Lancement de la reconnaissance faciale en France : mais qu’allons-nous faire dans cette galère ?

Cédric O, le secrétaire d'Etat au Numérique, propose de créer une instance de supervision en coordination avec la Cnil.

Cédric O, le secrétaire d’Etat au Numérique, propose de créer une instance de supervision en coordination avec la Cnil. – ludovic MARIN / AFP
Alicem, le projet d’identification par reconnaissance faciale de l’Etat français, est attendu dans les mois à venir. Curieux, que la France se porte à la pointe d’une telle technologie tandis qu’en Californie, par exemple, plusieurs villes interdisent déjà son usage par les services publics au nom des libertés civiles…

La nouvelle est revenue dans le débat par l’intermédiaire d’un magazine américain. Début octobre, le media financier américain Bloomberg affirme que la France deviendra bientôt le premier pays européen à utiliser la reconnaissance faciale pour donner aux citoyens une identité numérique sécurisée. Lancée par un décret en mai, l’application mobile Alicem (version courte d' »Authentification en ligne certifiée sur mobile »), utilisable uniquement sur Android, doit permettre de s’authentifier sur les sites accessibles via le portail d’accès du service public FranceConnect.gouv, comme ceux de la sécurité sociale et des impôts. Lors de son inscription, l’usager montrera sa bobine afin que le système vérifie qu’elle correspond à la photo de son titre d’identité. Une application de la reconnaissance faciale qui paraît a priori bénigne mais qui doit s’examiner à la lumière de deux tendances mondiales : d’un côté, l’emploi de la technologie en Chine avec son fameux « crédit social », de l’autre, le cas de plus en plus de villes américaines qui choisissent, elles, de l’interdire.

L’utilisation d’Alicem sera simplissime. Pour activer son compte, l’utilisateur devra être doté d’un smartphone Android équipé d’une puce NFC (Near Field Communication), ainsi que d’un titre de séjour ou d’un passeport équipé d’une puce sécurisée. Après avoir téléchargé l’application, l’usager devra entrer son adresse mail, scanner la bande optique et la puce du titre d’identité, et choisir un code secret. C’est à cette étape qu’intervient la reconnaissance faciale. Face caméra, l’usager devra faire des mouvements de tête, cligner des yeux, sourire… Et ce, afin que la machine identifie son visage en le comparant à son titre d’identité. Une fois qu’un visage est associé à la photo d’identité reliée au compte, « l’identité numérique » de l’utilisateur est confirmée. La reconnaissance faciale ne sert qu’une fois, au moment d’activer l’application Alicem. Le reste du temps, il devra toujours entrer un code à plusieurs chiffres pour se connecter sur les sites des services publics concernés.

« fin 2019 ou début 2020 »

Encore en phase de test, Alicem attise déjà les inquiétudes. Le 15 juillet, La Quadrature du Net a déposé un recours devant le Conseil d’Etat pour annuler le dispositif. L’association de défense des libertés sur Internet s’alarme du traitement des données biométriques (c’est-à-dire des caractéristiques physiques propres à un individu) « ayant pour objectif avoué d’identifier chaque personne sur Internet pour ne plus laisser aucune place à l’anonymat ». Avant même la publication du décret introduisant Alicem, en octobre, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) avait elle aussi rendu un avis sceptique, s’alarmant déjà de l’absence d’alternative à l’identification par reconnaissance faciale sur le portail. Une telle mise en œuvre, prévenait la Cnil, serait non-conforme au règlement européen de protection des données (RGPD), entré en application en mai 2018.

Entretemps, le gouvernement a revu sa copie. Interrogé dans Le Monde le 14 octobre, le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, a garanti que le gouvernement était ouvert « à des techniques alternatives d’authentification forte » : « Il y aura, le cas échéant, des mécanismes d’enrôlement qui ne passent pas par la reconnaissance faciale ». Le ministre est resté vague sur la date d’entrée en application d’Alicem, indiquant ne pas vouloir élargir le test « avant que nous n’ayons eu (les) premiers retours » du Conseil national du numérique et du travail de parlementaires sur le sujet de l’identité numérique. Pour Jérôme Létier, directeur de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), questionné par l’Usine nouvelle, le déploiement d’Alicem devrait avoir lieu « fin 2019 ou début 2020« .

Alicem, la police et les libertés

Les critiques d’Alicem ne se limitent pas à une question d’alternatives. Il y a aussi celle de l’accessibilité. Uniquement disponible sur Android, pour un usage unique – la création de son « identité numérique » – Alicem fait un peu figure de gadget. Mais un gadget qui risque de se banaliser, le gouvernement entendant permettre un accès en ligne à la totalité des services publics d’ici à 2022. Avec un autre risque : celui de laisser une partie de la population française, peu habituée aux nouvelles technologies, sur le bas-côté. « Il faut aussi faire attention au gouffre technologique. En allant trop vite, on risque de familiariser seulement une partie de la population à ces nouvelles technologies et de laisser de côté toute celle atteinte d’illectronisme (illettrisme numérique (ndlr) », s’alarme Carlos Moreno, professeur à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne, directeur scientifique de la Chaire ETI (Entrepreneuriat Territoire Innovation). D’après une étude du CSA Research remontant à l’année dernière, l’illectronisme touche 2,5 millions de Français.

Autre crainte des détracteurs d’Alicem : celle d’un couplage, un jour, de l’outil avec un dispositif policier. D’autant que ces dernières années, les déclarations du ministère de l’Intérieur sur le sujet ont plutôt nourri les inquiétudes. Ainsi en septembre 2017, sa feuille de route insistait sur sa volonté de se positionner comme « maître d’ouvrage et maître d’œuvre de l’élaboration de solutions d’identité numérique« . Deux ans plus tard, dans l’introduction du rapport « Etat de la menace liée au numérique en 2019« , Christophe Castaner écrivait : « La liberté justement, voilà tout le paradoxe d’Internet. L’anonymat protège tous ceux qui répandent des contenus haineux et permet à des faux comptes de se multiplier pour propager toutes sortes de contenus (…) Nous devons donc relever le défi de l’identité numérique pour que chaque Français, dès 2020, puisse prouver son identité et savoir avec qui il correspond vraiment ».

« Alicem ne crée pas la surveillance généralisée mais elle normalise la reconnaissance faciale dans l’esprit des gens »

Nous n’en sommes pas là : rien ne prévoit d’associer Alicem à un dispositif policier. Et Cédric O comme Jérôme Létier de pointer des « fantasmes« . « Faire croire que la sortie dans quelques semaines d’Alicem, où l’on compare une fois une photo et une vidéo, équivaut à de la reconnaissance faciale généralisée, est exagéré », s’est agacé le second. Un point de vue que rejoint Carlos Moreno : « La crainte de la reconnaissance faciale est assez similaire à celle qu’avait, il y a vingt ans, la population générale au sujet de la vidéosurveillance, estime-t-il. Il faut évidemment être très prudent dans le langage comme dans l’expérimentation, pour éviter qu’un raccourci de vérification d’identité ne devienne un outil de contrôle. Mais tant que la reconnaissance faciale reste un simple outil de contrôle formel d’identité, il n’y a que peu de risques ».

En fait, le système Alicem ne choque pas tant dans son application prévue à ce stade que dans ce qu’il représente pour le futur. « Alicem ne crée pas la surveillance généralisée mais elle normalise la reconnaissance faciale dans l’esprit des gens », décrypte Benoît Piedallu, membre de La Quadrature du net. « C’est un énième avatar de la vidéosurveillance, dont nous voyons les premiers essais industriels depuis les attentats de 2001 », remarque Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS. Pour ce sociologue, spécialiste des politiques de sécurité, le risque de voir le champ d’application d’Alicem dépasser celui de la simple identification est bien réel : « Il y a toujours un risque que, dans deux ou trois ans, une nouvelle vague d’attentats pousse des politiques à demander la connexion de ce fichier aux fichiers de police« , avance-t-il. « Dans le contexte post-attentats de 2015, on observe un grignotage régulier des libertés civiles, en particulier sur Internet où, à certains égards, il y a un alignement de facto des pratiques des Etats démocratiques sur celles des régimes plus autoritaires, abonde Julien Nocetti, chercheur associé à l’IFRI. Il ne faut pas être naïf : nous ne sommes pas immunisés à d’éventuelles dérives« .

RÉPONDRE AUX ATTENTES DES INDUSTRIELS

D’autant qu’Alicem n’est pas la première incursion de la reconnaissance faciale dans notre espace public. Ces dernières années, à la faveur des expérimentations de smart cities (ou « villes intelligentes »), la technologie s’est peu à peu installée dans l’espace public. Aux aéroports Roissy-Charles de Gaulle et Orly, à Paris, des bornes de contrôle par reconnaissance faciale ont déjà remplacé la lecture des empreintes digitales. A Nice, du 16 février au 2 mars lors de son carnaval, la ville a testé la reconnaissance faciale sur la voie publique avec 5.000 volontaires. Résultat : une mairie ravie, revendiquant « un outil fiable et pertinent » et une Cnil plus sceptique, regrettant « l’urgence dans laquelle ses services ont été sollicités » et des « circonstances n’étant pas de nature à favoriser un travail d’analyse approfondie du dispositif projeté ». Invité à Nice, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner s’était pourtant déclaré « très heureux qu’on puisse travailler sur (cette) expérimentation« .

« L’Etat doit se protéger de lui-même »

Face au développement des technologies de reconnaissance faciale en France et dans le monde, la volonté de ne pas louper le coche technologique est grande au sein de l’exécutif. Interrogé dans Le Monde sur Alicem, Cedric O a ainsi fait valoir le droit « d’expérimentation » : « Expérimenter est également nécessaire pour que nos industriels progressent ». « Comme s’il revenait aux citoyens de répondre aux attentes des industriels », ironise Laurent Mucchielli. Il faut dire que la marge de la reconnaissance faciale est importante. Testée dans la rue à Londres, royaume des caméras de surveillance – plus de 500.000 quadrillent la ville -, la technologie affiche un taux d’erreur de 81% d’après les évaluations d’une équipe de chercheurs de l’Université d’Essex. Des défauts auxquels l’exécutif semble avoir songé, Cédric O proposant, toujours dans son entretien au Monde, « une instance spécifique, composée de membres issus de différentes administrations et régulateurs, sous la supervision de chercheurs et de citoyens« , sur la reconnaissance faciale. « L’Etat doit se protéger de lui-même« , a-t-il affirmé.

A l’étranger, plusieurs villes ont déjà choisi d’interdire l’utilisation de la reconnaissance faciale par leurs services publics. En mai dernier, la ville de San Francisco, en Californie, en a ainsi interdit l’usage par la police et les agences gouvernementales. Les villes de Sommerville et d’Oakland ont suivi. Et la France devrait en faire autant, estime-t-on à La Quadrature du net : « C’est bien la preuve qu’on peut dès aujourd’hui interdire la reconnaissance faciale, relève Benoît Piedallu. II ne faut pas céder aux sirènes des industriels« .

Ne pas céder afin d’éviter les dérives de la reconnaissance faciale, comme le programme de « crédit social » utilisé en Chine. Ce dernier doit permettre au pouvoir central, à l’horizon 2020, de noter et ficher l’ensemble de ses citoyens. Revenant régulièrement dans le débat – encore l’objet d’un documentaire d’Envoyé Spécial le 10 octobre -, le système de surveillance chinois sert justement de repoussoir aux opinions occidentales. En juillet, un article du site spécialisé Wired relevait ainsi notre obsession pour ce qu’il appelle les « représentations exagérées » de l’expérience chinoise, qui peuvent « aider à minimiser les efforts de surveillance dans d’autres parties du monde » : « Parce que la Chine est souvent considérée à la dernière extrémité du spectre, je pense qu’elle déplace le cadre de toute la conversation, analyse Jeremy Daum, directeur du bureau de Pékin de l’école de droit de Yale. De cette manière, tout ce qui est moins invasif que notre version imaginée du crédit social semble acceptable car au moins, nous ne sommes pas aussi mauvais que la Chine« . Moins mauvais, ou plus aveugles sur nous-mêmes ?

Source : Marianne

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