Gendarmerie, retour vers le Futur…
Jacques Bessy, Colonel (E.R.) de Gendarmerie, président de l’Association de Défense des Droits des Militaires (ADEFDROMIL) nous ayant communiqué ce texte assez ancien, mais qui est toujours d’actualité, le site « profession-gendarme.com » a tenu à le publier car il présente une perspective intéressante sur le devenir de la Gendarmerie Nationale.
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LA GENDARMERIE SURVIVRA T’ ELLE EN 2012 ?
Par Jacques BESSY
Avertissement : Cet article ne souhaite pas la mort d’une vieille dame respectable, mais tente, en replaçant l’organisation et l’action de la Gendarmerie dans une perspective historique, d’anticiper sur des évolutions inéluctables.
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De fait, les échanges sur les forums, les ouvrages récents parus sur l’institution, les interviews données par les rapporteurs du budget de la gendarmerie à l’Assemblée nationale et au Sénat amènent à s’interroger sur le devenir de la vieille dame qui vit désormais dans une époque pour laquelle, elle n’a pas été conçue, et dont les capacités d’adaptation sont mises à mal, faute de choix politique clair.
Une organisation parfaite pour une époque révolue.
Rappelons à ceux qui mettent en avant les huit siècles d’histoire de la gendarmerie, que le concept « du maillage territorial » s’est développé à partir de 1720 et pas avant. C’est à partir de cette date que le pouvoir royal décide de créer des postes fixes à l’effectif de cinq hommes sur les grands axes de circulation. Cette implantation de proximité met fin aux chevauchées que pratiquaient jusque là les prévôts pour faire régner l’ordre.
Bien sûr les effectifs sont adaptés à la population française qui se chiffre alors à environ 20 millions de personnes : 3000 hommes et 565 brigades. Mais surtout ce quadrillage vise une population peu mobile, essentiellement rurale et dont les modes de vie, les religions, les cultures régionales sont connues. Il n’y a pas de flux migratoires, et peu de délinquance itinérante. Rappelons à titre anecdotique que l’un des premiers tueurs en série connu, arrêté et jugé, est le dénommé Vacher qui sera guillotiné en 1898 à Bourg en Bresse et qui fut identifié grâce aux recoupements opérés par un juge d’instruction (l’affaire servit de trame au film « Le juge et l’assassin).
Le quadrillage du territoire va s’étendre progressivement sous tous les régimes, car il permet de contrôler les populations, d’être renseigné et d’assurer la tranquillité publique due aux citoyens.
Il y a 4000 « gendarmes » en 1789, répartis en 880 brigades pour une population de 27.600.000 habitants. L’effectif passe à 16 000 hommes répartis en 2941 brigades pour 35.000.000 d’habitants en 1850. Il se chiffre à 24.200 gendarmes départementaux répartis en 4559 brigades pour 41.000.000 d’habitants environ en 1934, dont 20.000.000 environ sont des ruraux. En 1982, la population française s’élève à 54.000.000 d’habitants (15.000.000 recensés comme habitants de zones rurales) et on compte alors 46 000 gendarmes départementaux répartis en 3700 brigades (source : ouvrages du Gl. Besson et Pierre Rosière – Quid 2001).
En 2007, après avoir subi les chocs des crises de 1989 et de 2001, la gendarmerie départementale compte environ 62.500 militaires répartis pour l’essentiel dans 1055 « communautés de brigade », 697 brigades « autonomes » et 370 PSIG, pour assurer la sécurité d’environ 63 millions d’habitants, dont 29 millions en zone gendarmerie.
Globalement, et indépendamment du progrès technique résultant des révolutions industrielles, le domaine d’intervention de la gendarmerie ne va guère évoluer jusqu’en 1945. Bien sûr, il y a le chemin de fer, l’industrialisation modeste de petites agglomérations et l’apparition des véhicules automobiles après la première guerre mondiale. Il y aussi et simultanément la montée progressive de la police au fur et à mesure de l’urbanisation du territoire.
Les modes opératoires ont peu varié depuis l’ordonnance de Le Blanc de 1720 et celle de 1760 qui prescrivait d’effectuer une tournée quotidienne de deux cavaliers. Le gendarme doit rechercher « le renseignement » dans la partie « saine » de la population. La méthode est d’ailleurs radicalement opposée à celle utilisée par la police qui s’appuie sur des réseaux d’indicateurs puisés dans le « milieu ». La surveillance générale débouche naturellement sur la police judiciaire. Les procédures, les rapports et les fiches sont appréciés des autorités, car tous ces écrits sont objectifs et empreints de bon sens. A titre d’exemple, le rapport de gendarmerie sur les visions de Bernadette Soubirou à Lourdes, publié voici quelques années dans la revue de la gendarmerie reste un modèle du genre, car il s’en tient aux faits. Pour utiliser un langage d’entomologiste, le gendarme se livre à un travail de fourmi après avoir tendu sa toile d’araignée !
A la fin de la deuxième guerre mondiale, près de 50% de la population française habite encore à la campagne, territoire de la gendarmerie, tandis que la police règne dans les agglomérations. Mais l’évolution lente de la société française va s’accélérer considérablement à partir des années cinquante. C’est le début de la période de développement économique appelée « les trente glorieuses » et l’exode rural va battre son plein. On se met à habiter dans des HLM construites dans les villes ou leurs banlieues pour travailler dans des usines qui produisent les biens d’équipement dont les familles ont besoin.
A partir des années 70, on assiste à un mouvement inverse : les citadins achètent des résidences secondaires et les habitants des zones rurales n’hésitent plus à aller travailler loin de chez eux. Le gendarme se déconnecte alors insensiblement de la population présente dans sa circonscription.
Dans un premier temps et jusqu’à la fin des années quatre vingt, la Gendarmerie va faire face et s’adapter tant bien que mal, souvent plus par les progrès de la technique que par la mise en œuvre de nouveaux concepts d’emploi. Il est impensable de toucher au dogme sacré « de la toile d’araignée ». La brigade reste donc contre vents et marées l’unité de base d’intervention.
L’épuisement du modèle gendarmique à partir du milieu des années 80.
Une perte de disponibilité socialement inéluctable et jamais vraiment compensée.
Alors que les fonctionnaires civils ne travaillent plus le samedi depuis la fin des années soixante, la durée du repos hebdomadaire des gendarmes passe généreusement de 24 à 36 heures au début des années soixante dix. Ensuite, ils se voient gratifier de 48 heures de repos juste avant l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Cette mesure –quelque peu électoraliste- est alors attendue depuis plusieurs années. En dix ans, la disponibilité des gendarmes aura ainsi diminué de près de 15%. Les augmentations d’effectifs ne vont alors servir qu’à compenser cette perte de disponibilité sur le terrain alors que dans le même temps la délinquance et la demande sécuritaire augmentent fortement.
La féminisation des unités va contribuer également à une diminution de la disponibilité globale. Désormais, il faut intégrer les congés de maternité et les absences dues à l’éducation et à l’entretien des enfants des femmes gendarmes. Ces évolutions sont socialement justifiées. Mais le prix à payer de ces avancées sociales, c’est la perte mathématique de la capacité opérationnelle des brigades à l’effectif de six militaires pendant plusieurs mois de l’année. La moyenne annuelle des personnels disponibles de ces unités tombe en dessous de trois militaires ce qui ne permet plus d’assurer l’intervention sur le canton. Et ces brigades qui assurent le fameux maillage territorial représentent au début des années 80 prés de la moitié des unités.
Cette diminution de la disponibilité au niveau de la brigade de base aurait dû entraîner une réflexion approfondie de la gendarmerie sur ses modes d’action, car de fait c’est le concept fondateur de la gendarmerie qui est ainsi remis en question. Mais on réfléchit mollement dans la haute hiérarchie¹, qui est formée à manœuvrer dans un mouchoir de poche. On gère le quotidien entre la jalousie de l’armée de terre, les coups bas de la concurrence policière et le mépris hautain de la justice qui pense toujours avoir un droit de tutorat sur la gendarmerie. Et puis, il y a également l’incapacité ontologique des grands chefs de la gendarmerie, civils et militaires à faire entendre leurs voix auprès des politiques.
La technique et la conscription pallient un temps l’essoufflement du système.
De fait, les évolutions qui marquent la gendarmerie à partir des années 80 proviennent pour l’essentiel de la technique. C’est un réseau radio exceptionnel, un système de rapprochement judiciaire envié des policiers qui est informatisé dans un programme baptisé « Judex » et l’embarquement de terminaux informatiques dans les véhicules de patrouille, dont un général blanchi sous le harnois, dira, lorsqu’on lui présentera le projet : « mais c’est irréalisable! ».
Côté doctrine d’emploi, pas d’évolution ou si peu. Les succès du GIGN redorent le blason de la vieille dame, mais restent anecdotiques par rapport aux mouvements de fond de l’institution. Après maintes affaires rocambolesques, les unités de recherche vont être finalement autorisées à travailler en civil dans des conditions très strictes. La saisie automatisée des statistiques va générer la « course aux numéros »² et un peu de bidouillage du temps de service et de celui consacré aux écritures pour recevoir de bonnes appréciations lors de la fameuse inspection annoncée annuelle censée faire le point de l’activité passée et donner l’impulsion pour celle de l’année à venir. Tout cela relève plus du rituel et de la tradition que du management, car les brigades ont beaucoup de mal à maîtriser leur activité, à conserver une part d’initiative dans le service rythmé par les enquêtes sur les cambriolages et l’actualité morbide des accidents de la circulation ou plus rarement des crimes de sang.
Depuis le début des années 70, les besoins de la gendarmerie en effectifs ont été en grande partie satisfaits par la conscription. Les jeunes français peuvent accomplir leur service national dans la gendarmerie. C’est aussi un mode de recrutement que la police nationale mettra longtemps à concurrencer jusqu’à la création des policiers auxiliaires copiée sur la gendarmerie.
Bien sûr les gendarmes auxiliaires ne sont pas juridiquement habilités à établir des procédures, mais ils font nombre et remplissent des tâches de soutien qui déchargent les gendarmes « de carrière ». Mais, l’ Etat va user et abuser des GA car ils ne coûtent pas cher.
Simultanément les besoins en encadrement, générés par cette ressource, consomment également des forces vives. Comme l’indique à moitié son nom, le GA est avant tout un auxiliaire et pas vraiment un gendarme.
Entre temps pour redonner un peu de liberté de manœuvre, on a créé à l’échelon supérieur à celui de la brigade, les pelotons de surveillance et d’intervention (370 en 2007), composés pour moitié des indispensables GA, qui pratiquent de nouveau « la chevauchée » au profit des unités de l’arrondissement. Ces PSIG suppléent ainsi aux difficultés d’intervention des unités de terrain à petit effectif.
Mais toutes ces mesures modestes, même si elles vont dans le bon sens ne peuvent enrayer la marche infernale qui conduit la gendarmerie à s’essouffler, à user ses personnels, leur patience, leur disponibilité et leur sens du devoir que beaucoup confondent avec une vocation quasi ecclésiastique.
En 1987, la limite des méthodes de la gendarmerie apparaît au grand jour avec l’arrestation par les policiers du Raid des principaux leaders du groupe terroriste « action directe » en pleine zone gendarmerie à Vitry aux Loges dans la circonscription de la brigade de Châteauneuf sur Loire (Loiret). Échec cuisant et patent du maillage territorial et de « la surveillance générale » censés permettre la collecte de renseignements susceptibles de recevoir une exploitation opérationnelle. Les écoutes téléphoniques ont été plus efficaces que le porte à porte ou que le bouche à oreilles. Les gendarmes accaparés par leurs enquêtes au quotidien sont ils pour autant responsables ? Réponse d’un officier général en retraite dans un témoignage paru dans le Monde en avril 1987 : “ la connaissance profonde des habitants par la brigade locale de gendarmerie est un dogme périmé”.
Depuis une quarantaine d’années les idées, les mœurs et les règles, la géographie humaine, la gendarmerie elle-même ont changé. C’est l’oraison funèbre du maillage territorial et de la surveillance générale ! Quelques mois plus tard de cette même année, alors que les besoins de la gendarmerie en effectifs sont de plus en plus pressants, une visite du premier ministre (Jacques Chirac) est organisée à Dijon. Des dossiers ont été préparés et on espère emporter la conviction des politiques sur une augmentation d’au moins mille gendarmes et de quelques centaines d’officiers, dont les effectifs modestes par rapport à d’autres corps s’élèvent à 2 600.
La réponse illustre parfaitement à la fois le manque d’écoute des politiques et l’incapacité de la haute hiérarchie à se faire entendre : Pourquoi augmenter le nombre d’officiers ? La gendarmerie ne dispose-t-elle pas de plusieurs milliers d’officiers de police judiciaire. Quant aux 1000 gendarmes, ce seront 500 auxiliaires et la création d’un groupe d’études.
Circulez, il n’y a rien à voir ! La bombe va éclater deux ans plus tard.
La « révolution de 89 » débouche sur une évolution au forceps.
La première crise sociale majeure de la gendarmerie au début d e l’été 1989 surprend tout le monde. Pourtant l’expression du mécontentement couve depuis l’automne 88, un peu comme la journée dite des tuiles à Grenoble en juin 1788, annonciatrice de la révolution française.
Mais les généraux et leur directeur général ont fait la sourde oreille aux lettres anonymes parties de la région Rhône-Alpes, pensant qu’il s’agissait d’un simple mouvement d’humeur qui s’épuiserait de lui même. Le ministre a bien été alerté, mais le conseiller technique en charge du dossier n’a p as perçu l’ampleur du problème ou a jugé opportun de ne pas rapporter au ministre toutes les doléances des gendarmes. Après la crise, il retournera sur le terrain..
Les médias en ce début d’été n’ont rien à se mettre sous la dent. Ils s’emparent donc du sujet et publient des lettres anonymes, dont le contenu fait apparaître un style de management dépassé, des règles internes contraignantes et désuètes, en décalage important avec le reste de la société française.
Cette crise va conduire tout d’abord à une révision complète du système de concertation dans les armées. On fait élire les présidents de sous-officiers et on crée les conseils d’armée, dont les membres ne sont pas élus, mais tirés au sort. Mais surtout, le commandement de la gendarmerie transforme chaque département en un centre unique de police secours en dehors des heures de service « normales ». On mutualise les patrouilles de nuit et on ferme les brigades. C’est le COG – centre opérationnel de la gendarmerie – qui gère la ressource. Il est devenu depuis le CORG. Ce faisant, on a franchi un pas décisif en pensant sauver l’essentiel et sans voir qu’on vient de porter un coup fatal au concept même de la gendarmerie en vigueur depuis 1720. On est également obligé de lâcher un peu de disponibilité supplémentaire en instituant les QL –quartiers libres -, position intermédiaire entre le repos ou la permission et le service.
En 1998, le rapport au Premier Ministre de la mission confiée au député Carraz et au sénateur Hyest souligne les incohérences de l’organisation de la gendarmerie : « les effectifs de la gendarmerie restent massivement implantés dans les zones rurales et au contraire faiblement implantés, en comparaison, dans les zones périurbaines, dont elle a la charge ». Et les deux parlementaires d’encourager une évolution de la doctrine sacro-sainte du maillage territorial : « la gendarmerie doit adapter la doctrine actuelle d’une brigade par canton et commencer d’admettre des exceptions ponctuelles. »
Champs Elysées 2001 ou du CORG aux COB.
En dépit des alertes parues dans les médias à l’automne 2001 et comme si aucun enseignement n’avait été tiré de la « révolution de 89 », les gendarmes défilent en armes sur Les Champs Elysées en violation de leur statut militaire en décembre 2001. Cette deuxième crise débouche sur deux séries de conséquences, la première concerne le concept d’emploi de la gendarmerie départementale, la seconde, les mesures d’accompagnement.
Le concept de la communauté de brigades (COB) se place en rupture complète du principe séculaire du maillage territorial en vigueur depuis 1720. Partant du constat que beaucoup de brigades ont une capacité d’intervention limitée, on décide de mutualiser les ressources de plusieurs circonscriptions, faute de ne pouvoir augmenter les effectifs de manière considérable. La communauté de brigade devient donc l’unité d’intervention de base. Toutefois, certaines brigades, en raison de leur position géographique et de leur effectif suffisant continuent de fonctionner comme par le passé : ce sont les brigades autonomes. En 20 ans, on est donc passé de 3700 brigades à 1752 unités de base (1055 COB et 697 brigades autonomes).
Selon l’encyclopédie de la gendarmerie, publiée en 2006, « la mutualisation des moyens humains et matériels accentue à effectifs constants, leur présence de jour comme de nuit de 10 à 20% selon les lieux » . Est-ce pour autant la panacée ? La communauté de brigade fonctionne un peu comme un commissariat de police rural. Mais ce fonctionnement est pour le moins compliqué par la diversité et l’éloignement des implantations géographiques. On ne peut rationaliser l’organisation du travail, de la surveillance et des enquêtes. Il faut régler en permanence des problèmes logistiques. Il faut surtout veiller à se faire voir dans les zones tranquilles alors que la politique de résultats mise en place incite plutôt à concentrer les forces de la COB sur les zones sensibles. Au total, il n’est pas certain que la sécurité des campagnes y trouve son compte.
La COB, concept transitoire en attendant un vrai redéploiement.
En interne, les COB sont à l’origine de beaucoup de mécontentement et de frustration. La petite brigade dite de « proximité » n’est pas vraiment fermée sans être ouverte comme par le passé. Les gendarmes y habitent toujours et on les voit de temps en temps, eux ou leurs collègues de la COB sur la route ou en patrouille. Mais on perçoit combien ce système est artificiel. L’ État n’ a plus les moyens de renforcer les effectifs et on a été incapable de tirer les conséquences de la situation nouvelle. Une fois de plus, on tente de faire faire le grand écart aux gendarmes.
Citons pour s’en convaincre le maire d ’une petite commune de 700 habitants dans la Sarthe, major de gendarmerie en retraite (Essor mai 2004) : ” ..l’unité de proximité n’est plus aussi disponible que nous pourrions le souhaiter pour la surveillance de sa propre circonscription. Jusque dans les années 1980, le commandant de brigade dirigeait l’action de la gendarmerie dans sa circonscription. Il l’orientait en fonction de l’évolution de la délinquance et d’autres facteurs qui relevaient directement de son initiative. Le commandement effectuait un contrôle a posteriori qui lui permettait d’apprécier l’impact de l’unité. Aujourd’hui, le commandant d’unité de proximité ne dispose plus de réelles prérogatives de commandement, du fait que cette mission incombe au commandant de la communauté de brigades. D’autre part des gendarmes adjoints volontaires remplacent des titulaires sans disposer de leurs prérogatives, ce qui devient à l’usage une contrainte d’emploi puisqu’ils ne peuvent agir seuls. Les disponibilités, dont bénéficient à juste titre les personnels, constituent un autre facteur qui altère l’effectif quotidien disponible. “
L’implication de l’unité dans cette nouvelle structure oriente de facto son action vers l’espace où se concentre l’activité industrielle et commerciale, mais aussi la population, d’où une activité plus importante à l’extérieur de la circonscription des personnels de la brigade de proximité. L’un des éléments qui ne fut jamais pris en compte concerne la réduction progressive mais constante de l’effectif quotidien disponible. »
Des mesures ont été prises pour faire passer la pilule et mettre un couvercle sur la marmite, car le système de concertation n’a pas évolué. Pour tenter de s’accrocher aux avancées sociales obtenues par les policiers, on favorise la distribution de galons au plus grand nombre en augmentant les postes budgétaires et en facilitant l’avancement. C’est le PAGRE, plan d’adaptation des grades aux responsabilités qui conduit à une sorte de mexicanisation larvée de l’institution et qui contribue au mécontentement de ceux qui ne peuvent en bénéficier. Il y a donc plus de cadres ( 5 789 officiers en 2007 contre 2 700 au milieu des années 90 ) pour contrôler l’exécution des missions et moins d’exécutants pour effectuer le travail de base, alors même que les gains de productivité sont dérisoires. La grogne s’alimente aussi du refus de doter les gradés de gendarmerie d’une grille indiciaire spécifique qui mènerait l’institution hors des armées selon certains. La loi d’orientation et de programmation sur la sécurité intérieure (LOPSI) a tout de même prévu d’augmenter les effectifs de la gendarmerie de 7000 militaires entre 2002 et 2007, pour alimenter en partie le repyramidage des grades. Dans les faits, les réajustements sont annuellement plus modestes. Le rapporteur du budget de la Gendarmerie au Sénat confirme début 2007 qu’il y a un déficit de 950 postes par rapport à la loi de programmation et espère que le retard sera comblé. L’espoir fait vivre.
A la tête de la gendarmerie, après un préfet, saint-cyrien et fils de gendarme, le gouvernement a préféré, en 2004, confier la direction de l’institution à un officier général issu du corps. C’est que la direction de la gendarmerie n’est plus la sinécure dont rêvaient quelques décennies plus tôt bon nombre de magistrats. Il vaut donc mieux, dans l’immédiat, y placer un général.
Dans le même temps, la redistribution des zones de compétence entre la police et la gendarmerie et la mise en œuvre de certaines des recommandations du rapport « Carrast- Hyest » n’ont pas vraiment résolu de problèmes. Elles en ont même parfois créé de nouveaux.
Il faut en conclure que la COB est un concept transitoire, appelé à disparaître lorsque les politiques auront compris qu’un regroupement des unités est indispensable et que la sécurité des zones rurales a un coût. C’est un véritable enjeu politique, qui devra être traité dans les années à venir sans attendre une nouvelle crise. Il est évident qu’à l’occasion d’une restructuration le problème du statut des gendarmes doit être posé. Il est difficile d’entendre et d’admettre que 4 gendarmes « valent » 7 policiers en termes de disponibilité. Cette équation revient à nier la parité « police gendarmerie » puisqu’en fait les gendarmes, contraints d’occuper leur logement de service, travaillent plus, sont plus disponibles que leurs collègues policiers pour un salaire égal. Le statut militaire est évidemment plus rentable pour l’ Etat employeur. Mais cette situation peut-elle perdurer au regard du principe « à travail égal, salaire égal » ?
La nécessité d’un redéploiement est donc un véritable enjeu politique, qui devra être traité dans les années à venir sans attendre une nouvelle crise .
Vers des polices de communautés d’agglomération ?
Le bon sens conduit à repositionner les forces là où leur action est essentielle pour la sécurité publique des citoyens. C’est l’application du principe stratégique élémentaire cher au maréchal Foch : la concentration des efforts. La création des COB est un premier pas dans ce sens. Il est dès lors difficile de comprendre et de suivre le rapporteur du budget de la gendarmerie à l’Assemblée Nationale lorsqu’il déclare fin 2006 : « le caractère militaire de la gendarmerie est essentiel en termes d’aménagement du territoire pour maintenir un maillage territorial et une présence dans les endroits les plus reculés » . Est-il bien sérieux de vouloir confier le désert des tartares aux gendarmes alors que les banlieues brûlent ou que la délinquance augmente dans les zones « gendarmerie » urbanisées? Cette affirmation est même en contradiction avec le concept de la communauté de brigade. Le courage politique consisterait à ne pas tenter de justifier la présence de gendarmes « dans les endroits les plus reculés » au nom du principe dépassé du maillage territorial et du refus de la désertification des campagnes, rebaptisé « aménagement du territoire », mais d’œuvrer pour un redéploiement équilibré et progressif du dispositif policier en zone rurale.
Cet effort de rationalisation de l’implantation de la gendarmerie implique en contrepartie d’encourager financièrement la création de polices locales compétentes sur plusieurs communes ou cantons, dont l’activité pourrait être coordonnée par le poste de gendarmerie le plus proche, voire encadrée par des gradés détachés. Les communautés d’agglomération, dont le nom serait à l’origine de celui des communautés de brigade, compétentes en application de l’article L2212-5 du code général des collectivités, élargiraient ainsi leur champ d’action. Un nouveau service civil pourrait aussi partiellement fournir des personnels motivés connaissant la région. Les casernements laissés libres par les gendarmes pourraient être réaffectés aux nouveaux services ainsi créés et les partisans du dualisme policier n’y trouveraient rien à redire. Quelques exemples existent déjà comme à Eaubonne dans le Val d’Oise (source : Essor).
Mais qu’en pensent les élus locaux ? Il suffit de se référer aux interviews de maires publiés régulièrement dans L’Essor de la Gendarmerie, le mensuel de l’Union des Personnels en Retraite de la Gendarmerie (UNPRG) pour comprendre et admettre la pertinence de l’idée.
Ainsi, le maire de Melay, petite commune de Saône et Loire de 900 habitants se plaint de n’être plus pris au sérieux par les gendarmes lorsqu’ils les sollicitent. Il fait « le triste constat des défaillances des services de l’Etat sur le terrain » (janvier 2007).
Celui de Plan de Cuques (Bouches du Rhône), confirme que la disponibilité des policiers est moindre que celle des gendarmes. Il souhaiterait que la compétence des policiers municipaux se rapprochent de celles des policiers ou gendarmes. Il va recruter deux policiers municipaux supplémentaires (février 2007).
M. Martin Malvy, président de l’association des petites villes est plus réservé sur le sujet (novembre 2006) : « la police en tenue relève des missions régaliennes de l’Etat » et « il ne faut pas faire croire que la police municipale va pouvoir assumer le rôle des forces de l’ordre étatiques ». L’ancien ministre du Budget craint des inégalités entre les communes riches et celles qui ont de faibles ressources budgétaires.
Xavier Lemoine, maire de Montfermeil rappelle quant à lui (juin 2006) que « L’ État encourage la création de polices municipales pour que la Police Nationale se concentre sur les faits les plus importants ». Mais « la sécurité doit être la même pour tous » et ne pas dépendre des ressources budgétaires de la commune.
Au terme de ce tour d’horizon, il apparaît que l’ État pourra difficilement échapper à la rationalisation de la sécurité publique des zones rurales dans les années à venir. Sans doute la Gendarmerie survivra -t-elle en 2012, mais selon l’ampleur du « lifting », elle ne sera plus tout à fait la même : rajeunie ou transformée. Et surtout, il faut regretter que ce vrai problème de société ne soit pas abordé réellement dans le cadre de la campagne présidentielle.
Il vaut mieux faire des promesses susceptibles de faire rêver les naïfs et ne pas parler des sujets qui fâchent. « La perversion de la cité commence par la fraude des mots »*.
* Platon.
(1) Le CPGN, centre de prospective de la gendarmerie nationale a été créé le 18/09/1998.
(2) Pratique consistant à gonfler les statistiques d’activité en verbalisant sans discernement
02/02/2007.

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