléments sur la scène de découverte du corps, tels que l’une des chaussures, la veste polaire verte dont on ne peut croire qu’elle était le morceau de tissu gris photographié par les TIC et prétendument lavé, ou la calotte osseuse crânienne, montre que ces éléments ont été laissés en d’autres lieux, et que certains ont été ramenés ultérieurement.
  • Il y a manifestement eu de l’improvisation dans l’opération de simulation effectuée sur le corps de Jean-Eudes. Une opération au cours de la nuit précédente aurait été beaucoup plus crédible, suivant l’horaire de l’évènement à dissimuler, mais la configuration des lieux autour de l’écluse ne permettait pas de venir larguer le corps sur les voies qui bordent ce lieu, sans attirer l’attention. Les délais ne l’ont sans doute pas non plus permis. On peut aussi imaginer que l’opération a dû mobiliser les services d’agents qui n’ont pas pu être opérationnels immédiatement.

L’opération de mystification qui a ainsi été menée pour cacher la vérité sur la mort de Jean-Eudes avait, malgré ses maladresses, les meilleures chances d’aboutir et de convaincre la famille de Jean-Eudes que celui-ci avait effectivement été victime d’un accident malencontreux là où son corps a été découvert. Il a fallu toute la persévérance, l’opiniâtreté du père de Jean-Eudes, son courage à affronter les pires images de découverte du corps, et à faire face à l’adversité dans sa recherche de vérité, pour que l’enquête se poursuive après le rapport préliminaire de la Gendarmerie. Dix-sept ans plus tard, les raisons de la mort de Jean-Eudes sont restées cachées.

Sur le simple examen de la scène de découverte du corps, nous avons déjà pu établir, avec un haut niveau de vraisemblance, que Jean-Eudes n’était pas au voisinage de l’écluse pendant au moins une partie de la nuit, qu’il lui est arrivé un évènement dramatique dont la divulgation n’était pas admissible pour une ou des personne(s) ayant de hauts niveaux d’influence, que son corps a été passé sous un train pour dissimuler la réalité de ce qui était arrivé, et qu’il a été amené à l’écluse d’Emballens par un engin ferroviaire. C’est ce que nous allons maintenant étayer, et qui servira de base pour progresser dans l’enquête.

La draisine et le mystère de l’appel de 26 minutes

Le père de Jean-Eudes a identifié une draisine qui est passée sur les voies juste après le dernier train précédant la découverte du corps, et qui n’a rien signalé :

« En effet j’avais constaté qu’une draisine HLP 328790, en provenance de St Jory figurait sur les trains ayant circulé sur la voie 2 côté canal, est passée après le « dernier » train 3630 Cerbère-Paris c’est à dire avant la découverte du corps. Or le conducteur de cette draisine 328790 n’a rien signalé sur la voie alors que le suivant venant de Toulouse, le HLP 514102 (Mxxx et Sxxx) découvre le corps au milieu de la voie 2 !!!! »

D’après lui, la première juge en charge du dossier a été dessaisie juste après qu’elle eut marqué son intérêt pour cette draisine, ouvrant la voie à des demandes d’identification du conducteur. La thèse que ce soit bien une draisine qui ait déposé le corps de Jean-Eudes sur les voies se trouve parfaitement confortée par ces informations.

Reste à comprendre pourquoi le seul appel téléphonique qui demandait une attention particulière dans l’enquête sur les habitants de la maison du passage à niveau, celui passé par le père de famille dans l’après-midi suivant la découverte du corps, d’une durée de 26 minutes, est resté non identifié après une opportune erreur de numéro attribuée à l’opérateur Orange. On a pu constater sur les photos la proximité de cette maison avec la zone de découverte du corps, et on sait aussi que le père de famille est un retraité SNCF. Il est très probable que ce retraité ait vu le manège en cours sur les voies, ou ait compris qu’il y avait eu une manipulation, puisqu’il était aux premières loges pour assister aux travaux des TIC sur les voies, et entendre ce qui se disait.

En plus des gendarmes, il y avait sur les voies un agent SNCF, qui a entendu les gendarmes parler d’un accident probablement survenu la nuit précédente, il y avait la directrice des pompes funèbres locales, qui parlait d’un début de décomposition du corps. La répartition des éléments du corps posait aussi question à un œil averti. Ma thèse est qu’une personne a discuté avec le retraité SNCF pour le sonder, et lui a donné un numéro de téléphone à appeler pour discuter si besoin. Mais comment assurer que le retraité ne dirait rien de compromettant pendant l’enquête à suivre, s’il avait constaté des faits étranges ?

Le retraité avait tout à craindre de se trouver impliqué malgré lui dans l’affaire. Qu’une seule trace de passage de Jean-Eudes sur son terrain ou chez lui soit découverte, et il pouvait être accusé de l’avoir agressé et tué, puis d’avoir balancé son corps sur les voies lors d’un passage de train. Mais il pouvait aussi trouver un intérêt personnel à négocier un petit arrangement pour la tranquillité future de son lieu de résidence.

Sans aller plus loin dans les supputations, observons simplement l’évolution de l’environnement immédiat de la maison du passage à niveau depuis la découverte du corps de Jean-Eudes. La photo du devant de la maison, présentée ci-dessus, a été prise par le père de Jean-Eudes, peu de temps après la mort de son fils. Voici une vue plus rapprochée de l’entrée du chemin de halage, issue de cette photo d’octobre 2008, et à côté, pour comparaison, une photo prise six ans et demi plus tard :

On observe qu’un barrage dérisoire avait été dressé à l’entrée du chemin de halage en 2008, après la mort de Jean-Eudes. Sur la deuxième photo prise au printemps 2015, l’entrée du chemin de halage est complètement condamnée par une épaisse haie de bambous, à travers lesquels le passage relève d’un parcours du combattant. En zoomant sur la deuxième photo, on voit bien l’épaisse haie qui obstrue le chemin, et à l’arrière on peut voir un pêcheur sur la rive.

L’épaisse haie de bambous qui obstrue le chemin de halage, et à l’arrière un pêcheur

Pour la maison du passage à niveau, la fermeture de l’entrée du chemin de halage représente un enjeu important. Comme le chemin de halage se perd à quelques deux cents mètres de la maison, l’ensemble formé par le chemin de halage, le petit bois attenant, et le jardin de la maison, devient un parc privé, dont les habitants peuvent profiter à loisir sans être dérangés, et où ils peuvent même organiser des parties de pêche privées s’ils le souhaitent. Or le chemin de halage appartient à VNF, Voies Navigables de France, dont nous avons parlé à propos des ports de Ramonville. Comment le retraité SNCF de la maison du passage à niveau en a-t-il obtenu la jouissance exclusive ? Voici ce que dit le retraité SNCF lors de son audition :

Voici ce que le père de Jean-Eudes a dit dans une audition, à propos d’une conversation qu’il aurait eue avec le retraité SNCF :

Voici ce qu’en dit le fils du retraité SNCF en audition :

Voici ce qu’en dit l’éclusier, qui travaille pour VNF, en audition :

Les raisons données par le retraité SNCF pour fermer le chemin de halage semblent relever de l’affabulation, si on les confronte aux déclarations de son fils et de l’éclusier. Il n’empêche qu’après la mort de Jean-Eudes, ce retraité a obtenu que le chemin de halage soit barré de façon radicale, empêchant toute promenade du public. Était-ce là le résultat d’une négociation effectuée lors de l’appel de 26 minutes, dont le destinataire a été opportunément dissimulé par l’erreur de numéro de l’opérateur ORANGE ? Cela est en tout cas fort plausible, voire probable, et implique un accord confidentiel : se taire, et obtenir la jouissance, par un engagement non écrit de VNF, d’un terrain étendu incluant le chemin de halage. L’alternative était de parler, et de risquer d’être décrédibilisé, puis impliqué à son corps défendant dans un meurtre.

Comment et où le corps de Jean-Eudes a-t-il été écrasé sous un train ?

Nous avons vu que le corps de Jean-Eudes a, selon toute évidence, été amené à l’écluse d’Emballens, là où sa voiture était arrivée la veille en fin d’après-midi, au moyen d’une draisine, après que le corps eut été écrasé par un train pour dissimuler la réalité de ce qui lui était advenu précédemment. Cette conclusion demande à être soutenue par des éléments factuels. Même pour d’éventuels barbouzes, il ne paraît pas évident de faire écraser un cadavre sous un train sans attirer l’attention de quiconque. C’est donc dans l’actualité de la nuit du 25 au 26 septembre 2008 qu’il convient de rechercher un évènement suspect sur les voies ferrées de la région toulousaine.

La Dépêche nous fournit une information de grand intérêt, qualifiée de miracle. Au cours de cette fameuse nuit, une personne marchant le long des voies à Toulouse aurait été percutée par un train, et s’en serait sortie saine et sauve par ses propres moyens, sans souvenir des raisons qui l’avaient amenée là. (cliquer sur l’image pour ouvrir l’article de la Dépêche).

Résumons les éléments principaux du récit :

  • Avant 6 heures du matin, le conducteur d’un train roulant à une vitesse de 90 à 100 kilomètres à l’heure affirme avoir percuté un piéton marchant sur la voie, et entendu un choc. Il fait encore nuit noire, puisque le soleil se levait vers 7 heures 45 ce jour-là.
  • Six heures d’investigations commencent, se terminant vers midi, heure à laquelle le corps de Jean-Eudes est découvert à l’écluse d’Emballens

Comme on le voit sur cette carte, la rue du Midi, près de laquelle s’immobilise le train, est à quelques trente-cinq kilomètres du site de l’écluse où le corps de Jean-Eudes a été découvert. Elle n’est pas très éloignée de Ramonville-Saint-Agne, où vivait et travaillait Jean-Eudes.

  • Une caméra thermique et une équipe cynophile sont utilisées pour tenter de trouver un corps. Quatre heures environ après la percussion (milieu de matinée), un vêtement et des papiers administratifs auraient été retrouvés.
  • Grâce aux papiers retrouvés, la personne qui marchait sur la voie aurait été identifiée. Elle prétendrait avoir bu et ne pas avoir de souvenirs de la raison de sa présence sur la voie.
  • La personne serait rentrée toute seule chez elle et ne serait que légèrement blessée

L’article précise, à propos de l’accès aux voies ferrées dans ce secteur :

Sur ce pont ferroviaire enjambant l’avenue Crampel, l’accès aux voies est pourtant rigoureusement interdit et surtout rendu difficile par les nombreux talus.

On remarque sur la photo du journal que le lieu de percussion est encaissé, protégé de l’accès et de la vue par des talus, alors qu’il est en pleine ville. J’ai vérifié la grande difficulté d’accès.

La version du gars saoul qui marche en pleine voie, dont la percussion provoque un choc audible du conducteur, et qui rentre tranquillement chez lui à peine blessé, en laissant près de la voie un vêtement et des papiers que les services de recherche et les chiens mettent 4 heures à trouver, ne tient pas la route. Les deux heures de plus à chercher jusqu’à midi ne sont pas justifiables.

Ma thèse est que c’est le cadavre de Jean-Eudes qui a été amené là sur les voies, pour être écrasé par un train, et masquer ainsi la réalité de ce qui lui était arrivé auparavant. Voyons les opérations de plus près. Le planning s’articule parfaitement avec celui du spectacle macabre organisé à l’écluse d’Emballens. C’est bien six heures avant son éparpillement que le corps a été découpé, simulant un accident par percussion avec un train. Cela explique que le sang présent sur la peau au moment de la découverte ait été noir et sec. Nous verrons plus loin que le corps était déjà vidé de l’essentiel de son sang au moment de la percussion.

Le laps de temps, sans doute de 20 à 30 minutes, avant l’arrivée des premiers services de police et de recherche, suffisait largement à évacuer l’essentiel des morceaux du corps. Nous verrons par où il a été emmené. Les heures de recherche qui ont suivi, avec l’aide des chiens, ont servi à assurer qu’il ne restait aucune parcelle oubliée du corps, petit morceau de mâchoire ou autre qui aurait échappé à la collecte. Si quelque chose a été alors retrouvé, un regroupement a pu être opéré discrètement, sous prétexte d’identification ultérieure.

En orange, l’emplacement approximatif du train arrêté après la percussion, en vert l’emplacement où semble avoir été prise la photo du journal

Sur cette carte a été portée la position approximative du train, près de l’avenue Crampel et de la rue du Midi, et celle d’où semble avoir été prise la photo du journal. On remarque en effet sur la photo un léger virage sur la voie ferrée, et il faut remonter au rectangle vert pour trouver une courbure, qui se prolonge en dehors de la zone présentée ici. Les deux rectangles sont éloignés d’environ 650 mètres, alors que l’article indique environ 300 mètres entre le lieu de percussion et le lieu d’arrêt, mais cela n’a pas grande importance, compte tenu de l’incertitude sur la zone d’arrêt exacte du train, la possibilité qu’il ait un peu avancé pour croiser une avenue, et l’étendue probable de la zone de recherches.

La photo peut fausser la perspective des rails, mais il semble qu’ils soient effectivement en virage.

Sur la photo parue dans le journal La Dépêche, on voit bien une zone de végétation dense à l’extérieur du virage, qui correspondrait, sur la photo satellite, à la zone comprise entre les points marqués « Les Batar » et « Jardin Monplaisir ». On observe qu’elle est sur le terrain des Cales de Radoub.

Les Cales de Radoub étaient un endroit idéal pour amener discrètement un corps avec une voiture, peut-être une ambulance, simuler avec éventuellement un mannequin, tenu à distance, un piéton marchant sur les voies, et derrière lequel aurait été placé le corps de Jean-Eudes, allongé sur la voie. En fin de nuit, juste avant l’aube, il était très facile d’abuser le conducteur, qui a eu le regard attiré par le mannequin.

Une chose est certaine : que la zone exacte où a été prise la photo soit celle que nous supposons, ou qu’elle soit un peu plus proche du train arrêté, la percussion a eu lieu tout près des cales de Radoub, dont nous avons présenté une vidéo, et qui sont exploitées par … VNF, Voies Navigables de France. L’indice dans la vidéo était le passage d’un train, bien visible à partir de 0 minute 23 secondes.

Nous en sommes revenus une fois de plus à VNF, qui devient un leitmotiv du récit. Il est bien évident que les Cales de Radoub ne sont pas en accès libre depuis la rue, et qu’il fallait être autorisé pour y entrer, et être capable d’en ouvrir les portes. Une fois le corps passé sous le train, il pouvait être placé à nouveau à l’intérieur du véhicule qui l’avait amené, dans des housses adaptées, et transporté jusqu’à un point d’embarquement sur la draisine identifiée plus haut. Il n’était pas impossible non plus de faire venir la draisine sur place, en profitant des interruptions de trafic qui ont été opérées.

Nous venons d’avancer grandement dans la compréhension de l’affaire Jean-Eudes, puisqu’une information totalement indépendante a priori de cette affaire, celle d’un fait divers présenté comme miraculeux sur les voies, s’interprète de façon rationnelle, et parfaitement synchronisée dans le temps, avec la découverte du cadavre de Jean-Eudes, et avec les déductions que nous avons tirées de l’observation du lieu de découverte, notamment la nécessité d’un découpage, puis d’un transport préalable du cadavre, avant sa découverte.

Qui conduisait la voiture de Jean-Eudes quand elle est arrivée à l’écluse, le 25 septembre 2008 en fin d’après-midi ?

Il est parfaitement établi, par le témoignage d’une voisine de l’écluse d’Emballens, et par la présence constatée de la voiture à l’écluse, que la 205 de Jean-Eudes y est arrivée le 25 septembre 2008 en fin d’après-midi, aux environs de 19 heures. Il se pose néanmoins la question de savoir qui la conduisait réellement, car le portrait, dressé par la riveraine, de l’homme qui en est sorti, ne correspond pas exactement à celui de Jean-Eudes. Voici son témoignage, fait spontanément auprès des gendarmes le jour de découverte du corps :

Jean-Eudes avait une taille d’au moins 1,80 mètre. Son âge était de 24 ans. Il n’était pas vêtu de gris, mais éventuellement de sa polaire verte au-dessus de son polo North Face à dominante verte :

La riveraine a pu observer de face l’homme descendu de la voiture, qui est passé à moins de 10 mètres d’elle. Au vu de ces éléments, peut-on dire qu’il s’agissait de Jean-Eudes, malgré les erreurs de description que cela implique, ou s’agissait-il de quelqu’un d’autre, comme en est convaincu le père de Jean-Eudes ?

Il s’agit ici d’un intéressant cas d’école d’étude de la fiabilité d’un témoignage. On peut l’analyser point par point :

  • Le type européen, les cheveux châtains, la corpulence moyenne sont totalement compatibles avec Jean-Eudes
  • Sur la couleur des vêtements, un vert assez neutre, peut-être un peu délavé, est dans la zone de confusion fréquente, à distance, avec un gris
  • Sur l’âge, à 10 mètres et sans attention particulière, une erreur de 5 à 10 ans est très courante. De plus, la coupe de cheveux de Jean-Eudes tend à le faire paraître plus mature qu’une coupe très dégagée, de même qu’un éventuel ombrage du visage dû à un début de repousse de la barbe. Sa tenue vestimentaire, plutôt sobre et classique, n’est pas typée « jeune », et contribue aussi à une image plus mature.
  • Le soleil qui ici, en fin d’après-midi, éclairait le visage par son côté gauche, creuse les traits et contribue à une surestimation de l’âge
  • L’estimation d’une taille à 10 mètres est approximative. Le fait qu’il n’y ait pas de repères visuels particuliers, que les vêtements soient plutôt neutres, contribuent à une impression d’ensemble floue, que le cerveau tend à remplir avec une valeur moyenne. De plus, une démarche un peu rentrée fait paraître plus petit qu’une posture affirmée, et il est naturel qu’une personne qui marche tranquillement ait ce type de démarche.
  • Sur la taille estimée aussi, le fait que le témoin soit en hauteur par rapport à l’homme observé tend à lui faire minimiser la taille

Enfin, la personne ne s’attendait pas à devoir retenir ou rapporter quoi que ce soit ultérieurement. Il résulte de l’ensemble de ces considérations que, certes, le témoignage ne permettrait pas d’affirmer avec certitude que l’homme qui est sorti de la 205 était bien Jean-Eudes, mais qu’il ne permet en aucune façon de l’exclure. Dans une logique d’enquête, rien dans ce témoignage n’est incompatible avec cette identité.

Indépendamment du témoignage, l’hypothèse que ce ne soit pas Jean-Eudes qui conduisait la voiture, alors que l’heure d’arrivée de cette voiture est compatible avec son heure de sortie du travail estimée, suppose que quelque chose soit arrivé à Jean-Eudes dès cette sortie. Le père de Jean-Eudes a notamment pensé que Jean-Eudes avait été immédiatement enlevé. Dans le quartier de Ramonville où travaillait Jean-Eudes, quartier urbain tranquille en journée et à fort passage, cela est hautement improbable, pour ne pas dire inimaginable. On ne peut rien exclure totalement, dans une enquête criminelle, mais ici il est logique d’admettre, avec un taux de probabilité proche de 1, que c’est bien Jean-Eudes qui est venu, seul au volant de sa voiture, à l’écluse d’Emballens après sa journée de travail.

Le mystérieux projet de Jean-Eudes pour la soirée du 25 septembre 2008 à partir de l’écluse

Qu’est-ce que Jean-Eudes pouvait bien avoir pour projet pour cette soirée ? La question est d’autant plus cruciale qu’il ne devait plus jamais voir se lever le soleil. L’écluse d’Emballens n’est pas un lieu désagréable, mais présente en soi très peu d’attrait par rapport aux lieux analogues du Canal du Midi. Ce n’est certainement pas pour faire une promenade à pied, une heure ou moins avant le coucher du soleil, que Jean-Eudes y est venu. Ce n’est pas non plus pour visiter des habitants d’une des maisons proches. Toutes les hypothèses possibles en ce sens ont été creusées, par audition des riverains au cours de l’enquête de gendarmerie, et de façon approfondie par des recherches privées. Enfin, c’est encore moins pour y noyer une soudaine mélancolie, et se suicider dans un saut acrobatique entre les roues d’un train le lendemain midi, comme l’a stupidement écrit le rapport de gendarmerie.

Alors un rendez-vous ? Oui, mais pas avec quelqu’un qui serait arrivé à pied, en vélo par la piste cyclable, ou en voiture. L’emplacement choisi par Jean-Eudes pour se garer, et ses déplacements près de l’écluse, sont faciles à interpréter, si on s’imagine un instant à sa place.

La 205 était garée sur le parking public de l’écluse, à deux pas d’une passerelle qui semblait permettre de traverser facilement. De l’autre côté de la passerelle, à l’extérieur de l’écluse, dans la partie large du canal, stationnait une péniche appartenant à l’éclusier, et qui était d’ailleurs en vente, comme le montrent ces extraits de sa déposition :

Jean-Eudes a finalement fait le tour en prenant le grand pont, et c’est à ce moment que la riveraine mentionnée plus haut l’a vu de face. Il s’est en effet aperçu que la traversée de la petite passerelle était interdite.

La petite passerelle est marquée comme interdite pour le passage. C’est pourquoi Jean-Eudes a fait le tour par le grand pont, par lequel il était arrivé en voiture

La compagne de l’éclusier confirme :

Les choses sont donc claires, Jean-Eudes a aperçu la péniche en arrivant à l’écluse en voiture, il s’est garé sur le parking public au plus près de la péniche, pensant traverser par la petite passerelle, puis a remarqué que le passage y était interdit. Il a alors fait le tour pour aller vers la péniche, mais les aboiements du chien l’ont fait renoncer. Il ne venait certainement pas pour se renseigner sur cette péniche, sinon il aurait lié conversation avec l’éclusier. Il s’en approchait pour une seule et unique raison :

Le rendez-vous qui avait été donné à Jean-Eudes à l’écluse d’Emballens était un rendez-vous pour une balade en bateau sur le canal latéral à la Garonne, et Jean-Eudes n’avait pas la moindre idée du type de bateau dont il pouvait s’agir. Il s’est approché du bateau stationné à l’écluse, puis a réalisé qu’il n’y était pas attendu, et est alors reparti dans l’autre sens. Il a peut-être aussi réalisé que la péniche ne se trouvait pas du bon côté pour entreprendre une balade qui devait l’emmener, nous le verrons, vers le Nord, en s’éloignant de Toulouse, alors que la péniche était stationnée côté Sud de l’écluse.

Jean-Eudes avait toutes les caractéristiques de quelqu’un qui attend en flânant, ce qui lui a donné cet air qualifié d’absent par une riveraine, selon ce qu’a rapporté un article de journal. On a tous cette attitude, quand on est un peu en avance à un rendez-vous, et qu’on regarde les choses autour de nous sans vraiment s’y intéresser, car on se projette dans l’arrivée imminente de quelque chose ou quelqu’un. Cela relève certes de l’hypothèse, mais d’une hypothèse plausible et extrêmement probable. Un élément va venir encore la conforter.

Les horaires de navigation journaliers étaient définis par VNF, Voies Navigables de France, et étaient identiques à ceux du Canal du Midi. En fait, la navigation était libre dans les biefs, c’est-à-dire les portions de canal situées entre les écluses, mais les écluses fermaient, au mois de septembre, à 18 heures 30. Voici, extrait du site canal-de-garonne.fr, la liste des premières écluses au départ de Toulouse, et les distances entre elles :

Ce qui frappe, dans la liste de distances entre écluses, en dernière colonne, est qu’un seul trajet entre écluses offre une longueur importante, permettant une balade assez longue en soirée ou de nuit, et c’est précisément le trajet qui part de l’écluse d’Emballens et qui va vers le Nord, pour se terminer à l’écluse de Lavache, à 18 kilomètres environ. Des petits bateaux sans permis étaient disponibles à la location et pouvaient accueillir 8 à 12 personnes, et naviguer à 8 kilomètres à l’heure maximum pour respecter la réglementation. Le trajet entre les deux écluses aurait alors duré 2 heures 20 minutes. Par ailleurs, VNF disposait de vedettes techniques, de 5 à 10 mètres de long, pouvant emmener 4 à 8 personnes selon leur type, non homologuées pour le transport public, mais dont l’usage ne peut être exclu dans le cas où Jean-Eudes aurait été invité à une promenade organisée par du personnel de VNF.

On peut très raisonnablement estimer que, le soir du 25 septembre 2008, vers 19 heures, 19 heures 30, donc peu avant le coucher du soleil, Jean-Eudes est monté à bord d’un bateau, qui l’a embarqué du côté Nord du pont qui jouxte l’écluse, au ponton situé près de la maison du passage à niveau.

Nul doute que Jean-Eudes ait été accueilli amicalement à bord du bateau. Il connaissait forcément une partie au moins des passagers présents, et était en confiance. Il avait son téléphone sur lui, et la présence probable de plusieurs passagers était rassurante. Pourtant, ce jeune homme de 24 ans, dont la juge fera remarquer au père de Jean-Eudes qu’il était beau, prenait un risque. Il ne serait pas autonome pour revenir prendre sa voiture pour rentrer à Ramonville, et quelqu’un devrait donc l’accompagner après la balade, probablement en voiture, et tard dans la nuit. Pour l’instant, tout était paisible et convivial, par cette belle soirée d’automne. La polaire verte qu’il avait emmenée, inutile en journée, allait être utile pour être à l’aise malgré la baisse de température nocturne et la petite brise sur le bateau. Rien ne permettait encore de prévoir la tragédie qui se préparait.

Le point d’orgue de la soirée

Une balade en bateau en soirée, sur le canal latéral à la Garonne, était sans doute un bon moment en perspective, s’il était prévu qu’un petit groupe sympathique y participe. Des discussions, sans doute quelques boissons, pas forcément alcoolisées car Jean-Eudes n’a pas consommé d’alcool, de petites choses à manger. On ne peut qu’imaginer ce qui était prévu pour rendre la promenade agréable. On sait qu’à un moment ou à un autre, Jean-Eudes va consommer du Lexomil, et certainement pas de son plein gré. Nous y reviendrons. Il est en tout cas probable que la soirée devait avoir un point d’orgue, une sortie, ou une visite particulièrement intéressante.

Si le bateau a poursuivi son trajet jusqu’à l’écluse de Lavache, il y est parvenu en 2 heures environ, compte tenu d’un probable petit dépassement de vitesse autorisée, et de portions limitées à 10 et non 8 kilomètres à l’heure, soit vers 21 heures 30. L’écluse de Lavache est à l’entrée de Montech, et cette petite ville est connue pour sa pente d’eau, encore en service opérationnel en 2008, qui permet d’éviter les 5 écluses qui suivent celle de la Vache. Elle était exploitée par VNF, Voies Navigables de France. Deux locomotrices sur pneus, reliées entre elles, poussent un tablier (ou « masque ») dans une rigole bétonnée en pente remplie d’eau. Pour voir l’ouvrage, on peut consulter le beau diaporama présenté sur le site canal-de-garonne.fr (cliquer sur l’image ci-dessous pour ouvrir le site à la page adéquate, puis faire défiler), ou regarder une vidéo, comme celle-ci qui montre des images assez précises de son fonctionnement :

Reportage sur la pente d’eau de Montech, avec animation du principe de fonctionnement

La pente d’eau de Montech est en quelque sorte une version modernisée et mécaniquement assistée des anciennes payssières du Lot près de Cahors, que nous avons mentionnées précédemment. Il faut à ce sujet dévoiler un moment de l’emploi du temps de Jean-Eudes, précédant son décès. Les très belles photos de lui dans les Pyrénées, au mont Vallier, ont été prises le samedi 30 août 2008. Le soir même, Jean-Eudes est rentré chez lui à Ramonville. Le dimanche 31 août, son relevé bancaire fait apparaître un plein de carburant à Cahors. Le lundi 1er septembre, il était au travail à Ramonville. Jean-Eudes n’avait aucune connaissance connue à Cahors, aucune raison évidente de s’y rendre. Dans le contexte de sa proximité des sites de VNF à Ramonville, et des relations qu’il avait pu y faire, il est logique de faire le rapprochement entre les payssières du Lot et un projet de visite de la pente d’eau de Montech.

Une visite privée de la pente d’eau de Montech, en soirée, est une hypothèse logique, car la balade en bateau est la seule explication cohérente du comportement de Jean-Eudes à l’écluse d’Emballens, et il est difficilement imaginable qu’elle ne se soit pas clôturée par un passage à la pente d’eau, exploitée par VNF, alors que VNF est apparu à tous les stades précédents de l’analyse. On peut imaginer que le bateau venant de l’écluse d’Emballens ait franchi exceptionnellement en soirée l’écluse de Lavache, qui était déjà automatisée en 2008, et soit venu à la pente d’eau, ou que ce trajet ait été fait en voiture :

De l’écluse de Lavache à la pente d’eau de Montech, environ 4 kilomètres

Nous allons donc examiner cette hypothèse, et ses conséquences possibles. Nous verrons qu’elle s’articule parfaitement avec les autres faits connus.

Le demi-mensonge initial des gendarmes

Rappelons quelques éléments du rapport d’enquête préliminaire de la Gendarmerie, publié plus de dix mois après les faits :

Il n’y a strictement aucune interrogation sur la présence, présumée à concentrations thérapeutiques, de Bromazépan dans le sang de quelqu’un qui n’en prenait pas, alors que cela devrait immédiatement évoquer une suspicion criminelle. Sur la cause du décès, c’est l’hypothèse accidentelle qui est seule mentionnée, et présentée comme vraisemblable, mais sans la moindre tentative de reconstituer les faits.

Présentation classique du Lexomil, en comprimés quadrisécables de 6 mg, soit 4 fois 1,5 mg

C’est en cela qu’il y a vraisemblablement un demi-mensonge. Dix mois après les faits, et alors qu’une barrière allait être dressée à la poursuite de l’enquête, avec la demande de consignation de 4 000 euros par la famille en plein mois d’août et dans un délai très court, l’affaire allait très probablement en rester là, et la famille ferait son deuil, avec une conclusion qui était acceptable. Et je crois que les gendarmes tentaient ainsi de faire un rapport aussi proche que possible de la réalité, en censurant cependant dans leur esprit l’inconnue suspecte du Lexomil. Jean-Eudes avait bien, selon eux, été victime d’un accident, d’un accident survenu ailleurs que sur le lieu de découverte du corps, et dont les conditions réelles devaient rester secrètes, car elles étaient dérangeantes pour des gens assez puissants pour mobiliser des moyens de camoufler la vérité.

On comprend, dans la logique du récit, que c’est à la pente d’eau de Montech qu’a dû se produire cet accident, ou en tout cas ce qui a été présenté comme un accident, malgré la prise de Lexomil. Plusieurs éléments penchent en ce sens.

Tout d’abord, la pente d’eau de Montech était un site potentiellement très dangereux, en raison de la présence de pièces massives en mouvement, si l’application des mesures de sécurité était interrompue, ce qui serait bien le cas en soirée, hors heures d’exploitation. Toute mise en marche intempestive pouvait surprendre un spectateur non prévenu. On pense aux deux locomotives de 100 tonnes évoluant sur une pente à 3%, mais aussi au tablier qui assurait la retenue du coin d’eau, qui pouvait écraser quelqu’un lors de sa mise en place dans la rigole, ou pendant sa descente le long de la rigole si quelqu’un y avait glissé ou y était descendu. C’est cela qui explique très vraisemblablement la présence de résidus noirs sous les ongles de Jean-Eudes, qui à un moment a dû se retenir de glisser, essayer de remonter sur un rebord glissant, ou s’extirper du dessous du tablier qui l’écrasait.

Les analyses des résidus observés sous les ongles de Jean-Eudes n’ont pas été faites à l’époque. Elles seraient très certainement révélatrices. Elles pourraient encore être faites aujourd’hui, le corps n’ayant pas été incinéré, à ma connaissance. Un autre indice plaide pour un accident à la pente d’eau de Montech. On se souvient que des éléments manquaient au corps et aux vêtements de Jean-Eudes, retrouvés près de la voie ferrée. Pour ne parler que du corps, la calotte crânienne était pratiquement entièrement absente. Il s’agit de l’ensemble des os qui forment le crâne. On aurait dû retrouver cette calotte soit sur le lieu de découverte du corps, soit près des cales de Radoub, où le corps a été passé sous un train. Or les recherches approfondies n’ont rien donné sur aucun des deux lieux.

L’évacuation de l’ensemble du contenu de la tête, dont la calotte, avec subsistance d’un masque vide, auquel manquait même un œil, nécessite un choc à haute énergie ou une pression d’écrasement très élevée. Puisque ces éléments n’ont pas été retrouvés à Emballens, ni sur les voies près des cales de Radoub, le seul endroit propice qui reste, dans la logique des évènements de la soirée, est la pente d’eau de Montech. Il n’est pas exclu, même dix sept ans plus tard, que des morceaux de calotte crânienne puissent encore être retrouvés sur le site, cachés dans des zones inaccessibles de la machinerie.

Autre remarque très significative : le rapport de gendarmerie expliquant la mort de Jean-Eudes par une cause accidentelle date du 03 août 2009. Le 13 août 2009, Marie-Hélène Pouchard, ingénieure en chef des Travaux Publics de l’État (TPE) et occupant les fonctions de directrice adjointe et secrétaire générale au sein du Service de la Navigation de Toulouse, a signé un avis de la batellerie stipulant que, en raison du vieillissement de la pente d’eau de Montech, des mesures de sécurité renforcées étaient nécessaires lors de son exploitation. Cet avis précisait que le passage était limité aux bateaux ne pouvant emprunter les écluses 11 à 15 (gabarit supérieur à 28,50 m), et que le passage s’effectuait pour eux à vide (référence en lien). La pente d’eau a été très vite arrêtée définitivement. (voir ce lien)

En 2008, la pente d’eau de Montech était sous tutelle opérationnelle de VNF, via son Unité Territoriale Sud-Ouest, qui était donc responsable de l’exploitation et de l’entretien de l’ouvrage. Le Service de la Navigation de Toulouse (SNT) était à cette époque une administration d’état locale, rattachée à la Direction Régionale de l’Équipement (DRE) ou à la Préfecture de Région. On constate donc une décision de modification des conditions d’exploitation, qui a été imposée par l’autorité administrative. Il n’est pas exclu que la décision ait été prise en concertation, mais la concordance de dates avec le rapport de gendarmerie, et la décision de réduction d’activité, rapidement suivie de sa cessation, est compatible avec la circulation d’informations sur une faille de sécurité majeure, conduisant à la mort d’un homme.

À ce stade se pose une nouvelle question essentielle : peut-on considérer comme accident l’écrasement, dans un lieu potentiellement dangereux, d’un jeune homme qui a consommé du Lexomil à son insu ?

Accident, suicide, crime : les trois niveaux de récit

On l’a vu, l’enquête de gendarmerie ne s’est pas attardée sur la présence de Lexomil dans le sang de Jean-Eudes, la mention « Concentrations thérapeutiques » semblant suffire aux enquêteurs pour en faire quelque chose d’anodin. Or, il s’agit là d’une information capitale, qui peut suffire à caractériser un acte criminel.

On considère que 1 mg de bromazépam administré donne une concentration sanguine d’environ 0,02 à 0,04 µg/mL, en phase de plateau, selon l’individu et son métabolisme. La phase de plateau est généralement atteinte entre 2 et 4 heures après la prise, et les effets peuvent durer 6 à 12 heures. Ici on aurait une prise de 2 à 4 mg de Lexomil, si l’effet plateau est atteint, ou peut-être plus, si la prise était récente avant décès, et compte tenu d’un délai de prélèvement supérieur à un mois et demi sur un corps qui avait déjà perdu l’essentiel de son sang après décès. Les comprimés classiques étant des barrettes de 6 mg, sécables en 4 parties, Jean-Eudes aurait pris entre une demi-barrette et une barrette de Lexomil.

Un élément très important est que le Lexomil a un effet beaucoup plus marqué lors d’une première prise, ce qui était le cas ici. L’organisme n’a encore développé aucune tolérance, et le système nerveux central est donc pleinement réceptif à ses effets :

  • anxiolytiques (calmant),
  • sédatifs (somnolence),
  • myorelaxants (relâchement musculaire),
  • amnésiants (trous de mémoire),
  • psychomoteurs (ralentissement, vertiges)

Chez une personne qui n’a jamais pris de benzodiazépine, une dose modérée produit un effet très perceptible, souvent disproportionné par rapport à la dose, et typiquement :

  • une somnolence importante,
  • une diminution de l’équilibre et de la coordination,
  • un ralentissement des réflexes,
  • une réduction du discernement face au danger
Saut en snowboard à Super Besse en 2004. Jean-Eudes excellait dans les sports physiques exigeants.

Avant de continuer, il est utile de prendre du recul par rapport à l’affaire, et d’examiner les différents récits auxquels elle a donné naissance. Le premier rapport de gendarmerie concluait sur une mort accidentelle. Ce scénario pouvait déjà sous-tendre deux récits différents. Il était destiné à être compris, au niveau de la famille et du public, comme celui d’un accident sur les voies ferrées à proximité de l’écluse d’Emballens, et à clôturer les recherches. Au niveau de la Gendarmerie, il était compris, de façon codée, comme celui d’un accident survenu à la pente d’eau de Montech, mais qui avait été maquillé par complaisance pour des personnages influents. C’était une tromperie, mais pas une transgression morale absolue, dans la mesure où la nature des faits était identique, mais était rattachée à un contexte différent.

Le deuxième rapport d’enquête rédigé par la Gendarmerie concluait à un suicide, parce que les gendarmes avaient été acculés à rejeter la thèse accidentelle sur les voies ferrées, et étaient contraints à cacher la vérité, et donc à ne surtout pas élargir le champ d’observation au-delà des limites de l’écluse et des environs immédiats. Il ne restait qu’une échappatoire, la thèse d’un suicide acrobatique, par plongeon entre les roues d’un wagon de train, la tête la première. Cette thèse, déjà presque fantaisiste, se heurtait malgré tout au fait que le corps avait été retrouvé froid, et en début de décomposition, dans un délai très court après le suicide présumé. Ce récit est donc la simple preuve d’une enquête sous contrainte, et n’a aucun intérêt pour éclairer les faits réels.

La description des effets du Lexomil, et l’évidence qu’il a été administré à l’insu de Jean-Eudes, conduisent maintenant à la remise en question totale de la théorie purement accidentelle, pour ouvrir celle d’un crime, avec deux principaux récits possibles, que nous allons maintenant détailler.

Crime sexuel prémédité, ou crime sadique ?

À quel moment Jean-Eudes a-t-il été amené à consommer le Lexomil retrouvé dans son sang ? Il faut que le comprimé ait été ajouté dans une boisson qu’il a consommée, comme par exemple un jus de fruit ou un soda, qui aura masqué le goût légèrement amer de la substance. Il est possible que ce soit sur le bateau, pendant la balade le long du canal, ou bien que le groupe ait fait un passage dans un lieu festif à Montech, comme la discothèque Saint Nicolas, qui était encore ouverte à l’époque, et se situait à petite distance du centre ville et du canal. La visite de la pente d’eau devait clôturer la soirée. La personne qui a mis le comprimé dans le verre de Jean-Eudes avait l’objectif d’altérer les capacités normales de Jean-Eudes, et donc un projet pour la suite.

Il est possible que ce projet ait été de nature sexuelle, car le Lexomil a des effets de désinhibition, de confusion, et peut provoquer des amnésies légères. Ce n’est pas la substance privilégiée dans un tel cas, mais des cas sont rapportés, où des traces de ce produit ont été retrouvées dans des analyses toxicologiques post-agression. Il a l’avantage d’être un produit courant, dont n’importe qui peut demander une prescription à son médecin sans attirer l’attention, en prétextant une déprime passagère. La personne qui aurait eu ce projet serait la personne qui devait ramener Jean-Eudes à l’écluse d’Emballens, et qui aurait alors pu profiter de leur isolement dans une voiture.

Même si le projet n’a pas pu être réalisé, en raison de l’accident qui serait survenu à la pente d’eau, la simple administration du Lexomil à l’insu de la victime, avec l’objectif d’attenter à son intégrité, est de nature criminelle. Les effets du Lexomil sont alors une des causes probables de l’accident, mais de façon non préméditée et involontaire. Objectivement, on ne peut cependant pas exclure que l’accident à la pente d’eau n’en soit pas véritablement un, et que l’écrasement du corps de Jean-Eudes ait été provoqué volontairement. Cela paraît fou, mais ce type de folie a existé à Toulouse, et le contexte la rend donc plausible.

Je ne souhaite pas m’étendre sur ce sujet, mais les rumeurs qui ont couru sur certaines soirées de la région toulousaine, par exemple celles où a pu assister le juge Roche, faisaient état de crimes sur un participant à la soirée, souvent choisi pour sa vulnérabilité, son absence de soutien social, sa situation précaire, bien sûr ignorant du programme, et dont la mise à mort constituait le clou de la soirée. Dans un contexte toulousain où, on l’a vu avec l’association « Stop à l’oubli », 191 morts suspectes n’ont pas été élucidées dans la région, le pire peut légitimement être envisagé. On rappelle que le soir du 26 septembre 2008, alors que le corps de Jean-Eudes venait d’être découvert, le premier spectacle « Dark Entries » était donné au Bikini, juste à côté du lieu de travail de Jean-Eudes, et que des liens existent entre VNF et le Bikini à travers le service multi-sites de la mairie de Ramonville-Saint-Agne.

Le programme du spectacle a été montré plus haut. Des scènes sanglantes y sont présentées. Je ne dispose pas d’images de cette soirée, mais en voici une, pour exemple, du spectacle de septembre 2012 :

Ce que cette danseuse exhibe est exactement la partie du corps de Jean-Eudes qui n’a pas été retrouvée. Cela ne signifie en rien qu’il y ait un lien entre les deux, mais révèle les goûts morbides qui inspirent ce genre d’évènements. Le détail suivant, constaté lors du premier examen de corps, est également troublant :

Ceci n’est pas incompatible avec un traînement du corps sous un train, qui aurait aussi détruit le pantalon, ainsi que le slip, qui n’a pas été retrouvé. Néanmoins l’état du corps ne s’explique pas forcément par l’hypothèse d’un accident, éventuellement facilité par la prise de Lexomil. Il serait indispensable d’examiner aussi la possibilité d’un crime sadique, d’une mise à mort intentionnelle de Jean-Eudes.

La mort de Jean-Eudes n’est pas un accident fortuit, qui aurait été maquillé pour épargner des personnes influentes. La présence de Lexomil dans le sang de Jean-Eudes est la signature d’un acte criminel, dont la nature exacte ne peut pas être connue sur la base des seuls éléments disponibles, mais qui reste d’une immense gravité. Les gendarmes qui se sont donné bonne conscience malgré leur blocage de l’enquête, parce que le maquillage d’un accident en un autre accident leur a semblé un moindre mal, ont en réalité caché des faits beaucoup plus graves, de nature criminelle, et éventuellement permis à leurs auteurs de continuer à nuire.

Une histoire toute simple

L’affaire Jean-Eudes se résume finalement à une histoire toute simple. Un jeune ingénieur travaillant dans une société de pointe à Ramonville-Saint-Agne, dans la banlieue immédiate de Toulouse, en bordure du port technique situé sur le Canal du Midi, fait connaissance avec des personnes proches du milieu de la navigation fluviale. Par une belle soirée du tout début d’automne 2008, il est invité à venir faire une balade en bateau sur le canal latéral à la Garonne, avec au programme une visite à la pente d’eau de Montech, normalement fermée la nuit, mais où certains participants pouvaient pénétrer. Lors d’une mise en marche intempestive de la machinerie, destinée à en montrer le fonctionnement, Jean-Eudes est victime d’un accident grave et décède, si l’on retient la version soft de l’évènement.

L’accident est tragique, et aussi très dérangeant pour l’organisme qui gère la pente d’eau, VNF, Voies Navigables de France. En effet la visite était informelle, peut-être autorisée par un simple accord oral, ou par une tolérance de personnels qui disposaient de possibilités d’accès. Les éventuels défauts de sécurisation du site engagent de toute façon la responsabilité de VNF. L’affaire risque de faire grand bruit et peut toucher toute une organisation hiérarchique. Mais il y a bien pire. L’un des participants à la soirée avait un projet criminel, celui de tenter d’abuser de Jean-Eudes quand il se retrouverait seul avec lui, sans doute pendant le retour à l’écluse d’Emballens, où la 205 de Jean-Eudes était stationnée. Il avait glissé un Lexomil dans un verre de boisson en espérant vaincre les résistances.

La gravité de cet acte, déjà immense, est décuplée par l’accident, dont la cause principale pourrait bien être l’altération des facultés d’équilibre, ou de perception du danger, de Jean-Eudes, provoquée par l’ingestion du Lexomil. Si l’accident avait été déclaré, l’enquête aurait obligatoirement conduit au démasquage du coupable, puis à une peine extrêmement lourde devant la justice. Qui était donc ce coupable ? Ce qui est certain est qu’une opération de maquillage a été lancée, et qu’elle demandait des pouvoirs exceptionnels. Le fil apparent de l’opération passe par VNF, par la mairie de Ramonville-Saint-Agne qui gère le port technique sur le Canal du Midi, et on ne saurait imaginer qu’il puisse atteindre les hauts niveaux de pouvoir sans passer par Toulouse, dont le maire, qui est aussi le président de la communauté urbaine du Grand Toulouse, a longtemps dirigé la mairie de Ramonville, et l’avait quittée quelques mois plus tôt seulement.

Jean-Eudes a nécessairement été conduit dans un hôpital de l’agglomération. Sa carte vitale, qu’il portait sur lui, a pu être utilisée, car on se souvient que seul un morceau, apparemment découpé au cutter, a été présenté plus tard au père de Jean-Eudes. L’opération de dissimulation nécessitait impérativement qu’aucune trace de passage à l’hôpital ne puisse être découverte plus tard. Elle impliquait une chose plus délicate, que les déplacements de Jean-Eudes ne puissent jamais être révélés par la collecte des données des opérateurs mobiles. Dans l’urgence, il fallait donc que le numéro de téléphone de Jean-Eudes soit modifié sur le tout premier document, le rapport des TIC de la Gendarmerie. Et dernière chose, la plus cruciale, il fallait organiser une mise en scène crédible d’un autre évènement plausible qui aurait conduit à la mort de Jean-Eudes.

Pourquoi ne pas avoir fait disparaître le corps, purement et simplement ? La victime était une personne disposant d’un statut professionnel, familial aussi, qui aurait donné un grand écho à la disparition. La 205 avait déjà été vue à l’écluse d’Emballens. Si une disparition s’ébruitait dans la presse, des témoins pourraient parler. Et il serait impossible aux services de police ou de gendarmerie de prétendre qu’aucune donnée de téléphonie n’était disponible. Une mise en scène du corps permettrait au contraire de laisser passer le temps, puis de mettre la famille devant une absence d’éléments qu’elle n’aurait pas le pouvoir pratique de renverser.

C’est ainsi que s’est déclenchée l’atroce opération de mise en scène d’un accident dû à un train, dans le voisinage immédiat de la voiture, afin que l’unité de lieu ne puisse être mise en doute. Atroce opération de découpage et de mutilation supplémentaire d’un cadavre, atroce collecte de morceaux, atroce transport, atroce dispersion sur les voies, et surtout… surtout… atroce tromperie d’une famille, d’un père, qui allait passer des années à se battre, à chercher, à étudier, à mener des procédures, à analyser sur des photos mal définies l’aspect des débris du corps de son fils. L’adjudant Jean H., de la brigade de Fronton, n’a pas supporté cette perspective. D’autres gendarmes se sont montrés moins délicats.

Gardons de plus à l’esprit qu’il s’agit là de la version soft, celle d’un projet d’agression à visée homosexuelle qui aurait altéré les capacités de Jean-Eudes et aurait conduit à un accident. Une version encore plus sombre ne peut être exclue, avec une mise à mort volontaire de la victime.

Voici ma thèse exposée. Elle reste une thèse, mais s’articule parfaitement aux faits et aux données. Les deux thèses successives de la Gendarmerie sont par contre en contradiction évidente avec ces éléments. Elles sont indéfendables, et seraient ridicules si elles n’étaient pas la conséquence d’une volonté de dissimuler la réalité. Je défie la Gendarmerie de me contredire.

Et maintenant ?

La procédure judiciaire est close. L’abominable machination a sans doute définitivement réussi. La honte de ceux qui l’ont organisée les suivra jusqu’à la tombe, et au-delà, si le pardon n’est pas imploré auprès de ceux qui souffrent depuis bientôt 17 ans de ne pas savoir. L’affaire aurait dû être close en août 2009, si la famille avait cru au récit de la Gendarmerie, et s’était résignée à croire à un accident, un peu étrange certes, mais un accident quand même. Le deuil aurait été fait, l’apaisement serait venu. Mais non, le père de Jean-Eudes est un homme intelligent et déterminé. Il a compris qu’on le trompait, il a su que les gendarmes lui cachaient la vérité. Il a imaginé de nombreux scénarios, suspecté de nombreuses personnes. Face à lui, les gendarmes ont tenu bon.

En réalité, les gendarmes qui ont su la réalité de ce qui s’était passé sont très peu nombreux. Certains ont seulement eu quelques doutes, mais ne pouvaient pas s’attarder sur l’affaire, pris dans leur travail quotidien. Parmi ceux qui savaient, le gendarme qui dirigeait l’enquête à la brigade Saint Michel à Toulouse, décrit par l’un de ses collègues comme le seul qui ne parlait pas des affaires qu’il traitait. Parmi eux aussi la haute hiérarchie, celle qui a eu la tâche ingrate de faire rentrer dans le rang le gendarme de brigade locale qui n’a pas accepté la dissimulation et le mensonge. Nous en avons parlé, les uns ont poursuivi une brillante carrière, l’autre a tenté de se suicider et n’a plus jamais repris le travail.

L’affaire Jean-Eudes est un désastre absolu. Elle synthétise l’état d’un pays, où une caste qui détient le pouvoir peut bafouer le droit, la morale, la vie des citoyens. Une caste de charognes, soutenue par des lâches et des opportunistes. Gabriel Loubradou est mort sans jamais connaître la vérité sur la disparition de sa merveilleuse fille, au regard si tendre. Le corps de Jean-Eudes a été profané. Le mal qui a été fait est immense. Les responsables de ces crimes ont pourtant commis une erreur. Ils ont mis en branle des forces invisibles, qui rayonnent du doux regard de Jean-Eudes, saisi sur cette photo prise sur le mont Vallier, dans les Pyrénées, le 30 août 2008, et que rien ne saurait arrêter.

Un dernier mot

Un dernier mot pour la Gendarmerie, violée dans ses valeurs par l’horrible compromission à laquelle elle s’est néanmoins pliée, et pour les gendarmes de France, qui valent infiniment mieux que ce qu’il en paraît dans cette sinistre affaire.

Articles précédents déjà parus :

Le 17 août 2025,

Ultrak

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