Hommes (et femmes) au bord de la crise de nerfs : pourquoi les policiers et les militaires français n’en peuvent plus

Jeudi 24 septembre, France Info dévoilait le nombre d’heures supplémentaires non payées réalisées par les fonctionnaires de police. Le décompte est impressionnant : pour son seul corps d’élite, l’Etat doit plus d’un million d’heures. Ce chiffre témoigne de l’état dans lequel les forces de sécurité françaises se trouvent aujourd’hui et s’avère très parlant sur le rapport que notre société entretient avec elles, dans une période de crise et de danger terroriste.
 Hommes (et femmes) au bord de la crise de nerfs : pourquoi les policiers et les militaires français n'en peuvent plus

Atlantico : Les milieux policiers et militaires font désormais face à des conditions de travail de plus en plus difficiles, entre les heures supplémentaires impayées, l’extension du plan vigipirate… Quel diagnostique peut-on faire aujourd’hui ? Dans quel état se trouvent nos forces de polices ? Souffrent-ils plus que par le passé ?

Jean-Paul Mégret : Il faut savoir que depuis le mois de Janvier et les événements qu’on connaît,  depuis qu’on réalise que la menace terroriste ne va pas aller en diminuant, les forces de police sont totalement mobilisées.

C’est également le cas des gendarmes, néanmoins, les forces de police sont plus concernées en raison de leur présence renforcée dans le milieu urbain. Concrètement, cela signifie que les effectifs ont été portés à leur maximum. En parallèle, les droits aux congés sont réduits au minimum. On demande donc aux fonctionnaires de police de faire plus d’heures que ce qui est prévu, le tout sans poser de récupération. On a donc des stocks d’heures (qui se chiffrent en millions) qui s’accumulent. C’est, malheureusement, une situation ancienne qui se développe depuis le phénomène des 35h. Bien évidemment, les policiers continuent à travailler sur des rythmes plus importants, mais disposent de jours RTT qui se cumulent avec leurs autres jours de récupération. Ce système typique français, qui consiste à accorder des récupérations en temps aux fonctionnaires est aujourd’hui à l’agonie. Dans la majorité des autres pays, c’est une rémunération qui est accordée et qui indemnise les heures supplémentaires. C’est le cas pour toutes les polices modernes, et il faudra un jour passer à un système équivalent à celui d’autres pays comme la Hollande ou les Etats-Unis, en dépit des clivages idéologiques qui justifient ou « condamnent » les heures supplémentaires.

Aujourd’hui, puisque mobiliser des fonctionnaires de police n’est pas couteux (sauf dans le cadre des CRS qui, en raison de l’IJAT sont rémunérés en heures supplémentaires après 8h de travail et dont les unités coutent), on a tendance à le faire sur d’énormes durées. Il s’agit, bien sûr de services légitimes, publics et d’ordre. On a des agents très présents spécifiquement pour ce service-là mais qui vont, logiquement, manquer ailleurs. Il y a donc le risque de n’avoir que très peu de fonctionnaires par moment et à d’autres occasions des pics de présence. Ce phénomène est actuellement couplé au plan vigipirate qui relève du choix politique, quand bien même il est fait en résonance avec les événements de Janvier. Concrètement, il a été décidé de mobiliser des fonctionnaires de police sur tout un ensemble de points fixes. Un point fixe, c’est une garde de 24h sur 24. Il a donc fallu mobiliser l’ensemble des forces de police. En région parisienne, par exemple, on en compte par centaine. On se retrouve dans une situation où la police n’est plus capable d’assurer son rôle de protection. Il n’y a plus de police de proximité, de police du quotidien. Dans l’urgence, des centaines de points fixes et de gens (qui s’estiment menacés) à protéger ont fait surface. Par conséquent, les forces de polices commencent à tirer la langue : la situation ne saurait se régler à moyen ou à long terme et il va falloir s’y adapter.

Certes, la police apparaît comme plus appréciée de la population aujourd’hui. Pour autant, il faudra que la police réforme ses doctrines d’emploi. Cela correspond à une demande que nous avons déjà formulée au Ministère de l’intérieur : dans l’urgence il est possible de réaliser certaines choses, néanmoins l’urgence ne relève pas de la stratégie. Nous sommes actuellement en guerre, contre le terrorisme. Le rôle des dirigeants n’est par conséquent pas (uniquement) de palier aux problèmes et aux dangers du quotidien mais aussi et surtout de faire de la stratégie. Cela revient donc à économiser les troupes, militaires comme policières.

Or, celles-ci sont épuisées aujourd’hui. A la fois physiquement et moralement. Cet épuisement physique est dû aux heures qui se cumulent, à l’équipement qu’il convient de porter (en été, un gilet pare-balles paraît d’autant plus pesant et d’autant plus chaud qu’en hiver) tout en restant fixés sur des points précis sans mener de mission précise. Sur le plan moral, nous nous rendons bien compte d’une évidence assez déprimante : ce qu’on nous demande de faire, c’est très visible. Mais cela ne sert pas à grand chose : le rôle d’une sentinelle c’est de mourir en faisant le plus de bruit possible. Il s’agit de retenir et de donner l’alerte tout en nourrissant l’espoir que d’autres forces arrivent à temps pour interrompre l’attaque. Les militaires réalisent pertinemment qu’ils font un travail qui n’est pas celui pour lequel ils s’étaient engagés. Ils se sont engagés pour défendre la République en dehors des frontières et se retrouvent à devoir surveiller des points-écoles… ! Tous ces éléments remettent en cause la vocation de plusieurs hommes, d’autant plus quand ils sont moqués ou provoqués par les populations. C’est quelque chose de neuf pour eux et ils ignorent comment y répondre de façon graduée. Et pour cause : ils ne se sont pas engagés dans la police, mais bien dans l’armée. Fondamentalement, on fait jouer à tous les acteurs des rôles qui ne sont pas les leurs. Aux militaires on demande d’être des policiers et aux policiers d’être des militaires. Eux qui, culturellement, ont intégré qu’il ne fallait pas riposter, ne pas tirer plutôt que d’avoir blessé sans être dans le cadre de la légitime défense… C’est à eux qu’on demande maintenant de faire face à la menace en se servant des armes. Il faut refaire l’ensemble de la culture de nos forces de polices.

Jean-Claude Delage : On fait face, aujourd’hui, à une ambiguïté qui est particulièrement difficile à saisir pour les forces de polices. Nous vivons mal le fait d’avoir été les héros nationaux en Janvier.

Nous avons payé un lourd tribut au cours des attentats. Plusieurs de nos collègues sont morts assassinés et nous avons eu droit à la reconnaissance générale. De la population, mais aussi de toute la classe politique, du gouvernement, qui ont tous salué le travail difficile que nous fournissons, souligné les conditions dans lesquelles nous exerçons et pointé du doigt les faibles moyens dont nous disposons.

Après toutes ces déclarations, les forces de police s’attendaient donc à des avancées notables concernant les conditions d’exercice et les moyens qui leur sont alloués. Finalement, depuis les attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Casher… En dépit du Thalys, de tous les risques terroristes qui existent sur le territoire national (rappelons que, tous les jours, les services d’investigation déjouent des attentats, qu’ils appréhendent des individus potentiellement dangereux…), il n’y a eu aucune évolution. Fut-elle matérielle, humaine (en termes de recrutement, de renforts) ou d’armes juridiques plus favorables aux policiers. Pas de plan pluriannuel, pas de plan Marshall. Rien, ou presque. Aux problèmes, on a trouvé des solutions parcellaires : pour faire face au manque d’effectifs et de moyens dans les services de renseignement, on va déplacer des gardiens de la paix en provenance d’autres unités, où ils ne peuvent pas encore être remplacés. On se contente de déplacer le problème. Dans d’autres situations, où le problème de fond concerne l’emploi, le cœur du métier, la mission qu’on nous demande d’exercer, comme dans le cadre des CRS qui font face à une situation de suremploi dangereuse, la solution a été la suivante : une augmentation de 3 euros pour les agents. Quand bien même cela faisait des années qu’on ne leur avait pas octroyé de hausse, cela ne règle en aucun cas le problème originel.

Compte-tenu du fait que notre corps de métier à été encensé, que son travail a été glorifié et ses moyens contraints, soulignés, nous nous attendions à une évolution. Le Président de la République a annoncé des améliorations, tant en termes de renouvellement des effectifs et de recrutement qu’en termes de moyens prévus et alloués à la défense nationale. Logiquement, nous espérions que cela concernerait la police nationale. Nous voulions un plan pluriannuel, comprenant des mesures importantes. L’annonce de moyens effectifs et matériels, la révision des armes juridiques, comme celles concernant le contrôle d’identité, celles traitant de la légitime défense… Il nous est difficile de réagir, si nous sommes d’ores et déjà en deçà de ceux à qui nous faisons face. En outre, nous espérions aussi une évolution plus personnelle ; la perspective d’amélioration des carrières des policiers, plus de visions sur l’avenir, et finalement nous n’en avons rien.

Nous sommes déçus. En Janvier prochain, on fêtera le triste anniversaire des attentats, tout le monde en parlera et cela donnera lieu à de grandes cérémonies. Pendant ce temps-là, les forces de polices ont l’impression que tout cela n’aura été qu’un coup de com’ de la part de l’Etat. Dans les faits, rien n’a amélioré la situation des policiers au quotidien. Il n’y a aucune perspective d’évolution. Et avec tout cela, l’effort qui nous est demandé est accru : depuis janvier, le plan Vigipirate nécessite la mobilisation des policiers. Je dois le dire : il est heureux que l’armée soit également réquisitionnée pour nous venir en aide. Sans quoi, compte-tenu de la mission que nous devons assurer, nous ne serions plus capable d’assumer la moindre de nos tâches de sécurité publique. Les heures supplémentaires s’accumulent. Elles sont au nombre de 15 à 20 millions (le syndicat Alliance les a sanctuarisées) et elles ne sont simplement pas réglées. C’est physiquement éreintant pour l’ensemble des troupes. Ça l’est également d’un point de vue moral : mes collègues persistent à assurer cette mission car ils pensent à la population que nous protégeons. Mais nous manquons de moyens (en hommes, en matériel) pour le faire, et nous manquons de considération. Sur le long terme et sans perspective d’avenir, cela risque de ne pas être possible à tenir. D’ici peu de temps, la situation pourrait se complexifier.

Mathieu Zagrodzki : Il y a deux choses qui entrent en conjonction pour conduire à la situation actuelle.

La première est une baisse ou la relative stabilité des effectifs. Il y a eu une grosse augmentation entre 2002 et 2007, qui a été suivie par une grosse baisse jusqu’en 2012. Depuis, il y a des efforts pour re-augmenter les effectifs policier. Seulement la plus part des nouveaux recrutements qui ont été fait depuis l’ère François Hollande sont des agents de sécurité. Il s’agit d’agents contractuels qui signent pour 3 ans renouvelable une fois, et qui n’ont pas tous les pouvoirs d’un gardien de la paix.

Le deuxième élément, est propre à ces huit derniers mois : il y a une explosion de garde statique et notamment en région parisienne. Ce phénomène s’explique par la multiplication du nombre de personne à protéger. L’actualité du nombre d’heure impayées qui touche le secteur en ce moment concerne surtout ce type de garde. Avec la menace terroriste, il n’y a plus seulement des personnalités politiques à protéger, ainsi qu’un certain nombre d’intellectuels, d’artistes ou de journalistes.

Lire la suite : Atlantico (pages 3 , 4 et 5)

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