COLD CASE : La mort de Jean-Eudes Lombard (1983-2008) Partie 2/3 : Toulouse, ville rose, ville noire
Toulouse est une ville réputée pour la couleur rouge ou rose de ses bâtiments, pour sa vie étudiante, pour ses entreprises de haute technologie. Elle a hélas un côté obscur, illustré par la multitude de morts suspectes et non élucidées dans sa région. La mort de Jean-Eudes s’est ajoutée à une longue liste.
Qui se souvient encore de l’affaire Alègre ? Patrice Alègre est le fils d’un policier toulousain, auteur d’une série de meurtres commis à partir de 1989, et dans les années 90, en région toulousaine. Les meurtres impliquaient souvent violences sexuelles et mise en scène sadique.
De façon fortuite, c’est en Ariège que l’enquête sur cette affaire a débuté, et c’est ainsi qu’un gendarme de la brigade de Saverdun, Michel Roussel, a été amené à conduire l’enquête, qui a pris une extension considérable, jusqu’à mettre en cause des personnalités politiques toulousaines, dont Dominique Baudis. Dès ce moment, l’affaire a été reprise en main. L’adjudant Roussel a été mis sur la touche et a finalement dû démissionner de la Gendarmerie fin 2003.
Michel Roussel a écrit un livre :
Homicide 31 : Au cœur de l’affaire Alègre
Il y décrit les difficultés rencontrées, les dysfonctionnements institutionnels et les pressions politiques qui ont entravé l’enquête. Il a aussi donné plusieurs interviews à la presse et participé à une émission de télévision. Néanmoins, les 191 cas de morts suspectes, de meurtres non élucidés sur la région toulousaine, qu’il a identifiés, n’ont pas été élucidés après son départ de la Gendarmerie.
Cet extrait d’une interview donnée à la Dépêche du Midi dimanche le 18 avril 2004 est édifiant :
DDD : Mais Patrice Alègre n’aurait pas commis tous ces crimes?
M. R.: Bien sûr que non, encore que je reste persuadé que l’enquête le concernant est loin d’être terminée. Mais cela est encore plus effrayant ! Cela veut dire qu’il y a, à Toulouse ou dans la région, d’autres tueurs en liberté. Et on ne fait rien pour les arrêter ?
DDD : Pensez-vous que ces ballets noirs ont réellement existé, ou sont des fantasmes ?
M. R. : Plus grand monde n’a de doute sur l’existence de soirées très particulières entre adultes à la recherche de chair fraîche peu ou prou consentante. Existe-t-il des liens entre ces soirées et les cas de meurtres ? Ce que je n’accepte pas, c’est que la justice refuse d’enquêter sur des meurtres ou des disparitions de peur de révéler l’existence de ces soirées.
Comme le dit Michel Roussel, plus grand monde n’a de doute sur l’existence de soirées très particulières entre adultes, mais à la condition toutefois de porter un intérêt particulier à l’actualité du début des années 2000. On pourra lire à ce sujet le témoignage des enfants du juge Roche, par exemple dans cet article de la Dépêche du Midi :
Affaire Alègre. Les étranges confessions d’un magistrat décédé
En voici un extrait, où les enfants parlent de leur père :
« Entre l’été 2002 et sa disparition en février 2003, il est venu nous voir trois fois à Toulouse. La première fois, je ne l’ai pas reconnu, il était défait, méconnaissable. Il nous a fait, à ma sœur et à moi, le récit de ses turpitudes, comme s’il voulait se repentir. Il nous a parlé des soirées regroupant des gens d’influence, des pratiques rituelles avec célébrant, des scarifications, des tortures consenties ou pratiquées sur des cobayes, SDF, étrangers sans existence légale. Il avait un énorme sentiment de culpabilité et craignait pour sa vie ».
Leur témoignage est aussi accessible dans une longue vidéo :
Des familles touchées par les morts suspectes non élucidées, dont parle Michel Roussel, se sont regroupées en 2004 dans une association, « Stop à l’oubli ». Vingt ans plus tard, quel est le bilan de son action ? C’est celui d’un combat acharné mais vain, celui du pot de terre contre le pot de fer. Le président de l’association, Gabriel Loubradou, restera un héros de notre époque. Il est décédé le 24 octobre 2021. France 3 a consacré un article à sa mort, dont voici un extrait :
Il a fait de sa vie un combat contre les défaillances de la justice toulousaine. Gabriel Loubradou est mort des suites d’un cancer, dans la soirée du dimanche 24 octobre 2021. Il avait 83 ans. « C’était une personne extrêmement courageuse, avec une éthique totale », confie Yves Garric, ancien journaliste et vieil ami de Gabriel Loubradou. « Il était aussi très pudique : il ne m’a jamais parlé de la douleur qu’il ressentait vis-à-vis de sa fille ». Car la vie de ce professeur d’histoire-géographie de Cahors, dans le Lot, a basculé en 1989. Le 16 août, sa fille Hélène disparaît de la clinique d’Aufréry, à Pin-Balma, où elle était hospitalisée pour dépression. Elle avait 27 ans, et était mère d’un garçon de huit ans. Elle n’a jamais été retrouvée. Pour Gabriel Loubradou, cela ne fait pas de doute : elle a été tuée. « Son obsession, c’était de rétablir la vérité sur la disparition de sa fille », souligne Marcel Gay, lui aussi journaliste et ami de l’ancien professeur. « Il ne vivait que pour ça ».


Les « défaillances » de la justice toulousaine sont aussi celles de la Gendarmerie, ou de la Police. Pourquoi ? Parce que le sort d’une enquête se joue pour une grande partie dans les tout premiers temps après la découverte d’une mort suspecte. Que les constatations pertinentes ne soient pas faites dès la découverte d’une mort suspecte, par négligence ou par volonté délibérée, et l’enquête sera définitivement compromise, quel que soit le volontarisme ultérieur d’un juge. Pour en revenir à l’affaire Jean-Eudes, les liaisons de son téléphone portable avec les antennes des opérateurs mobiles n’ont par exemple pas été établies, ou plus probablement ont été dissimulées.
Le mystère autour de l’affaire Jean-Eudes aurait été très facile à éclaircir, dans le cadre d’une enquête de gendarmerie libre. Tant que son téléphone restait allumé, ses déplacements pouvaient être tracés avec une bonne précision, et les personnes qui l’accompagnaient éventuellement pouvaient être identifiées, si elles disposaient aussi d’un téléphone allumé. En cas d’extinction du téléphone de Jean-Eudes, le lieu de dernière émission pouvait être connu et fournir de précieuses indications. Mais en l’absence de ces éléments, comment procéder pour trouver un début de piste ? Entre l’arrivée de la voiture à l’écluse le 25 septembre 2008 en fin d’après-midi, avec un homme seul à bord qui peut être Jean-Eudes mais pourquoi pas quelqu’un d’autre, et la découverte d’un cadavre froid le 26 septembre 2008 vers midi à faible distance de la voiture, que s’est-il passé ?
N’oublions pas l’avertissement de Michel Roussel, dans son interview d’avril 2004 : « Cela veut dire qu’il y a, à Toulouse ou dans la région, d’autres tueurs en liberté. Et on ne fait rien pour les arrêter ? ». L’inefficacité de la Gendarmerie dans le cadre de l’affaire Jean-Eudes n’en prend que plus de relief.


L’enquêteur privé, qu’il soit professionnel ou qu’il soit un proche soucieux d’établir la vérité, en est réduit à chercher des indices, à élaborer de possibles scénarios, et à tenter de les étayer. Or, il est vite apparu au père de Jean-Eudes que l’enquête officielle n’était pas menée avec la diligence nécessaire, et que quelque chose semblait volontairement caché. Dans le contexte toulousain, dont nous avons donné un aperçu au travers du traitement de l’affaire Alègre, et des multiples cas non résolus de morts suspectes, il est normal de penser à des scénarios sordides. Ainsi le père de Jean-Eudes a-t-il pensé à un enlèvement pour vol d’organes, suivi d’une mise en scène devant conclure à un suicide, avec la complicité de la famille habitant la maison du passage à niveau, et plus précisément du retraité de la SNCF.
L’enquête officielle n’ayant pas permis d’établir une telle complicité, les soupçons sont restés, mais l’espoir de trouver une preuve ou un indice est devenu minime. Dans un cadre privé, d’autres hypothèses ont été considérées, pour tenter de dégager un évènement potentiellement critique dans la routine de vie de Jean-Eudes. L’une des pistes a été d’étudier l’environnement du lieu de travail de Jean-Eudes. Le bâtiment de Mercator Océan est à proximité immédiate du Canal du Midi, du port technique, et de la salle de spectacle du Bikini.

Le Bikini est une salle de concert ouverte en 2007 à Ramonville-Saint-Agne, avec le soutien du maire de la commune, Pierre Cohen, devenu en mars 2008 maire de Toulouse. C’était originellement une boîte de nuit située près de l’ancienne usine AZF, et détruite dans l’explosion de cette usine en 2001.
Le vendredi 26 septembre 2008 au soir avait lieu au Bikini la première soirée « Dark Entries », qui est programmée de façon régulière chaque année depuis cette date. Ces soirées ont pour but de promouvoir la « culture » dite goth ou gothique.
Le spectacle du corps de Jean-Eudes, tel qu’il a été découvert le 26 septembre vers midi, était tragiquement en accord avec les pires mises en scènes sanglantes des artistes du spectacle du soir au Bikini.


On imagine aisément qu’un tel spectacle puisse à la fois attirer un public aux pulsions malsaines, ou symboliser un fantasmatique pacte avec le diable d’un notable local.
On est tenté aussi de faire des rapprochements entre une fresque murale peinte sur un mur, à proximité de Mercator Océan, et le portrait de Saint Jean-Eudes :


Lorsqu’on ne dispose d’aucun indice tangible, ces indices symboliques apparaissent comme des pistes potentielles, désespérées mais préférables au néant. Ces pistes sont hélas illusoires, impossibles à approfondir et peu crédibles. Reste le vide, face à l’absence des informations concrètes essentielles, reste un immense sentiment d’injustice et d’impuissance, et la tentation de comprendre les auteurs des fresques murales, violemment hostiles aux policiers et gendarmes, peintes sur les murs proches du Canal du Midi à Ramonville-Saint-Agne :
Ces fresques ne sont pourtant que le résultat d’une liberté d’expression dévoyée et pervertie, qui tend à séparer la population de ceux dont la mission fondamentale est d’assurer la paix publique. Le gendarme Michel Roussel, et bien d’autres avec lui, sont là pour démentir ce slogan.
On doit hélas constater que les meilleurs des gendarmes se retrouvent en porte à faux, ou en conflit avec l’institution, dans des affaires critiques. L’affaire Jean-Eudes Lombard n’a pas fait exception. Dans une brigade locale proche de l’écluse où a été découvert le corps de Jean-Eudes, un adjudant a mis fin prématurément à sa carrière dans la gendarmerie. Selon des informations internes recueillies par le père de Jean-Eudes, il serait « passé sous la moquette » pendant une réunion avec sa haute hiérarchie, et aurait fait une tentative de suicide dans les heures qui ont suivi. Il travaillait sur l’affaire Jean-Eudes, et n’a jamais fait de commentaire sur les raisons de son désespoir. Son épouse a particulièrement insisté sur un point, dans une conversation tenue des années plus tard, après leur séparation : cet adjudant était un homme très droit.
La droiture ne paie pas forcément dans la gendarmerie. On ne saurait en déduire que la réussite implique un caractère sinueux ou torve. Les officiers en responsabilité à Toulouse à l’époque de la mort de Jean-Eudes ont en tout cas connu une carrière brillante. Citons le colonel Pascal Segura, qui commandait alors le groupement de gendarmerie de Haute‑Garonne (≈ 1 200 gendarmes mobilisés autour de Toulouse). Le 10 juillet 2019, il a été promu général de brigade, et nommé chef de la division des audits, inspections et études à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN). Le 27 septembre 2023, il est à nouveau promu et devient général de corps d’armée, avec des fonctions maintenues à l’IGGN.


Citons aussi la lieutenant-colonel Bettina Boughani, qui commandait la brigade de recherches de Toulouse Saint Michel en 2008, brigade qui a dirigé l’enquête gendarmerie sur la mort de Jean-Eudes. Le 1er juin 2019, elle a été nommée général de brigade, précédant ainsi son ancien supérieur Pascal Segura. Le 13 juillet 2019, elle devient cheffe de la fonction affaires internationales à l’IGGN. Début 2021, elle est nommée à la tête de la composante Police de la Mission MINUSMA, la plus importante composante police de l’ONU en personnel (env. 1 700 policiers/gendarmes de 29 pays). Le 29 novembre 2023, elle est promue générale de division, et nommée chargée de mission à l’IGGN, couvrant les questions internationales et audit-institutionnel de haut niveau.
Les rumeurs en provenance de la gendarmerie toulousaine disent que c’est par le colonel Pascal Segura et la lieutenant-colonel Boughani que l’adjudant cité plus haut a été reçu avant sa tentative de suicide. Je me garderai bien de l’affirmer, mais il serait néanmoins bien surprenant que ces deux officiers, de par leurs fonctions de l’époque, n’aient pas eu à connaître de l’affaire Jean-Eudes, et du fiasco de l’enquête de gendarmerie. Je porte par principe le plus grand respect pour les gendarmes, de la base au sommet de la hiérarchie, mais je me dois d’exprimer ici mes doutes sur la déontologie suivie par la Gendarmerie dans l’affaire Jean-Eudes, tout particulièrement au niveau supérieur de la haute hiérarchie toulousaine.
Exprimer des doutes ne suffit pas. Le père de Jean-Eudes l’a fait pendant des années, par exemple dans une lettre adressée au général Pierre Renault, chef de l’IGGN, à la fin 2014. En commentaire, le père de Jean-Eudes indique :
Ce samedi 27 Décembre ( anniversaire de mon fils ainé) je reçois la réponse atterrante du Général Renault : « il ressort que LES investigations ont été menées avec professionnalisme et minutie«
Peut-être le général Renault a-t-il été trompé sur la réalité des investigations. Un regard superficiel sur l’enquête peut faire croire qu’elle a été minutieuse. On attendrait néanmoins plus de sérieux, de la part d’un général, sur l’évaluation de la qualité d’une enquête. Son audition à propos de l’enquête sur le maintien de l’ordre à Sivens, à la même époque que la lettre du père de Jean-Eudes, permet de se faire une opinion plus précise sur le personnage.
Face à un blocage total de la Gendarmerie sur la réalité de l’affaire Jean-Eudes, il ne reste qu’une solution : tenter d’établir, malgré l’absence d’informations cruciales, et le sabotage manifeste de l’enquête, ce qui est arrivé à Jean-Eudes entre sa sortie du travail, le jeudi 25 septembre 2008 à Ramonville-Saint-Agne, et la découverte de son corps le 26 septembre 2008, sur les voies ferrées près de l’écluse d’Emballens à Saint-Rustice. Ce sera l’objet du troisième et dernier article consacré à cette affaire, et l’occasion de lancer un défi à la Gendarmerie, de défendre ses propres thèses, par rapport à la thèse étayée qui sera présentée.
Que les généraux cités dans le présent article regardent bien cette photo de Jean-Eudes, en randonnée dans les Pyrénées, moins de quatre semaines avant sa mort. Il était un fils de ce pays, et vous étiez à son service. L’avez-vous trahi ?
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Le 17 août 2025,
Ultrak



