À Merville, la gendarmerie est pionnière pour l’écoute des femmes victimes de violences

Refus de plainte, banalisation des faits, culpabilisation : des associations féministes ont dénoncé la semaine dernière la mauvaise prise en charge des femmes victimes de violences conjugales. Comment sont-elles écoutées et que peuvent améliorer police et gendarmerie ? Reportage à la gendarmerie de Merville, pionnière qui a mis en place dès octobre 2017 un groupe spécialisé, à l’écoute des femmes victimes de violences.

B9715203469Z.1_20180410123811_000+GAQAT8U8F.4-0Rendre le sujet moins tabou : c’est l’objectif des actions de prévention menées dans le Nord. LA VOIX DU NORD / PASCAL BONNIERE – VDNPQR

«  On a pris conscience que cette parole particulière nécessite une réponse spécifique au niveau local : chaque maillon de cette chaîne d’écoute compte  », explique le capitaine Vianney Vanagt, qui commande la compagnie d’Hazebrouck, dont fait partie le groupe Atteinte aux personnes (GAP), spécialisé dans l’accueil des femmes victimes de violences.

1.

UN PREMIER CONTACT, FONDAMENTAL

Pousser la porte de la gendarmerie, se retrouver dans un hall exigu où d’autres personnes patientent peut-être déjà. Être saisi par le slogan « En cas de violences, brisez le silence » sur l’affiche derrière l’agent d’accueil. «  Le premier contact est fondamental : pousser la porte du commissariat doit être une première victoire pour la victime, pas une nouvelle épreuve. La première personne que vous rencontrez va devoir prendre en charge votre détresse  », rappelle le capitaine Vianney Vanagt, qui commande la compagnie d’Hazebrouck.

 

A l’accueil de la brigade de gendarmerie de Merville, l’agent d’accueil dispose d’une fiche-réflexe pour les femmes victimes de violences, explique le capitaine Vianney Vanagt. LA VOIX DU NORD / PASCAL BONNIERE
A l’accueil de la brigade de gendarmerie de Merville, l’agent d’accueil dispose d’une fiche-réflexe pour les femmes victimes de violences, explique le capitaine Vianney Vanagt. LA VOIX DU NORD / PASCAL BONNIERE – VDNPQR

Le planton du jour dispose d’une fiche-réflexe, avec les impairs à éviter et de quoi recueillir déjà un maximum d’informations : «  La parole d’une victime est souvent décousue et imprécise. Un interlocuteur non averti peut être désarmé, voire méfiant.  »

2.

ENQUÊTER N’EMPÊCHE PAS L’EMPATHIE

Conduite dans un petit bureau aux murs nus du premier étage, la victime se retrouve en tête-à-tête avec un des quatre enquêteurs (deux hommes, deux femmes) du GAP. «  On sait que le temps est compté pour rassembler des preuves et entendre les témoins, pour ne pas se retrouver parole contre parole devant le juge, explique un des membres du groupe (il préfère rester anonyme), qui assure cette mission deux jours par semaine, à côté de son travail de gendarme de terrain. Mais prendre le temps qu’il faut pour écouter, avec empathie, est aussi crucial : on doit établir une relation de confiance, garder en tête que le référentiel varie d’une victime à l’autre. Pas de traces visibles ne veut pas dire que ce n’est pas grave. »

L’enquêteur écoute la victime, sans la couper, pour ne pas risquer d’influencer son récit. Et il traduit en langage judiciaire : «  Chaque détail nous intéresse pour pouvoir le confronter à la version de l’agresseur et obtenir des aveux.  »

3.

CONSTITUER UN DOSSIER SOLIDE

«  On sait qu’en 3-4 heures, un coup de fil de la belle-famille peut tout faire basculer, c’est pour ça qu’on intervient aussi en dehors de l’hôpital en cas d’urgence  », explique le Dr Houssaye (photo ci-dessous). Dans sa mallette, ce médecin légiste rattaché à l’hôpital de Dunkerque et intervenant auprès du GAP a sous la main le nécessaire pour effectuer des prélèvements et réaliser un examen, qui peut prendre pas loin d’une heure. «  À partir des lésions, on peut parfois déterminer l’objet qui a servi à porter les coups : main, mais aussi lacets de chaussures, antenne radio, semelles…  » Précieux pour constituer un dossier solide.

 

Le Dr Houssaye, médecin légiste, peut se déplacer pour effectuer l’examen de la victime en-dehors de l’hôpital. LA VOIX DU NORD / PASCAL BONNIERE
Le Dr Houssaye, médecin légiste, peut se déplacer pour effectuer l’examen de la victime en-dehors de l’hôpital. LA VOIX DU NORD / PASCAL BONNIERE – VDNPQR

Quand les déclarations sont confuses, l’enquêteur peut aussi s’appuyer sur la médecine légale : le Dr Houssaye détermine à quel point les lésions handicapent la victime en fixant un nombre de jours d’ITT (incapacité totale de travail). Les juges en tiendront compte pour déterminer la peine.

Le médecin s’assure aussi du suivi médico-social de la victime, souvent «  traumatisée  » au moment où il la rencontre. Il insiste sur «  l’importance de travailler en réseau  : «  Ça permet d’accélérer la procédure, ce qui est déterminant pour la reconstruction de la victime.  »

4.

PORTER PLAINTE, ET APRÈS ?

«  Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Est-ce que je dois quitter ma maison ? Et mes enfants ? Et mon travail ? Toutes ces questions tournent en boucle dans la tête de ces femmes  », rappelle Bérangère Sansen. L’intervenante sociale à la gendarmerie de Merville oriente les victimes vers les structures et les associations qui pourront l’accompagner.

 

L’intermédiaire a traité 507 dossiers l’an dernier. Elle a l’habitude de laisser son numéro de portable : «  J’ai régulièrement des appels pour me demander des conseils plusieurs mois après. » Elle prévient : «  Après le dépôt de plainte, il y a un moment de relative euphorie où la victime se dit  : «J’ai repris ma vie en main.» Mais le soulagement ne dure pas, il faut apprivoiser la peur de rencontrer son agresseur en faisant les courses, au cinéma ou sur un parking. C’est pour ça que chaque maillon de la chaîne est important.  »

En chiffres

60 %de refus de plainte à la gendarmerie ou au commissariat parmi les 500 témoignages reçus la semaine dernière par le mouvement féministe du Groupe F et Paye ta police. Le Nord est l’un des 5 départements les plus touchés par les violences aux femmes. En 2017, 5 femmes y sont mortes sous les coups de leur compagnon, sans compter 7 tentatives de féminicides. 538 plaintes ont été déposées au 1er trimestre 2018, (+ 24 %). On estime que seule 1 femme victime de violences conjugales sur 5 dépose plainte.

Source : préfecture du Nord

Des policiers se forment pour accueillir les femmes victimes de violences conjugales

À l’hôtel de police de Lille-Sud, l’accueil est au milieu du hall. «  J’ai déjà vu des collègues accompagner la victime jusqu’au bureau où elles pourront déposer plainte, mais tous ne pensent pas à le faire  », reconnaît le commandant Patricia Jeannin.

La référente du pôle prévention Nord de la police a conscience que de nombreuses victimes décrivent sur les réseaux sociaux – sous les #metoo, #balancetonporc et désormais #PayeTaPlainte – le dépôt de plainte comme «  un calvaire  ». Elle met en avant la prévention des agents et la formation, qui se fait sur la base du volontariat. «  Pourquoi les femmes battues retirent-elles si souvent leur plainte ?  » Au quotidien, la question plonge des policiers dans le désarroi.

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Le brigadier Isabelle Tournemine, qui organise les stages de prévention, répond en schématisant «  le cycle de la violence conjugale  » : «  Il y a l’amour aveuglant lors des premières tensions, puis le déni (« c’était juste une dispute »), la honte d’être victime, la peur de se retrouver seule, sans ressources. Enfin la culpabilité d’envoyer le père (plus rarement la mère) de ses enfants en prison.  » Elle explique : «  La violence conjugale, c’est un long processus de domination psychologique, économique et physique. Certains conjoints violents sont dans une stratégie de l’emprise : leur femme est leur chose. C’est long d’en sortir : il faut reprendre confiance en soi.  » Le brigadier Tournemine intervient aussi dans les établissements scolaires  : «  On a commencé par les BTS, puis très vite les élèves eux-mêmes nous ont demandé d’intervenir dès le lycée (1) parce ces violences touchent aussi les jeunes.  » L’objectif : «  Rendre le sujet moins tabou.  »

1. Dans le cadre des journées de la sécurité intérieure.

Source : La Voix du Nord

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