Karting à Fresnes: au moins cinq collaborateurs du ministre ont suivi et validé la diffusion de Koh Lantess

Le ministre de la Justice a fait part de sa surprise après les activités qui se sont déroulées dans la prison de Fresnes. Au moins cinq membres de son ministère ont pourtant suivi et validé le projet. Deux d’entre eux étaient même présents à Fresnes le jour du tournage et figurent à ce titre dans le générique du film. Contacté par Valeurs actuelles, le ministère fait valoir un couac interne dans la circulation de l’information.

Par Amaury Bucco

Publié le 22 août 2022 à 10h52

Crédits photo:VOISIN / PHANIE / PHANIE VIA AFP

La course de karting qui s’est déroulée à Fresnes fin juillet n’a pas plu au ministre de la Justice, Eric Dupont-Moretti. Il l’a fait savoir par un tweet publié ce samedi 20 aout, dans lequel il déclare qu’après avoir pris connaissance de ces « images choquantes », il a « immédiatement ordonné une enquête pour que toute la lumière soit faite ». Sous-entendant par-là qu’il ignorait le déroulement d’un tel évènement auquel il n’aurait donc pas donné son accord. Tourné à l’intérieur de la prison le 27 juillet dernier, puis diffusé le 19 août sur internet, l’évènement sportif “Koh Lantess” avait pourtant été porté à la connaissance d’au moins cinq membres du ministère de la Justice, qui avaient donné leur aval, tant pour l’évènement en lui-même, que pour sa diffusion. Contacté début août par Valeurs actuelles, le directeur de la prison, Jimmy Delliste, nous avait d’ailleurs indiqué n’avoir rien fait sans l’accord préalable du cabinet du ministre de la Justice.

Après les images choquantes de la prison de Fresnes, j’ai immédiatement ordonné une enquête pour que toute la lumière soit faite. La lutte contre la récidive passe par la réinsertion mais certainement pas par le karting !

— Eric Dupond-Moretti (@E_DupondM) August 20, 2022

Après vérifications, il s’avère que, plus que son simple accord, le ministère d’Eric Dupont-Moretti s’est impliqué tout au long de la réalisation de l’évènement. Deux collaboratrices du ministère, qui travaillent au sein du département communication de l’administration pénitentiaire, lui-même rattaché au ministère de la justice, étaient présentes à Fresnes le jour de “Koh Lantess”, selon plusieurs témoins. Toutes deux figurent d’ailleurs au générique du film de l’évènement, parmi les organisateurs et participants. Il est donc impossible qu’elles n’aient pas vu l’épreuve de karting, dont le ministère de la Justice assure n’avoir pas été informé. Cette épreuve était d’ailleurs mentionnée dans le reportage du Parisien sur l’évènement, paru le lendemain, le 28 juillet. « Derrière les jeux de culture générale, le karting ou les galipettes dans une piscine de 30 m3 spécialement aménagée, le directeur pointe les valeurs promues » pouvait-on y lire.

Auprès de Valeurs actuelles, le ministère de la Justice confirme la présence de deux membres du service communication de l’administration pénitentiaire, mais explique qu’elles étaient là pour encadrer les journalistes invités à participer à l’évènement (Le Parisien, Kombini, 20 Minutes). Elles ont pourtant fait un peu plus que cela, puisqu’elles ont — de sources concordantes — consulté et vérifié ce jour-là les images tournées lors de l’évènement par la production, à la fin de la journée. L’une d’entre elles est également retournée à Fresne le 4 août pour assister à la projection de la première version du film réalisé par l’équipe de Koh Lantess, où apparaissaient une fois de plus l’épreuve du karting. En dehors de ces déplacements, des échanges de mails réguliers ont eu lieu entre l’équipe de tournage, la direction de la prison et plusieurs membres du ministère de la Justice, pour l’évènement lui-même et sa retransmission vidéo.

Outre les deux cadres de l’administration pénitentiaire précédemment citées, des échanges de mails consultés par Valeurs actuelles montrent qu’au moins trois autres collaborateurs d’Eric Dupont-Moretti ont eu connaissance du projet. C’est le cas de la chef du pôle presse du ministère de la Justice, mais aussi de la chef du pôle veille et analyse médias au sein de ce même ministère. Leurs adresses email apparaissent dans plusieurs échanges de mails avec l’équipe de production de Koh Lantess. Enfin, un attaché de presse de l’administration pénitentiaire a quant à lui supervisé la finalisation du montage de la vidéo, réclamant par exemple de diminuer le volume sonore de la musique en arrière-plan, de flouter un visage, de corriger certaines fautes d’orthographe présentes dans les sous-titres et de modifier le générique de fin, avant la publication de la vidéo, qui avait donc été soigneusement visionnée. Alors pourquoi ce tweet d’Eric Dupont-Moretti ?

Sans nier les éléments présentés dans cet article, le ministère de la Justice fait son mea culpa et invoque un couac au sein de ses services. « Nous n’avions pas pris la mesure de l’ampleur de l’évènement (…). Des actions dans les prisons, il y en a tous les jours. Le cabinet du ministre ne peut vérifier dans le détail tous ces évènements » indique-t-on. Il y aurait donc eu un manque de discernement de la part de l’administration pénitentiaire, doublé d’un problème de communication entre les différents services, puisque le cabinet n’a pas a été en mesure de retoquer ce projet qui lui a pourtant été rapporté. Quoiqu’il en soit la responsabilité en incombe, a priori, au responsable de ces différents services : Eric Dupont-Moretti, lui-même.

Source : Valeurs Actuelles

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